Mercredi 29 novembre 2006
L’indifférence colle souvent aux gens comme une seconde peau dont ils ne savent plus se défaire. Ce qui, au départ, est probablement une protection de soi, surtout dans la jungle des villes, devient rapidement une manière d’être qui s’impose et finit par devenir définitive.
La scène se passe un samedi. Le samedi, c’est le jour des courses. Les familles en profitent, avant ou après le passage à l’hyper selon les habitudes, pour se sustenter au fast food du coin. Les enfants se goinfrent avec bonheur des immondes sandwiches industriels, plus délicieux à leurs yeux que les plats les plus fins, mangent avec leurs doigts et repartent, le plus souvent, avec un jouet et un ballon. Le paradis.
Voilà pourquoi, le samedi midi, le fast food qui jouxte le supermarché où je vais faire mes courses est plein à craquer. Tout n’est que brouhaha, rires enfantins, réprimandes parentales, tintement des pièces. L’air est saturé de friture, de sodas, de la sueur des employés qui ont trop chaud sous leur casquette. Les queues aux caisses sont interminables. Les tables sont pleines et les consommateurs doivent encore, après la difficile épreuve de l’attente puis de la commande, faire preuve d’un œil de lynx et d’une rapidité de guépard pour trouver une table libre et s’y installer. Aux heures les plus stratégiques, réussir cet exploit est digne d’un marathon de haut niveau. Tout y est : le stress, la compétition, l’endurance.
Samedi midi, j’étais donc perdue parmi la foule dans cette usine à graisses, à la plus grande joie de Fiston. J’avais réquisitionné une table et attendais que Chéri revienne avec les plateaux. Nous mangeâmes. Au moment de partir, Chéri prit les plateaux pleins des seuls emballages et débarrassa. Un père de famille nous demanda plutôt aimablement si nous avions terminé, ce à quoi nous répondîmes par l’affirmative. Aussitôt, il installa son fils sur la chaise au dos de laquelle était encore accroché le manteau de Fiston, avant de s’en retourner vers les caisses. Quelque peu contrariée qu’on ne me laisse même pas partir ni retirer mes affaires avant de prendre possession des lieux, je me tus néanmoins. Pris le manteau. Entrepris d’habiller mon rejeton, lequel, excité par le ballon qu’il emportait tel un trophée, s’agitait comme un beau diable.
Soudain, un homme trapu, chauve, bedonnant s’approcha du petit garçon installé là par son père et lui donna l’ordre de déguerpir. Interdite par ce comportement, j’observai la scène. L’enfant intimidé obéit et c’est avec un sentiment d’échec et d’injustice qu’il alla pleurnicher auprès de son paternel. Celui-ci, outré, semblait prêt à en découdre avec l’envahisseur quand une table se libéra un peu plus loin. Epuisé d’avance par le conflit qui s’annonçait coriace, il rendit les armes et dirigea ses enfants vers ce nouvel eldorado sans insister.
Pendant ce temps, j’habillais Fiston. J’eus à peine le temps de décoller mes fesses de la chaise que j’occupais quelques instants plus tôt que partout, on forçait le passage. Les enfants voulaient passer, me contournaient et semblaient presque prêts à m’escalader. Affairée à forcer sur la fermeture éclair – coincée- du manteau de Fiston, je serrai les mâchoires de contrariété. Après tout, c’étaient des gosses.
Un genou encore à terre, je sentis cette fois un coup net dans le bas du dos, et fus violemment bousculée. Je relevai la tête juste à temps pour voir le chauve ventripotent s’asseoir à mon ancienne place, son regard bovin éclairé par une lueur de victoire. Je bondis, courroucée, et lui dis que même si je comprenais qu’il soit pressé, j’aimerais pouvoir habiller mon fils sans être bousculée, qu’on me laisse le temps de partir. On peut attendre quelques minutes, tout de même !
Il me regarda avec stupeur comme si je venais tout juste de me matérialiser devant lui. Il prit un air mortifié et, pire que tout, un air sincère.
- Je ne vous avais pas vue, madame, dit-il.
Devant mon scepticisme, il enchaîna :
- Je suis désolé. Vraiment, je ne vous avais pas vue, répéta-t-il. Je me confonds en excuses.
Le plus étonnant, le plus grave, le plus inquiétant, c’est que je suis persuadée qu’il disait vrai.
Quand l’Autre devient invisible, on le piétine en toute bonne foi.
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Photo James Davenport ( www.futura-sciences.com)
par Jo
publié dans :
Au quotidien
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