Lundi 26 novembre 2007

Il y a quelques temps, Monique nous avait déjà éblouis par son
érudition cinématographique. Je pensais avec naïveté qu’elle n’avait fait qu’un détour inattendu et improvisé dans mon catalogue par ailleurs si bien pourvu d’Autruis, tant l’insignifiance de
la bonne femme laissait présager son enfoncement définitif dans l’oubli. Las ! La revoilà. Toujours grandiose.
Monique est une petite prof stressée, mine soucieuse, lèvres pincées, mais qui, les jours où l’on se sent l’âme
miséricordieuse, semble tellement gentille. Gentille comme ce chien infesté de tiques qui nous émeut presque autant que ses croûtes sanguinolentes nous répugnent. Cette pauvre bête à laquelle on
n’ose pas donner le coup de pied qui nous titille la jambe mais pour lequel on n’a pas de bout de pain à perdre. Ce chien qui, si on fait mine de le nourrir, nous suivra jusqu’à ce qu’on trouve
le moyen de le faire déguerpir. Alors on est là, on hésite. On lui adresse un regard : il remue la queue. On tend la main vers lui : il baisse la tête et couche les oreilles. Il est
mignon le chien. Il nous encombre mais on ne va pas lui jeter de pierres. Le pauvre.
Monique quémande toujours de l’attention. Alors, quand elle me court après dans les couloirs pour me raconter comment elle a
perdu 12 minutes de cours à réprimander les élèves arrivés en retard, ce qu’elle a du endurer de ricanements et moqueries insolentes lorsqu’elle a cherché à sanctionner ces abus évidents, quand
Monique suffoque presque tant elle parle vite pour me transmettre toutes les informations avant que je ne me lasse de ses jérémiades, alors, faible que je suis, je m’arrête, lui accorde un
sourire aimable, lui prête une oreille qui se veut attentive. Puis, l’ego ragaillardi par la fierté que me procure ma grandeur d’âme, je la quitte non sans être obligée de m’excuser de lui
fausser compagnie.
Depuis quelques semaines, Monique se précipite vers moi en jappant sitôt qu’elle aperçoit ma sombre silhouette au loin.
C’est toujours la même chose : les élèves sont méchants. Très méchants. Et puis les profs aussi, qui les gardent trop longtemps dans leur cours après la sonnerie. Du coup ils arrivent en
retard au sien, de cours. Et puis ils l’insultent quand elle leur demande leur carnet de correspondance pour mettre la retenue qui sanctionne leurs douze minutes d’errance. Monique souffre. Je
compatis.
« La prochaine fois », me glisse
Monique comme si elle me demandait une faveur, « lâche-les à l’heure ».
Je lui précise qu’ils ont été lâchés à l’heure réglementaire, et lui promet de veiller à ce que la classe dont je suis
professeur principal cesse d’abuser des intercours pour écourter les heures de maths.
Une semaine plus tard, je sursaute. Alors que, les bras chargés de lourds manuels scolaires, je m’achemine vers ma salle de
classe, je vois que Monique trotte à mes cotés.
« Oh la la, ils sont encore arrivés en retard jeudi ».
« Ah ».
Les Monique savent se plaindre des retards, symptôme absolu du manque de correction, mais méconnaissent l’usage du mot
bonjour. On voit à leur carence en matière d'éducation quand les canidés ont souffert de l’absence d’un maître.
« Est-ce que tu pourrais, s’il te plait, les laisser sortir à l’heure le jeudi ? »
poursuit-elle.
- Oui, bien sûr Monique, mais je t’ai déjà dit que je ne les garde pas. Quand ça sonne, ils sortent. Si exceptionnellement je dois en garder un plus
longtemps que prévu, je lui fais systématiquement un mot pour en aviser les collègues.
Monique en reste là. Le lendemain matin, elle me contacte par mél pour me demander de
LIBERER LA CLASSE A L’HEURE LE JEUDI SVP.
La Monique commence à me gonfler sec mais cordiale, je lui réponds fermement et aussi poliment que possible.
Le jeudi suivant, le prédestiné Kévin, subissant bien malgré lui
l’influence d’un prénom maléfique, se fait remarquer pour avoir transformé un préservatif en ballon de baudruche. Moi, prof principale consciencieuse, je lui demande de venir me voir à la fin
du cours et, l’air sombre et faussement outrée de pareille indécence, le sermonne sévèrement. Deux minutes et trente secondes plus tard, je le « libère », muni d’un mot stipulant, avec
l’exactitude d’un satellite basé sur l’heure de Greenwich, l’heure précise à laquelle Kévin-aux-hormones-en-ébullition m’a quittée.
Monique commence à hérisser le poil.
« Tu m’as encore envoyé Kévin et tous ses amis en retard ! » glapit-elle.
- Non. Pas « encore ». c’est la première fois que je le fais, et tu te doutes que si je le garde quelques minutes, c’est que j’ai des choses de
la plus haute importance à lui dire. Tous les autres sont partis à la sonnerie.
- Alors ils ont rajouté leur nom sur le mot.
Mais la pièce à conviction a disparu. Evidemment.
J’ignore Monique, pressée de la voir générer une migraine chez une autre victime. Mais elle ne détale pas. Elle
s’approche.
- Oui, parce que tu comprends, ils en jouent, tu vois, ils le font exprès, alors si tu les retiens… »
- Je t’ai déjà dit que je ne les retenais pas.
- Oui mais enfin, bon… Tu vois… C’est Stéphane qui me l’a dit, alors comme c’est un bon élève on peut quand même le croire … !
Je ne retiens pas un rire incrédule. La crédibilité du bon élève prend le pas sur celle de l’irréprochable enseignante.
L’honneur bafoué, je me redresse à la manière d’un coq paré au combat et puis je vois cette petite chose hargneuse qui me fixe et le rire l’emporte sur l’orgueil. Elle, elle ne rit pas du tout.
Démunie face aux adolescents malicieux, elle cherche la responsabilité des conflits qui l’opposent aux élèves dans les actes d’autrui. Et pour voir si elle arrivera un jour à imposer sa voix,
elle s’évertue à expérimenter sur ses collègues ce qu’elle a échoué en classe.
Je reprends avec aplomb et entêtement ma version.
- Bon, alors arrête de les retenir. Ne le fais plus, c’est tout,
ordonne-t-elle.
Monique a la bave aux babines. Tout en lui faisant face, je lâche un soupir intérieur. Ma commisération naïve me
perdra.
Je jurai, mais un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus.
La prochaine fois que le hasard mettra sur mon chemin un chien galeux, plutôt que de le laisser approcher suffisamment
près pour me souffler au visage son haleine fétide et me montrer ses dents jaunies, je lèverai bien haut mes bottes aux talons acérés pour lui décocher le plus redoutable des coups de
pied.
Et demain, je prends mon bâton.
par Jo
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L'écriture dans tous ses états
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