Jeudi 29 mars 2007
Conduire, c’est un acte banal. Un automatisme qui, parce qu’il est quotidien pour la plupart d’entre nous, semble perdre de son extrême dangerosité. Chaque matin, chaque soir, chaque semaine, nous nous asseyons dans une voiture, en tant que conducteur ou passager, sans réellement penser aux risques que nous allons prendre. Sans réfléchir au fait que nous n’arriverons peut-être jamais à destination. Même -et peut-être surtout- si le trajet que l’on s’apprête à faire est aussi familier que l’est notre chambre ou notre salle de bains.
J’étais passagère lors de l’un de ces trajets quotidiens. C’était un soir, après de gros embouteillages à proximité de Paris. L’heure était déjà tardive, et Chéri et moi rentrions tranquillement chez nous, notre progéniture à l’arrière. Il faisait nuit depuis peu et seuls les phares des voitures éclairaient une nationale à quatre voies plutôt sombre.
Chéri et moi discutions tranquillement des événements de la journée quand le véhicule situé devant nous se mit à ralentir, puis à freiner exagérément. Chéri entreprit donc de le dépasser et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes sur la voie de gauche, laquelle était totalement dégagée. Soudain, je fus éblouie par deux phares extrêmement puissants, dont la lumière aveuglante se reflétait sur notre rétroviseur. Ils appartenaient à un gros 4x4 noir et rutilant. Le pare-choc ressemblait à un comminatoire rictus chromé.
Dans le même temps, je remarquai que le visage de Chéri s’était crispé. Mâchoires serrées, concentration maximale, il surveillait l’automobile qui nous suivait avec un certain agacement. Désormais, le véhicule était si près de nous que nous ne pouvions même plus voir ses phares. Presque pare-chocs contre pare-chocs, nous cheminions ainsi. Les quelques secondes me parurent durer des heures.
Chéri appuya deux ou trois fois sur le frein, très légèrement, pour signifier à l’indélicat conducteur que les distances de sécurité n’étaient plus respectées et que son attitude était de ce fait dangereuse. Personne n’aime la perspective de se faire emboutir par un mastodonte de ferraille, particulièrement lorsque la vie d’enfants aussi précieux que fragiles est en jeu. C’est ce que nous avons essayé de lui faire comprendre.
Cela ne plut pas à Pilote Fou. Je sentis, à l’accélération du 4x4, au rugissement du moteur que celui qui était au volant avait une montée d’adrénaline qui le rendait fou de rage. Et l’objet de sa hargne, c’était nous. Chéri s’empressa de mettre son clignotant, pour bien signifier qu’il n’envisageait nullement d’obstruer la voie de gauche mais qu’il se contentait d’effectuer un simple dépassement. Un appel à la patience, en somme. Qualité dont Pilote Fou était de toute évidence dépourvu.
Quand enfin nous avons pu nous rabattre à droite, devant la lenteur que nous venions de doubler, je ressentis un grand soulagement. J’étais persuadée que Pilote Fou allait accélérer un grand coup et disparaître à l’horizon dans un spectaculaire vrombissement, tout en pestant dans sa barbe contre les tortues du bitume que nous étions. Mais il n’en fut rien.
Au moment où Chéri se déporta vers la droite pour lui laisser le champ libre, Pilote Fou déboula derrière nous et appuya sur le champignon. Il nous fonçait dessus. Mon cher mari, avec un extraordinaire sang-froid se rabattit à gauche pour l’éviter. Le 4x4 se retrouva donc à notre hauteur, sur notre droite. Je tournai la tête pour tenter d’apercevoir le visage du tordu aux commandes, quand ledit tordu donna un grand coup de volant qui projeta sa voiture sur la notre. Chéri réagit et je crus que nous allions nous encastrer sur le muret qui séparait les quatre voies. Pilote Fou n’était pas seulement impatient : il était agressif et violent, et tentait de nous précipiter dans le malheur de l’accident pour se venger des quelques secondes que nous lui avions fait perdre.
Pilote Fou acheva sa manœuvre d’intimidation par une queue de poisson et disparut dans la nuit.
Sonnés, effrayés en même temps que soulagés, nous avons encaissé le fait que, malheureusement, nous sommes trop souvent à la merci de l’irresponsabilité d’autrui.
par Jo
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Au quotidien
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Dans un café, on trouve de tout. Les couples d’amoureux qui roucoulent et ceux qui se déchirent. Des bandes de copains qui élaborent des projets fous avec toute la foi de la jeunesse. Les amis qui discutent tranquillement. Ceux qui passent le temps. Ceux qui boivent en vitesse leur expresso ou leur bière puis s’en vont. Ceux qui attendent le rendez-vous qui n’arrive pas. On ne les regarde pas souvent, ces échantillons d’humanité, avec toute leur part de beau, de pathétique ou de tragique.
La catégorie des
« autrui » est vaste, et les possibilités qu'elle offre presque infinie. Il y a ceux que l’on a connus ou que l’on connaît. Ceux que l’on connaîtra, et ceux qui jamais ne croiseront
notre chemin. Et puis il y a ceux dont on a entendu parler. Les amis d’amis, les nièces ou les sœurs de ; la belle-sœur de la meilleure amie de notre concierge, ou le cousin du grand-oncle
de notre copain d’enfance. Des comme ça, il y en a plein. On écoute d’une oreille distraite le récit de leur vie mouvementée, de leur malheur ou de leur mariage. Et généralement, on l’oublie
aussi vite, car tout ce sur quoi on ne peut pas mettre de visage a du mal à nous atteindre durablement, profondément.
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