Vendredi 25 mai 2007
J’ai tout de suite remarqué son regard froid, noir, son visage fermé et sa bouche crispée. Il se tenait au fond de la classe et ne me quittait pas de ses yeux haineux. Je m’adressais à l’ensemble des élèves et continuais le cours normalement, mais même lorsque je fixais un autre que lui je sentais sur moi le poids de son hostilité.
L’ambiance était lourde. Il avait l’extraordinaire capacité de diffuser un parfum de mal-être dans la salle, lequel se répandait et se densifiait insidieusement. C’était irrespirable. Les échanges devenaient électriques, les tensions presque palpables. Et toujours, ce regard.
Fabien était un petit bonhomme malingre et chétif, taciturne, mal dans sa peau. En début d’année, il promenait des cheveux hirsutes et un sac à dos couvert d’inscriptions étranges. Au fil du temps, il évolua. Ses cheveux se firent plus sombres, plus longs, ses ongles plus allongés, son visage plus pâle. Il portait des bagues à tête de mort et des bracelets à clous pointus.
Il n’écrivait pas. Ne rendait aucune copie. J’ai sévi avec lui comme avec les autres. Pourtant, j’ai tout de suite senti à quel point ma crispation sur le travail scolaire non fourni l’indifférait. Il ne se défendait jamais, répondait sans détour.
- Mais pourquoi n’as-tu pas ton livre, Fabien ? C’est le troisième oubli, ce qui veut dire que tu seras puni.
- Je m’en fous, lâchait-il avec une déroutante sincérité.
Bon.
Les semaines et les mois passèrent. De temps à autre, Fabien sortait son cahier et un crayon. La première fois, surprise, je jetai une œillade discrète sur ce qu’il faisait, et je m’aperçus qu’il dessinait. Cela n’est guère surprenant dans le contexte dans lequel je travaille habituellement : des gamins pour qui le travail scolaire n’a aucune espèce d’importance et qui rendent les heures de cours moins longues et moins pénibles en jouant du crayon sont extrêmement nombreux –hélas ! D’aucuns révèlent même un certain talent artistique qui m’a laissée bien des fois admiratrice.
Toutefois, dans le cas de Fabien c’était autre chose. Ses dessins étaient sombres. Ils étaient morbides. Ils exhalaient presque l’odeur nauséabonde de la mousse des cimetières, exprimaient tout le désespoir de celui qui rejette le monde vivant. Celui qui m’a le plus marquée représentait la mort encapuchonnée, le visage totalement dissimulé par une inquiétante pénombre, le tout dans un décor crépusculaire. Classiquement, elle tenait une faux qui venait manifestement de frapper, comme en témoignait le flot de sang qui dégoulinait encore de la gigantesque lame recourbée.
A d’autres moments, Fabien se sentait l’âme d’un poète et écrivait de véritables odes au sang.
Bien sûr – bien sûr !- son cas fut signalé. Sa pauvre mère était aussi effarée que nous, et elle dissimulait mal l’inquiétude qui la rongeait. Fabien détestait la vie, parlait suicide et destruction. A treize ans. Evidemment, il était suivi par un psy. Evidemment. Et pourtant, il n’allait pas mieux.
Avec le temps, il devint agressif. Par son regard, toujours, mais aussi verbalement. Les conflits se multipliaient. Il faisait fi des règles élémentaires du collège, ne respectait plus rien ni personne. J’ai alerté l’équipe. Un jour, cet enfant ferait une bêtise, envers lui, envers ses camarades, envers un adulte, qui sait ? Mais cela allait arriver. On ne me prit pas au sérieux, dans un premier temps, à l’exception de la collègue de français.
Les autres élèves, qui dans un premier temps avaient trouvé la rébellion de Fabien très amusante, commencèrent à ne plus en rire du tout. Une jeune fille nous avoua qu’elle en avait peur. Fabien les poursuivait pour les griffer avec des ongles de plus en plus longs à la première contrariété, et les avait même menacés de les planter avec le cutter qu’il dissimulait dans son sac.
La nouvelle fit grand bruit. Que Fabien, avec son instabilité mentale avérée, se promenât avec un objet tranchant au quotidien, à portée de pulsion, ne rassurait guère. Cependant, lorsque l’on fouilla son sac, on n’y trouva rien.
C’est finalement à la fin d’un cours de français que Fabien acheva de faire parler de lui. Il venait d’écrire –en classe- un long poème glorifiant le sang qui coule, se délectant de la souffrance et de la vie qui s’échappe, et n’avait pas supporté que celui-ci lui soit confisqué. L’enseignante, consciencieuse, projetait de le photocopier pour le joindre à son dossier déjà chargé. Fabien, bien loin d’accepter l’autorité toute légitime de sa professeure, exigea littéralement de récupérer sa création. Devant le ferme refus qui lui fut assené, il se métamorphosa, se remplit de haine et siffla mille et une menaces qui n’auguraient rien de bon.
C’est ainsi qu’il se retrouva en conseil de discipline avec une multitude de rapports tous plus inquiétants les uns que les autres, et qu’il fut renvoyé du collège.
Un enfant de treize ans. Une mère impuissante. Un suivi médical peu efficace. Des enseignants qui n’ont aucune formation psychiatrique. C’est un constat d’échec d’une incommensurable tristesse. Et pourtant, son départ m’a avant tout laissé un sentiment de soulagement.
Fabien n’a pas été scolarisé des mois durant, avant de retrouver une place dans un établissement voisin.
Moins d’une année plus tard, il réussit à s’en faire exclure.
par Jo
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Le plus beau métier du monde
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