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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Vendredi 28 septembre 2007
Ah, les grands repas de famille ! Ils ont ponctué mon enfance, ont assommé mon adolescence avant de devenir finalement rarissimes, à mesure que les ans passaient. Je garde un souvenir impérissable de la dernière grande réunion de ce type à laquelle j’ai pris part.
Mon oncle fêtait ses soixante ans. Il avait convié pour la circonstance ses deux fils, leurs épouses, la progéniture de tout ce beau monde et quelques autres membres de la famille dont je faisais partie. J’étais assise à coté de Charles, mon cousin, et de sa femme Dolorès.  
 
Charles et Dolorès s’étaient connus quelques années auparavant. Je n’ai jamais compris ni pourquoi ni comment ils avaient fini par se marier. Au début de leur relation, Charles avait une fâcheuse tendance à fuir Dolorès, à préférer ses copains, tandis qu’elle l’attendait en versant une larme de désespoir. Mille fois je les vis au bord de la rupture, mille fois je crus qu’elle aurait un sursaut d’orgueil et qu’elle partirait la première. Et finalement, non. Au contraire, ils se marièrent.
J’avais appris, au hasard d’une séance familiale de ragots tout aussi familiaux que le père de Dolorès était mort. Comme ça, d’un coup. Il était en bonne santé apparente, riait et profitait de la vie la veille encore, et puis soudain, le cœur s’était arrêté. Ce fut un vrai drame, comme on l’imagine. Dolorès entreprit, en plus de gérer sa propre douleur, de soutenir sa mère autant que possible, cette mère qui se retrouvait seule au moment exact où sa fille unique commençait sa vie de couple. Seule et dépressive. Très dépressive.
Rongée par la culpabilité d’avoir un mari et de jouer sous les yeux de sa mère la classique scène du bonheur que la veuve avait perdu, Dolorès lui ouvrit les portes de son foyer. En grand. Au début, elle était admirée. Quelle fille dévouée que voilà ! Et puis le temps passant, tout le monde s’est désintéressé du sort de Dolorès et de sa mère.
Revenir à une vie quotidienne dépouillée de la prévenance de l’entourage n’a pas du être facile. Dolorès allait au travail, revenait. Sa mère venait sonner. Elle dînait avec le jeune couple, et geignait que c’était trop dur de rentrer chez elle. Lorsque Dolorès lui proposait de rester dormir, elle sautait sur la proposition qu’elle attendait en réalité depuis le début de la soirée. Et c’est ainsi que, nuit après nuit, elle s’installa chez sa fille et son gendre.
Mon pauvre cousin n’osait trop rien dire, conscient qu’il était de la délicatesse de la situation. Pourtant, progressivement, il devint renfrogné, mal dans sa peau, agressif. C’est qu’elle était un peu foldingue, la belle-mère, et que ses propos parfois incohérents faisaient rire tout le monde sauf lui.
Il la trouvait chez lui en rentrant, après une dure journée de travail. Il devait dîner face à elle, soir après soir. Il fallait qu’il se rende à l’évidence : il était coincé dans un improbable ménage à trois. Cela finit plus tard par lui coûter son mariage, d'ailleurs.
Je crois que je ne me suis pas rendu compte de ce qu’il endurait avant ce repas de famille. Bien sûr, elle est venue aussi : elle allait partout où se rendait sa fille. Le hasard fit qu’elle se retrouva placée juste en face de moi.
 
La mère de Dolorès s’appelait Rosa. A cinquante ans, elle était massive, trapue, les cheveux courts, un visage empâté planté sur un cou large comme celui d’un bœuf. Sa fille lui ressemblait trait pour trait mais avec tous les avantages de la jeunesse. Toutefois la présence de Rosa ne pouvait que rappeler à Charles l’évolution physique qui attendait probablement sa femme.
Son regard se posait parfois sur moi mais la plupart du temps il me traversait sans me voir. Rosa avait des yeux opaques comme une vitre sale. Elle mangeait très vite, sans lever la tête. De temps en temps, pour casser la monotonie du repas, elle levait les yeux pour considérer le monde autour. Quand elle faisait ça, son visage affichait un air insolite : elle pinçait le nez et fronçait les sourcils, tout en ouvrant grand les narines comme si tout à coup, une odeur pestilentielle était venue l’incommoder. 
Elle mangeait assez salement. Les contours de sa bouche étaient couverts d’une épaisse et grasse couche de dépôts alimentaires. Elle ne voyait aucun inconvénient à mâcher la bouche grand ouverte, nous laissant ainsi admirer à loisir les aliments mastiqués, remastiqués, roulant dans son orifice buccal comme du linge dans un tambour de machine à laver.
Avec ma sœur, assise à ma droite, nous nous jetions des œillades entendues et réprimions le rire nerveux qui ne demandait qu’à sortir. Pendant ce temps, Charles et Dolorès mangeaient normalement, conversaient poliment avec Rosa qui leur répondait tout en continuant d’engloutir avec une certaine impatience la fourchette chargée de nourriture. Sans nul doute inquiets du comportement qu’elle pourrait avoir, ils ne profitaient pas totalement du plaisir de la fête. Et moi non plus.
 
Après quelques minutes, Rosa avait terminé son repas. Pour ma part, j’avais à peine entamé mon assiette. La nourriture était succulente, raffinée, finement agrémentée d’une sauce divine. J’étais soulagée de constater que l’appétit vorace de ma voisine était enfin calmé. Maintenant que la vision de sa mastication chevaline allait m’être épargnée, je pourrais savourer mon plat en toute tranquillité.
C’était compter sans Rosa. Manger n’était pas le plus perturbant des spectacles qu’elle offrait. Je le compris lorsque je la vis prendre une serviette en papier et commencer à essuyer méticuleusement ses doigts épais. Un par un. L’index dégoulinant de graisse fut astiqué, puis le majeur. Quand vint le tour de l’annulaire, elle repéra sur l’ongle un minuscule déchet qui lui parut comestible, et le saisit entre ses dents. Rosa recommença la même opération avec une effrayante minutie, doigt après doigt. Quand enfin elle eut fini, j’en soupirai presque de soulagement. Je m’intéressai de nouveau à mon assiette, quand un bruit assourdissant me fit sursauter. Rosa, toujours avec la même serviette usagée et translucide de gras, se mouchait. C’était pourtant la belle saison, mais à en croire le bruit, elle avait matière à expulser de ses cavités nasales.
Puis, comme à son habitude, elle releva la tête pour regarder tout autour d’elle, en pinçant le nez. Elle tenait la serviette roulée en boule sans sa main droite et semblait chercher fébrilement quelque chose du regard. Je la vis se pencher, tendre le cou pour scruter le bout de table, afficher une mine embarrassée. Puis son regard se dirigea vers moi et une lueur de jubilation lui traversa l’œil. On sentait qu’elle venait de trouver la solution au problème qu’elle essayait vainement de résoudre depuis une bonne dizaine de minutes.
 
 
 
C’est alors que, avec le plus grand naturel du monde, me laissant à la fois horrifiée et incrédule, elle posa sa serviette pleine de gras et de morve au beau milieu de mon assiette encore bien garnie.
par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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Vendredi 21 septembre 2007

Aujourd'hui, c'est la journée mondiale de la maladie d'Alzheimer. J'avais écrit, il y a quelques temps, un texte dont c'était directement le thème, aussi ai-je décidé de le publier une nouvelle fois pour la circonstance.

Et aussi, aussi et peut-être surtout parce que la protagoniste flotte actuellement dans un état mal défini, entre la vie qui la retient encore et la perspective d'une mort qui, de toute façon, surviendra trop tôt.


Chéri adore sa grand-mère. C’est vrai qu’elle est gentille. Et généreuse. Elle veut toujours nous faire plaisir, la grand-mère. Quand Chéri était enfant, c’était une seconde maman, bien plus tendre que la vraie. Il garde des souvenirs magiques de son enfance auprès d’elle. Des souvenirs qui lui arrachent un sourire et font parfois briller ses yeux.
Je l’aime bien aussi, sa grand-mère. Même si elle est énervante. Pose sans cesse les mêmes questions.
-         Et ça va bien, le travail ?
-         Oui, ça va bien…
Après avoir développé un peu, nous changeons de sujet, parlons de la pluie, du beau temps. De ses rosiers. Elle en a plein son jardin et nourrit une véritable passion pour les roses, de toute sorte et de toutes les couleurs. Inlassablement, elle les prend en photo et expose ensuite les clichés sur la table de son salon, entre deux bibelots. Il est si beau, son jardin !
Je l’écoute en souriant. Lui demande qui s’occupe du terrain trop vaste pour elle.
-         Oh, c’est le jardinier… ! dit-elle avant d’enchaîner : « Et le travail, ça va ? ».
-         Oui, oui, ça va, lui dis-je invariablement, en omettant de lui rappeler qu’elle vient de me poser la question.
 
La grand-mère est attachée à son indépendance. Elle prenait le train il y a encore quelques mois. C’était bien, elle pouvait sortir de sa petite ville de province pour flâner à Paris et voir la famille. Puis, un soir de décembre, elle s’est perdue, dans le froid et dans la nuit. Nous l’avons retrouvée gelée, tout étonnée d’être là, ne sachant plus que cela faisait des heures qu’elle tournait en rond dans un quartier qui lui était pourtant familier.  Dans la voiture qui la ramenait vers la chaleur d’un foyer accueillant, elle racontait son périple et, l’instant d’après, demandait : « Et sinon, ça va, votre travail ? ».
 
Elle ne sait pas qu’elle est malade, la grand-mère. Elle évolue dans un monde d’où le temps s’est enfui. Les plus lointains souvenirs côtoient le présent, s’y substituent parfois, les années récentes s’estompent obstinément. Elle pose un regard neuf sur des choses vues mille fois, avec une candeur qui serait touchante si elle n’était pas le terrible signe de la maladie qui l’empêche de vieillir dignement.
Il y a dix ans, il y a cinq ans, il n’était pas question qu’elle quitte la maison de toujours, son jardin et ses rosiers. « Ah ça non, alors ! Je préfère mourir que d’aller en maison de vieux ! », s’indignait-elle, en serrant avec détermination son dentier sur sa langue.
Nous la rassurions.
 
Et puis… Et puis le temps continue sa course, la mémoire poursuit sa fuite.
Hier, la grand-mère s’est installée dans une maison de retraite. Un établissement douillet où elle passera l’hiver. Elle accueille cette nouvelle avec une certaine résignation. A moins que ce ne soit avec une incompréhension certaine.
Elle aura probablement pris ses affaires préférées, ses aiguilles à tricoter et quelques pelotes de laine.
Nous irons la voir, bien sûr. Elle sourira, nous parlera de tout et de rien. Nous nous convaincrons qu’elle est heureuse, que c’est ce qu’il y a de mieux pour elle.
« Oui, mémé, le travail ça va », lui dirons-nous comme si c’était la première fois qu’elle pose la question. Et, en partant, nous la laisserons se perdre dans la contemplation des rosiers dont elle n’aura pas manqué de prendre les photos.
 
par Jo publié dans : Au quotidien
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Dimanche 16 septembre 2007

 

poup--e-cass--e-copie-1.jpg Lire la première partie 

Sur le chemin du retour je pensai à ma fatigue. A la nuit que j’avais passée à chercher une position confortable et compatible avec mon impressionnante excroissance abdominale. Aux copies que j’avais corrigées la veille malgré un état de fatigue avancé, jusque tard le soir. Aux contractions qui se faisaient plus douloureuses après une journée de travail -et de stress.
J’ai pensé à ces élèves ricanants, paresseux, insolents, teigneux. A ceux qui se battaient dans les couloirs et au milieu desquels j’avais manqué d’être broyée, pas plus tard que la semaine précédente. Aux cours préparés avec soin qu’aucun élève ne retiendrait, A cette gamine qui avait failli me lapider et qui n’avait peut-être été freinée dans son geste que parce que l’une de mes collègues avait surgi de manière providentielle. A mon enfant qui n’était responsable de rien, ni de mes choix, ni de la misère humaine que je côtoyais parfois sous des traits juvéniles.
Elle a été exclue une semaine, et pour cause de grossesse avancée, je n’étais plus là à son retour.
 
 
Fiston est né, j’ai repris le travail. J’ai eu d’autres élèves, d’autres montées d’adrénaline, d’autres cas difficiles. Mais jamais, jamais, je n’ai plus ressenti ce que j’ai ressenti ce jour-là, face à cette gamine paumée.
J’avais une nouvelle collègue, qui enseignait la même matière que moi. Elle occupait la salle à coté de la mienne. C’était Florence, jeune femme blonde aux cheveux courts tout juste sortie de l’IUFM. Elle expérimentait le métier et perdait ses illusions. Parmi ses élèves difficiles figurait mon adolescente perturbée.
Un soir d’hiver, après une heure de cours particulièrement difficile, la collègue à bout de nerfs m’expliquait comme cette jeune fille était difficile et menaçante. Comme il était dur de la canaliser. Sa dernière lubie : ouvrir la fenêtre de la salle de classe et s’asseoir, les jambes ballantes dans le vide, tout aussi insensible à la pâleur soudaine de l’enseignante terrorisée qu’au danger encouru. Ce soir-là, je raccompagnai Florence jusqu’à la gare où elle prenait le train de banlieue qui la ramenait à son domicile parisien et la quittai en lui glissant des paroles de réconfort.
Je remontai vers le collège en voiture quand un vélo surgit devant mes phares. Je freinai brusquement pour éviter de renverser l’imprudent cycliste quand je la reconnus. Elle était là, un pied à terre, l’autre posé sur sa pédale, les yeux écarquillés comme un lapin aveuglé. Puis elle reprit ses esprits et détala en pédalant avec force en direction de la gare. Prise d’un doute, je téléphonai à Florence pour la prévenir. Elle ne répondit pas. Je rentrai chez moi et pensai à cette histoire avec un sentiment très désagréable.
J’appris un peu plus tard que la jeune fille avait rejoint Florence sur le quai de la gare pour tenter de l’intimider. Ma collègue et moi avions vécu une expérience similaire, et c’est avec un mélange d’effroi et d’hilarité que parlions de cette élève comme d’une psychopathe en herbe.
 
Et les enfants qui sont devant nous font place à d’autres. Ils ont toujours le même âge, toujours les mêmes rébellions, les mêmes fêlures. Toujours la même insolence. La même détermination. Toujours les mêmes rêves. Ils passent et le temps passe avec eux. On ne s’en aperçoit pas toujours, pris dans ce tourbillon d’éternelle jeunesse qui nous laisse pourtant à l’écart. Et un jour, on ouvre les yeux. C’est la même salle, les mêmes volets, le même tableau, et des années se sont écoulées.
Encore une rentrée scolaire. Les retrouvailles avec les collègues que l’on aime bien, les souvenirs échangés. Et tel élève ? Tu te souviens de cet élève ? Nous nous rappelons ensemble.
 
C’est ainsi que j’ai évoqué cette gamine paumée et tellement agressive.
-         Je m’en souviens très bien ! s’écria une enseignante. J’adorais cette gamine.
Perplexe, je cherchai à en savoir plus. Car si je savais une chose c’est que la petite dont il était question était tout sauf adorable.
-         Elle avait d’énormes problèmes avec son père… poursuivit-elle
-         Oui, je sais, dis-je. Mais cela n’excuse pas tout !
 
Non, cela n’excuse pas tout. Après tout, il y en avait d’autres, des adolescentes qui élevaient pratiquement leurs frères et sœurs, s’occupaient de la bouffe et du ménage. C’est sûr, ça laisse peu de temps pour les devoirs. Mais est-ce pour autant que l’on doit feindre d’agresser ses professeurs ?
 
Cela fait plusieurs années que je n’ai pas vu Alexia. Jusqu’à la semaine dernière, elle était mon pire souvenir d’élève. Je ne savais rien d’elle, sauf qu’elle était devenue, après le départ de sa mère, la femme de la maison.
 
La femme de la maison.
On ne comprend les phrases que comme on veut bien les comprendre.
 
Alexia avait douze ans lorsque son père avait commencé à « venir la nuit », comme elle l’avait pudiquement avoué à l’une de ses profs épouvantée, laquelle avait immédiatement fait un signalement. Elle était à peine plus âgée lorsqu’il l’avait violée.
C’est à ce moment-là que je l’avais connue. C’est peut-être après une de ces nuits cauchemardesques qu’elle m’avait attendue à la sortie du collège, qu’elle avait pédalé rageusement jusqu’à la gare, juste pour faire payer aux autres ce dont elle ne pouvait punir son père.
Cette colère destructrice et cette insupportable douleur l’ont conduite à se taillader les veines et le visage, cachée dans les toilettes du lycée où elle a été scolarisée plus tard. Elle s'en est heureusement sortie. Physiquement, du moins.
 
Aujourd’hui, je fixe avec attention les visages des élèves qui me font face, en me demandant lequel pourrait cacher une si terrible blessure d’enfance. 


Photo Thomas Cabus
par Jo publié dans : Le plus beau métier du monde communauté : L'écriture dans tous ses états
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Vendredi 14 septembre 2007

cailloux-pt02.jpg

Longtemps, elle a été mon pire souvenir d’élève.
Parce qu’avant elle, jamais je ne me suis sentie en danger.
Avant elle, il était inconcevable que l’un de mes élèves puisse avoir l’idée de s’en prendre à moi, physiquement. J’avais connu des œillades assassines, des comportements hostiles, provocateurs, même des insultes. Tout cela m’atteignait ponctuellement et puis, parce qu’il faut bien continuer, parce qu’il faut bien croire que ce que l’on fait est utile à quelques-uns, j’oubliais les désagréments pour profiter de la victoire d’une bonne note inhabituelle, du triomphe discret de l’élève qui a surmonté une difficulté qu’il croyait pour toujours handicapante, de l’émotion des adieux de fin d’année.
Pour la première fois, cette année-là, je réussissais à oublier le collège quand je rentrais chez moi. J’étais enceinte, et toute entière tournée vers la réalité de cet enfant à venir. Alors les désagréments, les enfants perturbés, les cas sociaux, je les gérais de mon mieux mais je n’en faisais plus une affaire personnelle.
 
Elle ne m’a pas tout de suite gênée. Au début, elle lançait des remarques acerbes, était dans la provocation outrancière. Comme tant d’autres. Ensuite elle m’a agacée. Un peu. Beaucoup. Les collègues m’ont expliqué que c’était un cas social. Oui, c’est vrai, c’est triste. Une mère partie, un père horrible. Des frères et sœurs plus petits dont elle devient subitement la maman de substitution.
 
Elle avait treize ans et me détestait. J’étais avec elle comme avec les autres : aussi souple que possible sans jamais cesser d’être ferme. Mais elle ne voulait pas coopérer. J’étais sûre que je ne pouvais rien faire d’autre pour elle. J’ai tenté le dialogue et j’ai reçu une fin de non recevoir. J’ai essayé la répression et elle s’est durcie. J’ai choisi l’indifférence et les autres ont avancé. Sans elle.
Au fond de la classe elle découpait des morceaux de gomme, des bouts de papier, dessinait mollement. De temps en temps, elle était absente, mais finissait toujours par revenir s’asseoir sur cette chaise, là, près du radiateur. On dirait que je la revois. Elle ouvrait la porte sans explication ni excuse, déboulait dans la salle en me fixant avec défi, s’asseyait et mettait sa tête dans ses bras. Quand elle la relevait, ses yeux étaient gonflés, rougis. Elle scrutait ses camarades avec mépris et le monde avec dégoût.
 
Un soir, lors de la dernière heure de cours de la journée, j’entendis un énorme bruit. Quelqu’un venait de mettre un coup de pied contre ma porte, ou essayait de l’enfoncer avec un bélier peut-être, tant ce fut impressionnant. Les élèves et moi sursautâmes. J’ouvris la porte pour confondre le coupable mais ne réussis qu’à apercevoir cette fille, de dos, qui fuyait dans le couloir. Pourtant, elle aurait du être avec moi, dans mon cours. J’entrepris de prévenir qu’elle déambulait seule dans l’établissement. Puis je repris avec les autres là où je m’étais arrêtée.
 
Dix-sept heures.
Les élèves se précipitent dehors avec des cris de joie. On est vendredi, c’est le week-end. Je regarde mon énorme ventre en songeant avec délectation au repos qui m’attend. Je quitte le collège.
Je la vois au loin, silhouette aux contours flous dissimulée entre deux arbres. C’est elle. Je le sens, je le sais, c’est moi qu’elle attend. Elle n’est pas là par hasard. Je fais comme si de rien n’était et avance vers ma voiture d’un pas qui se veut calme et assuré.
Elle s’approche. Nos regards se croisent et sur son visage d’enfant se dessine un affreux rictus. Discret. Mais il est là. Mauvaise, elle sourit. Je continue à marcher. Elle avance parallèle à moi. Nous nous observons du coin de l’œil. C’est alors que je vois. Que je comprends. Elle tient des pierres dans la main. De gros cailloux, qu’elle fait sautiller les uns après les autres avant de les rattraper. Tout en me regardant d’un air comminatoire.
 
Une collègue est arrivée. Elle était toute guillerette, m’a dit des banalités. Sa voiture était garée à coté de la mienne, aussi m’a-t-elle sans en avoir conscience escortée jusqu’à ma voiture.
La gamine était toujours là. Postée contre un muret, les pierres dans la main.
Quand ma voiture a démarré, elle l’a suivie en me fixant par rétroviseur interposé. Devant l’établissement, on roule au pas, et puis il y a un stop un peu plus loin. Elle a donc marché derrière moi tout en me défiant du regard, tout en faisant sauter les pierres.
Quand je démarrai après avoir marqué l’arrêt au stop, je lui décochai un dernier regard. Juste à temps pour la voir lancer de toutes ses forces un caillou dans ma direction.
Il frôla ma voiture. 



par Jo publié dans : Le plus beau métier du monde communauté : L'écriture dans tous ses états
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