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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Dimanche 4 mai 2008

Lire la première partie

 
La principale agit conformément à ce que j’imaginais : pleine de colère contenue, elle saisit aussitôt son téléphone pour joindre la mère de Clément. Celle-ci n’était pas disponible. Elle auditionna séparément Lola et ses camarades, pour constater que leurs récits concordaient et étaient par conséquent parfaitement cohérents.

En peu de temps, le collège entier fut au courant de l’événement : la CPE, les surveillants, quelques profs qui passaient par là. Les élèves, multiples oreilles espionnes le surent aussi, sans doute.

Lola, dans le couloir, attendait sur une chaise. Plus le temps passait et plus elle baissait la tête, plus elle se recroquevillait comme une tortue désemparée de ne pas trouver de carapace. Tout le monde lui jetait des oeilllades tantôt étonnées, tantôt compatissantes, toutes déplacées.

 

Ce jour-là, je rentrai avec l’assurance que la situation serait prise en main.

« Bon, avait dit la principale, je vais téléphoner aux parents de Lola et je vais tâcher de convoquer un conseil de discipline pour Clément ». J’entendis la CPE s’étonner : « Un conseil de discipline ? A cette période de l’année ? ». Mais la principale lui fit un geste discret pour lever l’objection et la réduire au silence. Elle posa ensuite une main presque maternelle sur mon épaule, me félicita pour mon investissement et ma prompte réaction avant de me souhaiter de bonnes vacances. Il restait deux jours pendant lesquels les cours étaient assurés normalement, mais mon emploi du temps ne m’imposait pas de revenir.

Je partis donc, un peu chamboulée. Le lendemain, je préparais activement mon départ prochain vers une île de la Méditerranée aux plages sublimes, mais au milieu des rêveries où mer turquoise et bikinis tenaient la vedette, s’invitait inopportunément l’image d’une Lola perdue et humiliée. Lola et son bras meurtri. Lola, qui avait si longtemps gardé le silence, quand les attouchements avaient lieu, en toute impunité, dans l’enceinte de l’établissement.

 

Lorsque je contactai la principale, elle m’assura que les parents de Lola avaient porté plainte contre Clément, que celui-ci serait convoqué par les services de police et qu’il passerait en outre en conseil de discipline à la rentrée de septembre.

 

Voilà. J’avais fait mon travail, signalé l’incident, je pouvais partir en vacances l’esprit tranquille. Avant cela, je voulus tout de même prendre des nouvelles de la petite Lola et lui téléphonai.

Ce fut sa maman qui répondit. Je me présentai et enchaînai :

-         Voilà, suite à l’incident, je voulais savoir comment allait Lola …

-          L’incident … ?

 

Blanc.

 

-         L’incident ? répéta-t-elle avec une pointe d’insistance.

-         Vous n’avez pas été contacté par la principale du collège ? demandai-je, prise d’un affreux doute.

-         Ah non, pas du tout, répondit, conformément à mes craintes, la mère de Lola.

 

Sans voix. J’étais sans voix. Deux minutes auparavant, ma supérieure me disait que tout était réglé, que la famille avait déjà porté plainte… Elle aurait osé me tenir pareil discours, avec un extraordinaire aplomb alors qu’elle ne s’était jamais entretenue avec les parents de Lola ?

Je fus obligée de cogiter à toute vitesse. Il fallait que là, tout de suite, j’improvise une annonce aussi difficile, sans avoir eu le temps de réfléchir au préalable à la meilleure manière d’informer la famille. Désemparée tout en grondant d’une sourde colère, je restai là, le téléphone dans  la main, coite.

La mère de Lola vint à ma rescousse :

-         Personne du collège ne m’a téléphoné avant vous, mais hier, Lola m’a expliqué ce qui était arrivé.

 

Ouf.

 

 

Je sus par la suite que la principale s’expliqua avec les parents surpris qu’on leur ait caché un incident aussi grave. Elle leur fit entendre raison très simplement : Lola était scolarisée dans ce collège grâce à une dérogation, car elle habitait une commune voisine, où les établissements scolaires avaient une épouvantable réputation. Que la famille s’entête dans la voie de la procédure, et c’en était fini de cette tolérance. Lola et ses frères iraient poursuivre leur scolarité dans le collège-ghetto  dont ils relevaient.

Alors la plainte fut retirée, le petit Clément grâcié et la jeune stagiaire Jo, fougueuse et écervelée, conspuée. De quoi s’était-elle donc mêlée ? Pourquoi avoir appelé Lola ? Pourquoi avoir incité la famille à porter plainte ? Quelle audace ! Quelle inconscience !

 

Cette année-là, formatrice par excellence, j’appris que la hiérarchie préfère parfois taire les problèmes plutôt que tenir la barre sur une mer agitée. Qu’importe que les fonds sous-marins soient jonchés d’épaves pourvu que la vague retombe aussitôt soulevée.

 

L’histoire ne dit pas quelle leçon Lola, du haut de ses douze ans, tira de sa mésaventure, si elle continua à chercher écoute et protection auprès de l’autorité dans les moments de détresse ou si, perplexe quant  aux effets vains d’une stérile agitation, elle perdit durablement confiance en autrui.

par Jo publié dans : Le plus beau métier du monde communauté : L'écriture dans tous ses états
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Jeudi 1 mai 2008

Mes premiers élèves ont été photographiés avec une précision extraordinaire par une mémoire qui en a pourtant oublié de nombreux autres depuis. Je me revois terrassée par le trac, juste avant ma première heure de cours, la première des premières,  en train de revêtir le rôle du prof- qui ne m’allait pas du tout. Je me revois descendre les escaliers les jambes tremblantes, presque défaillantes, avant d’arriver devant eux. Mes élèves. Les premiers. Des cobayes qui s’ignoraient. Des êtres minuscules qui disparaissaient presque sous leur sac à dos et qui m’attendaient anxieusement, rangés dans une perfection presque militaire. Des sixième.

Je me souviens des battements de mon cœur qui résonnaient dans mes oreilles, de ce bruit assourdissant qui voulait me retenir à l’intérieur de moi-même. Et puis, au milieu de tous ces regards, j’ai croisé celui de Lola. Elle avait la tête un peu baissée et levait vers moi des yeux craintifs, presque suppliants. Devant l’angoisse de cette enfant qui, sortie du cocon de l’école primaire, découvrait un monde nouveau et un peu hostile, je me suis sentie obligée de lui offrir la solidité rassurante qu’on attend de l’adulte et je lui ai souri. Mais pas trop. Il fallait garder l’allure sévère qui inspire crainte et respect. Cela lui suffit, pourtant.  Aussitôt son regard s’illumina, et elle me rendit mon sourire avec la plus merveilleuse des spontanéités.

 

Cette année-là, je me suis posé mille questions. J’ai refait cent fois mes cours, testé de multiples façons d’aborder les choses, me suis remise en question au moins une fois par jour. J’ai connu les pleurs lorsque je distribuais des punitions bien méritées, les hordes de gamins qui m’entouraient à chaque fin de cours plutôt que de courir en récréation, la fin d’année qui me laissa le cœur serré face à la certitude de partir pour d’autres établissements moins favorisés. Ils étaient fabuleux, ces gosses : ils voulaient faire une pétition pour que je reste au collège, et étaient prêts à demander à leurs parents de se mobiliser eux aussi pour  faire pression sur le principal, le ministre, sur le président même pour que je sois leur prof en cinquième. Mes premiers élèves.

 

Cette année semble presque idyllique, de là où je la regarde, mais elle s’est achevée dans une amertume que jamais je n’ai retrouvée dans des atmosphères pourtant plus viciées.

C’était le 26 juin. La dernière fois que je les voyais. Je venais de terminer l’ultime heure de cours avec ces petits qui, déjà, montraient quelques signes de rébellion juvénile. M’apprêtant à partir, je fus rattrapée par un groupe de filles. Parmi elles, Lola avait un regard effrayé. Toutes semblaient gênées.

 

-         Madame, madame, il faut qu’on vous parle !

-         Oui ?

-         Regardez !

 

Et elle me montrèrent le bras de Lola tout rouge, strié de marques étranges qui semblaient correspondre à des doigts. La petite avait été empoignée fermement. Je lui demandai ce qui lui était arrivé et la gêne s’intensifia.

-         Euh… C’est Clément.

 

Ne comprenant pas, je réclamai des explications plus claires. L’une des élèves, excédée de tourner autour du pot, lança d’une traite :

-         Madame, c’est Clément. Avec Alan, Grégory et Mathieu, ils attrapent Lola dans les couloirs ou dans la cour et ils … ils la… enfin vous voyez quoi.

 

Je posai des questions pour bien saisir la gravité de l’acte.

-         Ben oui, quoi, ils la touchent, ils lui passent la main sous le tee-shirt, dans la culotte et ils… ils poussent des cris de jouissance.

Cette déclaration fut suivie de gloussements timides. Lola, elle, me dévisagea avec frayeur, essayant d’imaginer de quelle manière j’allais réagir. Je me tournai vers elle, lui demandai si c’était vrai. Elle confirma tout, me donna des détails. Cela faisait des semaines, des mois qu’elle était un souffre-douleur, un jouet pour ceux qui sentaient grandir en eux des envies et des besoins sexuels sans les cerner et encore moins les maîtriser. Elle n’avait jamais osé en parler à personne, évidemment. Elle parlait en prenant soin d’éviter mon regard, les joues aussi écarlates désormais que son pauvre bras meurtri. C’était Clément qui pelotait. Les autres, c’était pas grave, hein. Ils ne faisaient que la tenir.

Lola défendait ses immobilisateurs. Pour elle qui subissait avec horreur les mains de Clément sur son corps encore si enfantin, celles des complices ne lui semblaient par comparaison pas si criminelles.

 

Je rassurai Lola. Lui promis d’agir. Immédiatement, je fonçai en direction du bureau de la principale, une femme autoritaire et juste qui, je n’en doutais point, saurait sévir aussi bien que rassurer, pour que de tels abus, fussent-ils entre enfants, ne se reproduisent plus.

 

 

A suivre …

par Jo publié dans : Le plus beau métier du monde communauté : L'écriture dans tous ses états
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