Ah, les grands repas de famille ! Ils ont ponctué mon enfance, ont assommé mon adolescence avant de devenir finalement
rarissimes, à mesure que les ans passaient. Je garde un souvenir impérissable de la dernière grande réunion de ce type à laquelle j’ai pris part.
Mon oncle fêtait ses soixante ans. Il avait convié pour la circonstance ses deux fils, leurs épouses, la progéniture de tout
ce beau monde et quelques autres membres de la famille dont je faisais partie. J’étais assise à coté de Charles, mon cousin, et de sa femme Dolorès.
Charles et Dolorès s’étaient connus quelques années auparavant. Je n’ai jamais compris ni pourquoi ni comment ils avaient
fini par se marier. Au début de leur relation, Charles avait une fâcheuse tendance à fuir Dolorès, à préférer ses copains, tandis qu’elle l’attendait en versant une larme de désespoir. Mille fois
je les vis au bord de la rupture, mille fois je crus qu’elle aurait un sursaut d’orgueil et qu’elle partirait la première. Et finalement, non. Au contraire, ils se marièrent.
J’avais appris, au hasard d’une séance familiale de ragots tout aussi familiaux que le père de Dolorès était mort. Comme ça,
d’un coup. Il était en bonne santé apparente, riait et profitait de la vie la veille encore, et puis soudain, le cœur s’était arrêté. Ce fut un vrai drame, comme on l’imagine. Dolorès entreprit,
en plus de gérer sa propre douleur, de soutenir sa mère autant que possible, cette mère qui se retrouvait seule au moment exact où sa fille unique commençait sa vie de couple. Seule et
dépressive. Très dépressive.
Rongée par la culpabilité d’avoir un mari et de jouer sous les yeux de sa mère la classique scène du bonheur que la veuve
avait perdu, Dolorès lui ouvrit les portes de son foyer. En grand. Au début, elle était admirée. Quelle fille dévouée que voilà ! Et puis le temps passant, tout le monde s’est
désintéressé du sort de Dolorès et de sa mère.
Revenir à une vie quotidienne dépouillée de la prévenance de l’entourage n’a pas du être facile. Dolorès allait au travail,
revenait. Sa mère venait sonner. Elle dînait avec le jeune couple, et geignait que c’était trop dur de rentrer chez elle. Lorsque Dolorès lui proposait de rester dormir, elle sautait sur la
proposition qu’elle attendait en réalité depuis le début de la soirée. Et c’est ainsi que, nuit après nuit, elle s’installa chez sa fille et son gendre.
Mon pauvre cousin n’osait trop rien dire, conscient qu’il était de la délicatesse de la situation. Pourtant,
progressivement, il devint renfrogné, mal dans sa peau, agressif. C’est qu’elle était un peu foldingue, la belle-mère, et que ses propos parfois incohérents faisaient rire tout le monde sauf
lui.
Il la trouvait chez lui en rentrant, après une dure journée de travail. Il devait dîner face à elle, soir après soir. Il
fallait qu’il se rende à l’évidence : il était coincé dans un improbable ménage à trois. Cela finit plus tard par lui coûter son mariage, d'ailleurs.
Je crois que je ne me suis pas rendu compte de ce qu’il endurait avant ce repas de famille. Bien sûr, elle est venue
aussi : elle allait partout où se rendait sa fille. Le hasard fit qu’elle se retrouva placée juste en face de moi.
La mère de Dolorès s’appelait Rosa. A cinquante ans, elle était massive, trapue, les cheveux courts, un visage empâté
planté sur un cou large comme celui d’un bœuf. Sa fille lui ressemblait trait pour trait mais avec tous les avantages de la jeunesse. Toutefois la présence de Rosa ne pouvait que rappeler à
Charles l’évolution physique qui attendait probablement sa femme.
Son regard se posait parfois sur moi mais la plupart du temps il me traversait sans me voir. Rosa avait des yeux opaques
comme une vitre sale. Elle mangeait très vite, sans lever la tête. De temps en temps, pour casser la monotonie du repas, elle levait les yeux pour considérer le monde autour. Quand elle faisait
ça, son visage affichait un air insolite : elle pinçait le nez et fronçait les sourcils, tout en ouvrant grand les narines comme si tout à coup, une odeur pestilentielle était venue
l’incommoder.
Elle mangeait assez salement. Les contours de sa bouche étaient couverts d’une épaisse et grasse couche de dépôts
alimentaires. Elle ne voyait aucun inconvénient à mâcher la bouche grand ouverte, nous laissant ainsi admirer à loisir les aliments mastiqués, remastiqués, roulant dans son orifice buccal comme
du linge dans un tambour de machine à laver.
Avec ma sœur, assise à ma droite, nous nous jetions des œillades entendues et réprimions le rire nerveux qui ne demandait
qu’à sortir. Pendant ce temps, Charles et Dolorès mangeaient normalement, conversaient poliment avec Rosa qui leur répondait tout en continuant d’engloutir avec une certaine impatience la
fourchette chargée de nourriture. Sans nul doute inquiets du comportement qu’elle pourrait avoir, ils ne profitaient pas totalement du plaisir de la fête. Et moi non plus.
Après quelques minutes, Rosa avait terminé son repas. Pour ma part, j’avais à peine entamé mon assiette. La nourriture était
succulente, raffinée, finement agrémentée d’une sauce divine. J’étais soulagée de constater que l’appétit vorace de ma voisine était enfin calmé. Maintenant que la vision de sa mastication
chevaline allait m’être épargnée, je pourrais savourer mon plat en toute tranquillité.
C’était compter sans Rosa. Manger n’était pas le plus perturbant des spectacles qu’elle offrait. Je le compris lorsque je la
vis prendre une serviette en papier et commencer à essuyer méticuleusement ses doigts épais. Un par un. L’index dégoulinant de graisse fut astiqué, puis le majeur. Quand vint le tour de
l’annulaire, elle repéra sur l’ongle un minuscule déchet qui lui parut comestible, et le saisit entre ses dents. Rosa recommença la même opération avec une effrayante minutie, doigt après doigt.
Quand enfin elle eut fini, j’en soupirai presque de soulagement. Je m’intéressai de nouveau à mon assiette, quand un bruit assourdissant me fit sursauter. Rosa, toujours avec la même serviette
usagée et translucide de gras, se mouchait. C’était pourtant la belle saison, mais à en croire le bruit, elle avait matière à expulser de ses cavités nasales.
Puis, comme à son habitude, elle releva la tête pour regarder tout autour d’elle, en pinçant le nez. Elle tenait la
serviette roulée en boule sans sa main droite et semblait chercher fébrilement quelque chose du regard. Je la vis se pencher, tendre le cou pour scruter le bout de table, afficher une mine
embarrassée. Puis son regard se dirigea vers moi et une lueur de jubilation lui traversa l’œil. On sentait qu’elle venait de trouver la solution au problème qu’elle essayait vainement de
résoudre depuis une bonne dizaine de minutes.
C’est alors que, avec le plus grand naturel du monde, me laissant à la fois horrifiée et incrédule, elle posa sa serviette
pleine de gras et de morve au beau milieu de mon assiette encore bien garnie.
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