Samedi 25 août 2007

Les souvenirs d’été sont, pour les jeunes gens, souvent inoubliables. Les amis d’une saison à qui l’on clame le caractère
éternel d’une amitié fanée sitôt l’automne revenu, les odeurs de sel et d’embruns, les folles rigolades et les nuits blanches nourrissent pour toujours le mythe d’une jeunesse merveilleuse que
cultivent les nostalgiques entrés dans l’âge mur.
Tel évènement estival est généralement rattaché à une ère bien précise : c’était l’année où j’ai rencontré untel,
l’été où nous étions à tel endroit, les vacances passées avec Bidulle et Truc.
Au moment où j’écris, à la fin de ces vacances qui ne ressemblent pas à un été, je me souviens avec une cuisante précision
de l’année où j’ai rencontré Victor.
C’était en juillet, et c’était un vrai été. Soleil, chaleur, nuits moites étaient au rendez-vous. Le sommeil était si
pénible que je me couchais le plus tard possible. Parfois pas du tout. Profiter de la fraîcheur nocturne.
Après le dîner, qui en ces temps insouciants se composait le plus souvent de quelques tranches de jambon et d’un morceau de
pain, tout notre groupe – Chéri, moi-même et quelques jeunes spécimens de ma famille- sortait prendre ses quartiers à la terrasse d’un café voisin. Nous discutions alors des heures durant,
commandions à boire plusieurs fois en alternant cocktails, jus de fruits et café. Tous les soirs, comme nous n’avions nulle part ailleurs où aller, faute de moyen de locomotion, nous restions
jusqu’à la fermeture.
Depuis quelques jours, nous avions remarqué les deux serveurs. Ils venaient plus volontiers à notre table, plaisantaient,
lançaient des œillades dragueuses aux filles célibataires présentes. Liaient connaissance.
Un soir, l’un d’eux nous proposa de sortir après la fermeture, à une heure du matin. Nous acceptâmes.
Victor avait une voiture. Petite mais fougueuse, rouge carmin, elle peinait à tous nous accueillir en son sein, mais nous
nous serrions, nous compressions, nous aplatissions, jusqu’à ce que la portière ferme sans coincer une main ou un pied malchanceux. Pris de fou rire, nous nous empressions d’oublier l’inconfort
procuré par une fesse mal assise ou un genou exagérément remonté pour nous griser des promesses festives de la nuit. La voiture filait, peut-être trop vite, avec la musique trop forte, sur des
routes désertes qui semblaient n’attendre que nous. Grâce à Victor, nous avons connu des endroits magnifiques, des gens sympathiques, des moments magiques.
Nous nous sommes disputés aussi. Victor était caractériel, soupe au lait et d’une mauvaise foi exaspérante. Mais le
lendemain, il redevenait un ami agréable.
Nous avons rencontré nombre de ses amis d’enfance. Plusieurs d’entre eux profitèrent d’un moment d’éloignement pour nous
glisser discrètement à l’oreille : « Tu sais, Victor n’est plus du tout le même, il n’a plus le même caractère depuis son accident. Plus du tout. ».
Bien sûr, Victor nous avait parlé de son accident, mais nous n’avions certainement pas compris à quel point cela avait
changé sa vie.
Il avait dix-neuf ans et sortait tout juste de l’adolescence. A cet âge, on sort avec ses copains, on ne pense ni à la
souffrance ni à la mort. Victor était allé danser un samedi soir. Il s’est certainement beaucoup amusé. Il a du mal à s’en souvenir, alors il le suppose sans aucune certitude. Et puis, en
sortant, alors qu’il marchait tranquillement, une automobile vrombissante surgie de nulle part déboula à grande vitesse et le faucha sans même ralentir.
Ce sont ses amis, témoins impuissants du drame, qui lui ont raconté. La police. Les ambulances. Le sang. Et son corps
désarticulé coincé sous la voiture responsable.
Le conducteur était ivre. Flic lui-même, mais pas en service, il avait l’arrogance de celui qui a la certitude d’être
intouchable et c’est avec le plus grand mépris de la vie d’autrui qu’il ordonna aux policiers venus l’interpeller : « Enlevez-moi ce corps bloqué sous ma
voiture ».
Ce corps.
Victor est resté trois semaines dans le coma. C’est ce qui a occasionné les lésions du cerveau responsables des
changements de personnalité constatées par ses proches. La mâchoire en miettes, il a vécu des mois avec des tiges de fer dans la bouche. Outre la douleur, il a du boire à la paille, absorber
de la nourriture liquide à chaque repas, réapprendre à manger.
Il a subi plusieurs opérations, dont une avec pose de pièces de métal afin de tenir ses os en place. Cet été-là, il en avait
toujours une dans la jambe. Ca le faisait rire.
Les étés suivants, nous le vîmes moins. Victor se fiança, trouva un autre travail. Ouvrier dans une usine quelconque. Ca lui
convenait, ce n’était pas trop mal payé, et puis c’était un boulot stable. Il me racontait ça en jouant aux fléchettes dans un petit troquet sympa. Quelques jours plus tard, je lui dis au revoir
et, les vacances touchant à leur fin, je repartis vers une vie plus routinière.
J’étais rentrée depuis deux jours quand le téléphone sonna. Un ami de Victor, devenu le mien, crut bon de nous prévenir. Au
travail, dans son usine, Victor s’était coincé le bras dans une machine qui lui avait écrasé les doigts de la main droite. Les mêmes doigts qui lançaient si habilement les fléchettes une semaine
auparavant. Il ne lui restait désormais plus que le pouce et une moitié d’index.
Il y a des gens qui ont la poisse.
Depuis, il s’est marié, il a eu une petite fille. Je le vois peu, mais il est à parier qu’il est très heureux. L’autre jour,
nous l’avons rencontré par hasard près du café où nous avons fait sa connaissance. Il a eu l’air content de nous voir. Il m’a fait la bise chaleureusement, et a tendu vers mon mari un moignon
pourvu d’un doigt et demi.
Et il souriait.
par Jo
publié dans :
Les années fac
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En ville, et particulièrement à Paris, les
rues, les jardins publics, les grandes places sont envahis de nuées de pigeons. Je me souviens notamment d’un pont où passait le train, et sous lequel il fallait être bien vigilant si on ne
voulait pas ressortir de là coiffé d’une parure excrémentielle. Les pigeons y pullulaient en effet, et semblaient prendre un malin plaisir à lâcher leurs fientes sur le crâne ou le manteau d’un
innocent passant.
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