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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Lundi 30 octobre 2006

Toute adolescente a envie, un jour ou l’autre, de tester ses charmes. Un sourire, un regard, une attention suffisent à lui gonfler l’ego à bloc. Et l'aident à grandir en ayant confiance en elle autant qu’en sa féminité. A seize ans, je n’étais pas différente des autres. Il m’arrivait de choisir des habits qui me plaisaient tout particulièrement dans le seul but de me sentir mise en valeur. Une manière, sans doute, de compenser la peur, les doutes, le malaise propres à cet âge délicat.
Ce jour-là, de plutôt bonne humeur, j’avais mis une jupe. Il faisait beau, presque chaud. Les rayons du soleil me poussaient à sourire : la journée, l’avenir, la vie m’appartenaient. J’étais bien.
Je marchais dans ma jupette et me voyais comme une liane gracile qui déambulait dans cette rue déserte. Au loin, une silhouette masculine se profila. Je poursuivis mon chemin en songeant à l’amie que j’allais retrouver, aux magasins que nous avions prévu de dévaliser, aux vêtements que j’avais envie de m’acheter. La silhouette se rapprochait.
C’était un homme d’une trentaine d’années, terriblement banal, et de mon point de vue de jeune fille tout juste sortie de l’enfance, il se trouvait à la lisière de la vieillesse. Je le vis m’observer, d’abord le visage puis ses yeux glissèrent le long de mon corps jusqu’aux chevilles.
A la fois effrayée et flattée, je feignis l’indifférence. Je me sentis toutefois adopter une démarche un peu plus chaloupée, sûre de l'effet qu'elle produirait. Plus il me regardait, plus je me sentais désirable, irrésistible, merveilleuse. Je rejetai mes cheveux en arrière et, femme fatale, levai le menton avec une certaine arrogance.
Il était presque à mon niveau maintenant. Sur le point de le croiser, mon cœur s’accéléra et tonna avec force dans ma poitrine, ma mâchoire, mes oreilles. Qu’allait-il me dire ? Comment devrais-je réagir à ses compliments ? Ou à une éventuelle proposition indécente ?
 
Nous étions désormais face à face. Nos regards se croisèrent. Son visage demeura impassible, presque dur.  Il passa si près qu'il me frôla et je l’entendis distinctement marmonner avec hostilité : « Pas belles, les jambes ! »
J’aurais pu me redresser fièrement et, majestueuse, poursuivre ma route avec dignité, comme si je n’étais nullement concernée par cet intolérable outrage. Au lieu de cela, toute décontenancée, je répliquai véhémentement, avec une voix de crécelle hystérique :
-         Ouais, ben t’as qu’à pas regarder, connard !
 
Je me remis à marcher aussi rapidement que j’en étais capable, les nerfs tendus et l’orgueil flétri, tout en continuant à maugréer.
 
Décidément, j’aime pas les gens.
par Jo publié dans : Les années lycée
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Vendredi 27 octobre 2006

Quand il fait beau, on aime être dehors.

Ceux qui ont un jardin font des barbecues et convient leurs amis, les heureux détenteurs d’un balcon le fleurissent amoureusement, et le pauvre citadin coincé dans son appartement n’a d’autre alternative que d'ouvrir la fenêtre.

Les enfants, eux, ne résistent pas bien longtemps à l’appel impérieux des rayons du soleil et des températures clémentes.

 Dans la petite cité en face de chez moi, lorsque ferme l’école et commencent les longues vacances d’été, toute la marmaille locale se donne rendez-vous sur la petite parcelle herbue où viennent déféquer les chiens du quartier. Les plus petits prennent d’assaut le toboggan, les adolescents jouent au foot en rêvant de coupe du monde et de gloire éternelle tandis que les plus grands bricolent des cyclomoteurs ou fument des joints devant les halls d’immeuble.

 

 

Vers cinq ou six heures de l’après-midi, l’agitation et les décibels atteignent leur apogée. C’est le moment que j’ai choisi, guidée par le hasard, pour passer devant ce petit monde en ébullition. Perdue dans mes pensées, je ne prêtais pas attention au ballon qui frappait la grille avec force et régularité.  Soudain, des cris rauques emplis de colère me firent ralentir.

Je vis un petit groupe de jeunes âgés de 13 ou 14 ans. Ils parlaient entre eux et levaient la tête, l’air manifestement mécontent. Je suivis leur regard et vis une vieille, la tête entourée de cheveux blancs hirsutes, les yeux exorbités de haine, vociférer à la fenêtre. Elle hurlait sur les mômes autant que le lui permettaient ses cordes vocales fatiguées. Sous l’effet du dentier mal fixé ou d’un excès d’acrimonie, elle s’étranglait presque, de telle sorte que seuls quelques mots étaient intelligibles. Je pus toutefois distinguer quelques bribes :

- Y en a marre de ces sales gosses ! Ces sales gosses livrés à eux-mêmes ! Pas moyen d’être tranquille chez soi ! beuglait-elle. Dégageeeeeeeeeeeeeeeeez ! Dégagez j’vous dis !

Les jeunes, prêts à en découdre, tendaient leur cou impubère et ripostaient avec hargne : 

-  Walla la vieille ! Ta gueule ! Rentre chez toi !

L’un d’eux essayait de tempérer ses amis : « Vas-y, laisse tomber, elle est folle la vieille ! Laisse tomber j’te dis, la calcule pas ! »

Les plus petits s’étaient arrêtés un instant de remonter le toboggan à l’envers pour se tourner vers la fenêtre de la voisine acariâtre, mais très vite ils se désintéressèrent du conflit pour se concentrer sur la position de leurs pieds, seul critère pour ne pas glisser et poursuivre leur périlleuse ascension.

 

 

 La vieille disparut un moment. Les jeunes guettèrent son retour avant de reprendre leur ballon et leur jeu. Je m’apprêtais à passer mon chemin lorsque j’entendis le liquide sui se déversait du troisième étage.  La vieille femme venait de jeter un seau d’eau sur les enfants. 

-   Salope ! hurla un jeune, tête baissée, secouant sa casquette trempée.

Un autre se frotta les yeux en hurlant de douleur :

-  C’est de l’eau de javel ! Sale vieille ! Elle est ouf !

Quelques adultes s’arrêtèrent, sentirent casquettes et cheveux des bénéficiaires de cette douche forcée avant de confirmer, à la stupéfaction générale : « Oui, c’est bien de l’eau de javel ».

 

 

Accoudée, la créature décrépite s’égosillait toujours. En bas, les enfants commencèrent à partir, mus par l’inquiétude ou rappelés par les mères qui les surveillaient depuis les appartements. Eructant d’une joie malsaine, le visage déformé et enlaidi par la volonté de nuire, la vieille mégère observait de son perchoir la pagaille provoquée dans cette fourmilière. Même les jeunes agressés finirent par s’éloigner, non sans avoir lâché quelques menaces.

Outrée par la scène à laquelle je venais d’assister, je m’arrêtai pour discuter avec une autre femme du quartier. J’appris que tout cela n’avait rien d’exceptionnel, que la vieille folle aspergeait très fréquemment les gamins d’eau, javellisée ou mêlée à d’autres substances toxiques. La police était déjà intervenue, pour finalement repartir sans apporter de solution durable. 

Perplexe, je m’éloignai et vaquai à mes occupations. Au retour, je regardai vers l’appartement de la vieille. Le soleil se couchait et projetait ses derniers reflets sur la façade de l’immeuble. Un éclair orangé fit briller la vitre de la fenêtre : elle avait volé en éclats, sous l’effet d’un coup de ballon ou d’un jet de pierres.

Les jours suivants, je fus irrésistiblement attirée par la vue de ce carreau grossièrement réparé avec un bout de carton. Du carton aussi inesthétique que l’architecture de la cité. Aussi opaque que le mur qui se dresse entre les générations.

 

par Jo publié dans : Au quotidien
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Mercredi 25 octobre 2006

Quand vient l’été, je me rends dans un petit village de pêcheurs quelque part au bord de l’Atlantique. Les hommes ont la peau tannée par le soleil, usée par le sel marin, les traits fatigués. Leurs femmes les attendent en s’occupant de la maison, des enfants et parfois d’un café-restaurant où l’on cuisine le fruit de la pêche.

Quand vient l’été, les villageois sont envahis de touristes. Ils en profitent pour faire marcher leur commerce ou bien s’en accommodent, tout simplement, faute d’avoir le choix.

Deux fois par jour, les pêcheurs, couverts de pied en cap malgré la chaleur caniculaire du moins d’août, juchés sur les impressionnants tracteurs qui mènent leur barque jusqu’à l’océan, slaloment entre les corps huilés et bronzés qui recouvrent la moindre parcelle de plage. Lorsqu’ils reviennent, ils sont accueillis par les badauds et les mouettes, les uns comme les autres rodant autour des poissons encore frémissants.

C’est entre les cris des mouettes, les piaillements des enfants et les rires des parents que je passe nombre de journées estivales. De temps à autre, un vendeur ambulant se fraie un passage entre les parasols. Ils sont généralement assez costauds pour porter en bandoulière un lourd sac isotherme plein de glaces ainsi que des besaces débordant de chips ou de biscuits. Cependant, depuis quelques années, ils se font plus rares. Le travail est harassant et la concurrence des terrasses de bars plutôt rude.

C’est donc avec étonnement que je vis cette vieille femme chargée comme une mule marcher péniblement sur le sable en gémissant d’une voix plaintive : « Qui veut des beignets ? Des beignets de crevette encore chauds ! Qui veut des beignets ? ».

Un panier en osier dans chaque main, elle cheminait. Ils étaient pleins de sacs en plastique transparents, lesquels renfermaient un petit paquet emballé dans du papier d’aluminium. A l’intérieur, les beignets de crevette attendaient une bouche prête à les déguster. Je regardai les jambes de la pauvre vieille : musclées à force de marcher sur le sable, mais également couvertes d’épaisses varices. La chair flasque de ses pauvres bras révélait son grand âge plus encore que son visage ratatiné de rides. Combien, parmi ceux de sa génération, peuplaient déjà les maisons de retraite ?

Je l’imaginai se levant la nuit, poussée par la nécessité, afin de cuisiner ses beignets avec application. Je pouvais presque la voir les emballer et les disposer précautionneusement dans le panier. Ces beignets dont aucun vacancier ne voulait.

 

Elle s’éloigna en vantant sa cuisine, dans l’indifférence générale. Je la suivis des yeux longtemps. Elle finit par devenir un simple point se confondant avec les autres minuscules silhouettes, sans jamais s’être arrêtée. Pas une seule fois elle ne fut hélée par un client potentiel.

 Autour de moi, les familles avides d’iode et de soleil avaient poursuivi leurs activités. Les bateaux de pêcheurs, de retour, se rapprochaient du rivage. Des enfants criaient à chaque vague. A quelques mètres, une jeune fille secoua sa serviette. Devant tant d’indifférence, je doutai presque du passage de cette vieille femme que personne d’autre que moi ne semblait avoir vue.

 

par Jo publié dans : Au quotidien
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Lundi 23 octobre 2006

Le hasard de la vie a un jour placé Pierrick sur mon chemin. Il était proche de la trentaine, et redoutait par-dessus tout voir s’éloigner sa jeunesse. Aussi cultivait-il un coté « éternel étudiant ». Pour lui, rester jeune, c’était aussi tester en permanence un pouvoir de séduction qu’il imaginait intense. En couple depuis plusieurs années, cela ne l’empêchait nullement de courtiser toutes les filles qu’il trouvait à son goût.

Quand nous nous sommes rencontrés, nous avons partagé de grandes discussions, des fous rires et des plaisanteries. Nous avons échangé sur le quotidien, sur la vie, l’amour, la mort. Nous avons appris à nous connaître et je crois qu’alors, je le considérais comme un ami.

Notre relation n’était pas dénuée d’ambiguïté. Pierrick multipliait les allusions grivoises, je souriais et le taquinais, tout en me sentant flattée, tout en me sentant jolie. Tout en étant jeune mariée.

Bien sûr, ce fut mon cher et tendre époux qui prit ombrage de cette relation. Indépendante, déterminée, je refusais de sacrifier une amitié, toute suspecte qu’elle fût, à la jalousie. Une amitié aussi platonique qu’éphémère. Cela fait bien longtemps, en effet, que Pierrick vérifie son charme auprès d’autres connaissances féminines.

Finalement, il n’aura laissé derrière lui que des souvenirs vagues et des impressions floues. Je serais certainement incapable de retranscrire nos conversations ou raconter dans le détail des moments passés. Il y a pourtant une particularité qui le rend aussi unique qu’exceptionnel. Pierrick avait un rêve, un rêve irréalisable et inaccessible. Ce genre de rêve qui peut choquer ou faire sourire, que l’on peut prendre pour une blague au moment où il est révélé, mais qui revêtait indubitablement une importance capitale dans sa vie. Il me le révéla un beau jour, fier d’une originalité que personne ne pourra lui contester :     

-         Moi, j’ai toujours voulu être un bonobo.

-         Un bonobo ? lui demandai-je, attendant plus d’explications.

-         Oui, un bonobo, confirma-t-il, transporté par l’enthousiasme. Le bonobo, poursuivit-il très doctement, est le singe le plus proche de l’homme. Il a la plus grande fréquence de rapports sexuels de tout le monde animal. Tu imagines, un bonobo passe sa vie à baiser ! Le pied !

Ses yeux brillaient d’une étrange lueur. Bien sûr, tous les gens qui recueillirent cette singulière confidence la considérèrent comme une simple plaisanterie, une excentricité tout au plus. Néanmoins, à la seule pensée de ce regard pétillant d’envie, ce visage empreint d’admiration, je sais qu’il était sérieux quand il disait que si la réincarnation existait, il voudrait devenir un bonobo. Le rêve inaccessible de sa vie actuelle.

 

Pierrick, l’ami de passage, restera à jamais dans mon souvenir l’homme que l’appel du sexe rapprochait du primate. Pierrick, l’homme qui voulait être un bonobo.

 

 

 

 

par Jo publié dans : autrui
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Vendredi 20 octobre 2006

 

A dix ans, l’âge où les enfants ont des rêves plein la tête, j’étais bien loin d’imaginer la vie qu’aurait Tony.

Tony avait mon âge. Tony avait dix ans.

 

Dix ans et plein d’espoir. Dix ans et toujours, cette nécessaire projection qui pousse les enfants à grandir : « Plus tard,  je serai astronaute, avocat, médecin, pilote, président de la République ! ». Tony, lui, voulait être musicien. Il jouait de l’accordéon fabuleusement bien. A douze ans, à quinze ans, à dix-huit ans, son don ne cessa de se confirmer. Il jouait du Mozart et autres morceaux classiques avec cet instrument que le grand public cantonne aux valses musette.

Tony était mon ami. Tony était mon cousin. Nous étions un peu amoureux aussi, le temps des vacances d’été. Tony et son accordéon.

 

Lorsqu’il eut vingt ans et fut sur le point d’accéder à toutes les promesses auxquelles il rêvait depuis l’enfance, son père mourut. Le cancer de la prostate, ça ne pardonne pas.

Tony vécut des mois avec son chagrin. Puis la tristesse, le manque et le désespoir débordèrent. Quand je le revis, il était métamorphosé. La mine renfrognée, il posait sur le monde un regard hostile. Quand il parlait, c’était pour dire des phrases incohérentes.

D’un instant à l’autre, il pouvait changer du tout au tout : d’expression, de voix, d’attitude. Il passait du sanglot à la fureur, de la douleur à la résignation. Son agitation l’empêchait de tenir en place. Je me souviens de la nuit blanche que je passai à ses cotés, à l’écouter divaguer, sans reconnaître l’ami de toujours.

Quelques jours plus tard, j’appris qu’il avait commencé à avoir des accès de violence. Violence envers les objets qu’il broyait avec une force inouïe, violence envers ses proches qui, terrorisés et anéantis par l’affliction, ne savaient plus quoi faire de lui. Il s’était mis en tête que sa mère était son ennemie, qu’elle lui en voulait et qu’elle avait assassiné son père. Que sa sœur était une extraterrestre, une imposture. Des êtres nuisibles à éliminer.

Et toujours, cette violence.

 

 

Les psychiatres ne trouvèrent jamais de solution pour Tony. Ils diagnostiquèrent une schizophrénie, l’assommèrent de médicaments pour neutraliser ses pulsions destructrices, l’enfermèrent parfois.

La dernière fois que je l’ai vu, il devait avoir 22 ou 23 ans. Le regard fixe et le visage inexpressif, il paraissait absent.

 Peut-être que quelque part au fond de ce corps, il reste quelque chose du Tony de mon enfance, du Tony plein de rêves et de musique. Le Tony qui n’a fait qu’entrevoir toutes les possibilités de l’âge adulte avant d’être pour toujours enfermé dans sa folie.

 

Au détour d’une rêverie, je crois entendre de nouveau le rire des enfants que nous étions, l’écho de nos jeux. Je ressens cette foi si candide en un avenir nécessairement plus beau et  je me dis, perdue dans mes pensées, ivre de nostalgie, que l’une des bénédictions de l’enfance, c’est d’être épargné par la peur d’un futur incertain.

 

 

 

 

par Jo publié dans : L'enfance communauté : L'écriture dans tous ses états
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