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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Lundi 26 novembre 2007

Il y a quelques temps, Monique nous avait déjà éblouis par son érudition cinématographique. Je pensais avec naïveté qu’elle n’avait fait qu’un détour inattendu et improvisé dans mon catalogue par ailleurs si bien pourvu d’Autruis, tant l’insignifiance de la bonne femme laissait présager son enfoncement définitif dans l’oubli. Las ! La revoilà. Toujours grandiose.
 
Monique est une petite prof stressée, mine soucieuse, lèvres pincées, mais qui, les jours où l’on se sent l’âme miséricordieuse, semble tellement gentille. Gentille comme ce chien infesté de tiques qui nous émeut presque autant que ses croûtes sanguinolentes nous répugnent. Cette pauvre bête à laquelle on n’ose pas donner le coup de pied qui nous titille la jambe mais pour lequel on n’a pas de bout de pain à perdre. Ce chien qui, si on fait mine de le nourrir, nous suivra jusqu’à ce qu’on trouve le moyen de le faire déguerpir. Alors on est là, on hésite. On lui adresse un regard : il remue la queue. On tend la main vers lui : il baisse la tête et couche les oreilles. Il est mignon le chien. Il nous encombre mais on ne va pas lui jeter de pierres. Le pauvre.
 
Monique quémande toujours de l’attention. Alors, quand elle me court après dans les couloirs pour me raconter comment elle a perdu 12 minutes de cours à réprimander les élèves arrivés en retard, ce qu’elle a du endurer de ricanements et moqueries insolentes lorsqu’elle a cherché à sanctionner ces abus évidents, quand Monique suffoque presque tant elle parle vite pour me transmettre toutes les informations avant que je ne me lasse de ses jérémiades, alors, faible que je suis, je m’arrête, lui accorde un sourire aimable, lui prête une oreille qui se veut attentive. Puis, l’ego ragaillardi par la fierté que me procure ma grandeur d’âme, je la quitte non sans être obligée de m’excuser de lui fausser compagnie.
 
Depuis quelques semaines, Monique se précipite vers moi en jappant sitôt qu’elle aperçoit ma sombre silhouette au loin. C’est toujours la même chose : les élèves sont méchants. Très méchants. Et puis les profs aussi, qui les gardent trop longtemps dans leur cours après la sonnerie. Du coup ils arrivent en retard au sien, de cours. Et puis ils l’insultent quand elle leur demande leur carnet de correspondance pour mettre la retenue qui sanctionne leurs douze minutes d’errance. Monique souffre. Je compatis.
« La prochaine fois », me glisse Monique comme si elle me demandait une faveur, « lâche-les à l’heure ».
Je lui précise qu’ils ont été lâchés à l’heure réglementaire, et lui promet de veiller à ce que la classe dont je suis professeur principal cesse d’abuser des intercours pour écourter les heures de maths.
 
Une semaine plus tard, je sursaute. Alors que, les bras chargés de lourds manuels scolaires, je m’achemine vers ma salle de classe, je vois que Monique trotte à mes cotés.
« Oh la la, ils sont encore arrivés en retard jeudi ».
« Ah ».
Les Monique savent se plaindre des retards, symptôme absolu du manque de correction, mais méconnaissent l’usage du mot bonjour. On voit à leur carence en matière d'éducation quand les canidés ont souffert de l’absence d’un maître.
 
« Est-ce que tu pourrais, s’il te plait, les laisser sortir à l’heure le jeudi ? » poursuit-elle.
-         Oui, bien sûr Monique, mais je t’ai déjà dit que je ne les garde pas. Quand ça sonne, ils sortent. Si exceptionnellement je dois en garder un plus longtemps que prévu, je lui fais systématiquement un mot pour en aviser les collègues.
Monique en reste là. Le lendemain matin, elle me contacte par mél pour me demander de LIBERER LA CLASSE A L’HEURE LE JEUDI SVP.
La Monique commence à me gonfler sec mais cordiale, je lui réponds fermement et aussi poliment que possible.
 
Le jeudi suivant, le prédestiné Kévin, subissant bien malgré lui l’influence d’un prénom maléfique, se fait remarquer pour avoir transformé un préservatif en ballon de baudruche. Moi, prof principale consciencieuse, je lui demande de venir me voir à la fin du cours et, l’air sombre et faussement outrée de pareille indécence, le sermonne sévèrement. Deux minutes et trente secondes plus tard, je le « libère », muni d’un mot stipulant, avec l’exactitude d’un satellite basé sur l’heure de Greenwich, l’heure précise à laquelle Kévin-aux-hormones-en-ébullition m’a quittée.
 
Monique commence à hérisser le poil.
« Tu m’as encore envoyé Kévin et tous ses amis en retard ! » glapit-elle.
-         Non. Pas « encore ». c’est la première fois que je le fais, et tu te doutes que si je le garde quelques minutes, c’est que j’ai des choses de la plus haute importance à lui dire. Tous les autres sont partis à la sonnerie.
-         Alors ils ont rajouté leur nom sur le mot.
Mais la pièce à conviction a disparu. Evidemment.
J’ignore Monique, pressée de la voir générer une migraine chez une autre victime. Mais elle ne détale pas. Elle s’approche.
-         Oui, parce que tu comprends, ils en jouent, tu vois, ils le font exprès, alors si tu les retiens… »
-         Je t’ai déjà dit que je ne les retenais pas.
-         Oui mais enfin, bon… Tu vois… C’est Stéphane qui me l’a dit, alors comme c’est un bon élève on peut quand même le croire … !
Je ne retiens pas un rire incrédule. La crédibilité du bon élève prend le pas sur celle de l’irréprochable enseignante. L’honneur bafoué, je me redresse à la manière d’un coq paré au combat et puis je vois cette petite chose hargneuse qui me fixe et le rire l’emporte sur l’orgueil. Elle, elle ne rit pas du tout. Démunie face aux adolescents malicieux, elle cherche la responsabilité des conflits qui l’opposent aux élèves dans les actes d’autrui. Et pour voir si elle arrivera un jour à imposer sa voix, elle s’évertue à expérimenter sur ses collègues ce qu’elle a échoué en classe.
Je reprends avec aplomb et entêtement ma version.
-         Bon, alors arrête de les retenir. Ne le fais plus, c’est tout, ordonne-t-elle.
Monique a la bave aux babines. Tout en lui faisant face, je lâche un soupir intérieur. Ma commisération naïve me perdra.
 
Je jurai, mais un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus.
 La prochaine fois que le hasard mettra sur mon chemin un chien galeux, plutôt que de le laisser approcher suffisamment près pour me souffler au visage son haleine fétide et me montrer ses dents jaunies, je lèverai bien haut mes bottes aux talons acérés pour lui décocher le plus redoutable des coups de pied.
 
Et demain, je prends mon bâton. 
par Jo publié dans : Le plus beau métier du monde communauté : L'écriture dans tous ses états
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Samedi 10 novembre 2007
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Il a déjà été question des êtres malotrus que l’on croise dans les grandes surfaces. De même, j’ai raconté ici une mésaventure qui a mis sur ma route un goujat hors pair. Or, quand la muflerie s’épanouit dans un décor de supermarché, je ne peux résister à l’envie de narrer la scène.
 
C’était un samedi et le samedi, c’est bien connu, les Michu s’en vont en famille ravitailler la tribu. L’hyper grouille d’insectes à taille humaine qui peinent à se déplacer dans les rayons par trop peuplés. A la caisse, ils forment d’interminables queues desquelles s’échappent une réprimande parentale, un sanglot d’enfant, plus rarement un éclat de rire.
Je me pressai vers ces files à la longueur décourageante quand j’aperçus une caisse presque vide. Je m’y dirigeai sans plus tarder lorsqu’une jeune femme flanquée d’un marmot dans une poussette me devança. Je me plaçai donc derrière elle et avançai sur ses pas lorsque le caissier, un grand escogriffe à l’œil torve et au cheveu filasse la fixa et, sérieux comme un pape, lui dit : « Ah non, madame, je ne prends pas les bébés ».
Surprise, la jeune femme le considéra interloquée. Point de clin d’œil ni de sourire, point de démenti: rien dans l’expression du caissier ne laissait percevoir l’humour de la remarque. La maman émit un petit gloussement peu assuré, d’un air de dire « ah la bonne blague ! » avant de se placer dans la queue. L’hôte de caisse revint à la charge, la voix chargée de détermination : « Non, je ne prends pas les bébés ». Nouveau regard déconcerté de la maman. Cette fois-ci, elle ne répondit pas, se contentant de poser ses emplettes sur le tapis roulant.
Le client qui la précédait s’en fut. Notre caissier se pencha pour observer l’enfant qui, ayant cessé de babiller, scrutait le monde alentour d’un air grave. « Bah alors ? » lui dit-il, « tu n’as pas l’air content, toi ! »
-         Il est sans doute contrarié de passer à la caisse de quelqu’un qui n’aime pas les bébés, plaisanta la mère pour détendre une atmosphère lourde.
 
Un bip après l’autre, les courses furent enregistrées, payées et rangées. Vint mon tour. Bip-bip-bip. Derrière moi, la file s’était allongée. La personne qui me suivait immédiatement était une femme petite, de forte corpulence, les cheveux courts et sans éclat, des lunettes sévères qui rapetissaient ses yeux éteints. Accompagnée d’une adolescente renfrognée, elle subissait le réapprovisionnement comme elle purgeait sa vie.
Le caissier la vit. Aussitôt, il lui dit : « Ah non, madame, je ne prends pas les femmes à lunettes ». Léger rictus gêné de la matrone. Le goujat en rajouta une couche, sans doute déçu de l’impavidité de sa victime : « Bah non, moi je ne prends pas les femmes à lunettes ». Il s’arrêta un instant, à l’affût de l’inspiration et poursuivit sans ciller : « Ah ouais, je ne peux pas passer vos articles, madame. Je ne prends pas les femmes à lunettes. Je ne prends que les jolies filles en mini jupe ».
 
C’est toujours agréable pour une pauvre créature bigleuse, au nez surplombé de ce qui tient plus de la prothèse oculaire que de l’accessoire de mode, moche, grosse et peut-être malheureuse, qui surmonte sa fatigue et sa lassitude pour accomplir, un jour de repos,  une tâche de la vie quotidienne pénible mais nonobstant nécessaire, de se faire publiquement traiter de boudin par un caissier aussi laid que stupide.
Quand on travaille dans un supermarché, il se peut que l’on en vienne à tout considérer comme de la marchandise exposée au choix du chaland et que l’on confonde le défilé des clients avec une page meetic. L’avantage indéniable des sites de rencontre, c’est que l’on peut y rentrer ses critères sans humilier personne (Si tu es blonde à forte poitrine, sans lunettes et sans enfants, ça m’intéresse).
 
Autrui, ton univers est impitoyable.
par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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Lundi 5 novembre 2007
Il était aussi petit et aussi mignon que mes autres élèves de sixième. Blond, un peu timide, un peu perdu. Un peu singulier aussi. Un peu invisible, parfois.
Je débarquais tout juste dans ce collège, forte d’une année d’expérience dans un établissement bien plus tranquille. J’avais avec moi toutes les craintes et toute l’énergie nécessaires : la crainte de mal faire pour toujours se remettre en question, l’énergie de continuer malgré les difficultés. J’ai flanché parfois. Je me suis plaint, beaucoup, beaucoup. Mais j’ai toutefois trouvé la force de faire face à ces classes turbulentes qui me rejetaient, moi qui n’étais là que pour elles –et pour mon compte en banque. Ma seule bouffée d’oxygène, c’était avec ces petits-là, encore empreints de la grâce de l’enfance.
Il s’appelait Maxime et je l’ai trouvé étrange dès la première interrogation écrite. Alors que tous les enfants étaient consciencieusement penchés sur leur feuille, avec une concentration qui distille l’angoisse, alors que le silence si rare était presque total, j’entendis des sons. Nerveux, saccadés. Des « hum ! », des « aaah ! » puis une mélopée plus lente, presque hypnotisante. Un «aoummmmmm » un peu inquiétant.
Les élèves ont commencé à relever la tête, à s’observer les uns les autres, à froncer les sourcils, interrogateurs. Moi-même je scrutais chacun d’eux afin de localiser l’étrange bruitage, cette litanie d’onomatopées qui semblait accompagner le silence («Aouuuuuuuuuuuuuuuum ») avant de le fracasser rageusement (« aaaaaaah ! Ouh ! Hum ! Aaah ! »). L’auteur de ces sons était manifestement un ventriloque de talent puisque malgré un examen attentif, j’étais incapable de désigner leur provenance avec certitude. Je ramassai les copies avant de les regarder partir. Puis j’oubliai l’affaire.
 
Deux jours plus tard, j’entendis de nouveau ce bruitage déconcertant.
 « Ouh ! Hum ! » » faisait Maxime tout en lançant son menton violemment sur le coté, en même temps qu’il semblait donner un coup d’épaule dans un adversaire invisible.
Je le considérai, interloquée, tandis qu’il poursuivait sa drôle de danse. « Ahouaaaah ! » rugit-il soudain, le visage déformé par une hargne qui sied mal à un si jeune être. Et le voilà qui, secoué d’un spasme, lançait son bras, manquant d’assommer sa voisine avant de le rattraper de l’autre main, comme possédé, comme dédoublé, comme impuissant.
Je ne sais plus trop. J’ai du lui faire des remarques, le reprendre, mais je sentais que quelque chose n’allait pas, qu’il s’écartait de cette norme imposée aux élèves au point qu’elle lui était inaccessible. Maxime avait sur le visage la crispation torturée de ceux qui, habitués à la douleur, vivent avec malgré le tourment qu’elle leur procure. Les autres gamins ricanaient de plus en plus. Lorsque les « aaaah ! » tonitruants et secs nous faisaient sursauter, des gloussements se faisaient écho.
 
Il a fallu attendre la fin du premier trimestre, soit trois mois de classe, pour qu’on daigne convier les professeurs de Maxime à une réunion le concernant. On nous apprit qu’il était atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, ce qui expliquait les sons émis ainsi que les gestes désordonnés, la crispation faciale et les grimaces diverses. On nous a expliqué, enfin, ce que tous avions constaté. Ce que certains, le prenant pour un agitateur, avaient sanctionné.
 
Maxime. Je garde de lui un souvenir ému. La fois où, après une dispute avec un camarade, une trop grande dose de stress a provoqué une perte de connaissance. La peur que j’ai ressentie lorsqu’une petite de sa classe est venue, affolée, prévenir que Maxime était tombé et qu’il « dormait » dans les escaliers. La détresse de sa mère qui, démunie, sanglotait au téléphone. L’émotion de le retrouver, si grand et si changé, quelques années plus tard, pour sa dernière année de collège. Constater que les symptômes de sa maladie s’étaient aggravés.
Il arrivait fréquemment que, au beau milieu d’une phrase, je sois interrompue par un Maxime vociférant. Combien de matins ai-je commencé ainsi : « Alors, vous allez prendre le livre à la page… » pour entendre un « Aaaaah putaaa-aaaa-aaaaa ». Maxime retenait le « putain » tant qu’ il le pouvait, et l’injure avortait après avoir été portée presque à terme. Je levais un regard surpris: il se dandinait sur sa chaise, luttant contre lui-même avec une détermination farouche mais son bras, mû par réflexe, s’était levé pour mettre en évidence un majeur irrépressiblement tendu.
« Euh… page 214 » m’empressais-je de conclure. Et déjà Maxime cherchait la bonne page, le bon document, il le lisait, s’appliquait, levait la main. Je ne distinguais ses tics d’une réelle volonté de répondre qu’en observant lequel, de son index ou de son majeur, était dressé.
Certains collègues n’ont jamais voulu, n’ont jamais pu croire à la réalité du trouble qui l’affligeait. Sa prof d’anglais par exemple, n’admettait pas notre extrême tolérance et manquait de défaillir quand Maxime se raidissait en hurlant un « Sale …hop » qui lui était, elle en était persuadée, destiné.
 
Il est parti comme tant d’autres poursuivre sa vie au-delà de l’étroit périmètre du collège et aujourd’hui encore, lorsqu’un petit caïd lâche un mot ordurier, j’apaise la colère qui m’étreint alors par une pensée affectueuse pour Maxime .
par Jo publié dans : Le plus beau métier du monde communauté : L'écriture dans tous ses états
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Jeudi 1 novembre 2007
Faîtes du sport, qu’ils disent à la télé. Manger-bouger.
Les premières fois que le message a été diffusé, je n’ai pu m’empêcher de sourire de la naïveté des dispensateurs de bonne parole. Croyaient-ils que le peuple était un gigantesque pantin dont il suffisait de tirer quelques fils pour le voir s’articuler de la manière souhaitée ?
Et puis, à force d’être martelé avec insistance, le slogan est devenu credo. C’est ainsi que le dimanche matin, qu’il pleuve, qu’il tempête ou qu’il gèle, la populace s’en va actionner ses muscles à la piscine municipale.
 
Ca grouille dans le bassin comme les naufragés du Titanic dans l’Atlantique Nord. Et ça tend les bras, et ça bat des jambes. Certains boivent la tasse, d’autres nagent fièrement, arborant maillot griffé et lunettes étanches. Quelques téméraires adeptes du dos crawlé  vont immanquablement buter sur une mémé flottant comme une tortue au point mort, manquent de la noyer sous la violence du choc qui la destabilise avant de repartir sans même avoir marmonné un mot d’excuse.
Des adolescents sautent sans se soucier des nageurs évoluant sous l’eau auxquels ils manquent de fracasser la nuque, des enfants grelottent en tentant d’avancer sous les encouragements bienveillants ou agacés de leurs parents. Des femmes enceintes cherchent l’apesanteur pour oublier un instant leurs difficultés à se mouvoir en milieu terrestre.
Et ce bruit … ! Ca crie, ça résonne, ça emplit ma tête comme un vrombissement de marteau-piqueur nocturne.
 
Même pas peur. Résolue à avoir la meilleure des hygiènes de vie, rêvant à ce corps svelte et divinement musclé qui sera la récompense de mes efforts physiques tout comme de ma capacité à me mêler à la foule, je mets mes lunettes, ajuste mon bonnet, et m’immerge dans le liquide chloré. Voilà, je nage. Très vite, des pieds me font obstacle. Un coup d’œil bref à ma gauche, et je double avec assurance. Pour me retrouver aussitôt face à un bolide humain crawlant comme un boxeur, pas gêné du tout de me trouver sur son chemin. Terrorisée, j’entreprends de me rabattre, mais trop tard : le chauffard aquatique m’envoie valser d’un coup de palme et poursuit sa route sans même se retourner.
A bout de souffle, j’achevai enfin ma première longueur, auxquelles les suivantes devaient ressembler. J’étais là à pester intérieurement sur tous ces abrutis qui venaient polluer la piscine quand j’aspirai à l’avoir pour moi seule lorsqu'une une dame m’interpella.
- Il y a du monde, hein ?
- Ah oui, ça oui ! m’exclamai-je.
- C’est dingue, je n’imaginais pas que de bon matin, un dimanche, il y aurait foule comme ça, poursuivit-elle.
 
Soudain, je vis un gros fil sur son visage. Il dut la gêner car d’un mouvement de la main, elle entreprit de le retirer. Je le vis alors s’étendre puis, faisant preuve d’une extraordinaire élasticité, reprendre sa place initiale. Un peu intriguée, je remontai mes lunettes embuées sur le front, afin d’avoir une meilleure visibilité du phénomène.
La dame continuait à décrire la surpopulation de la piscine municipale et à s’en plaindre tout en essayant de se débarrasser de qui s’avéra être, après examen attentif et épouvanté, un filet de morve. Gros comme un spaghetti en fin de cuisson, il descendait de son nez pour terminer sa course sur son menton. Elle s’essuyait, reniflait, mais il était toujours là, trempant dans l’eau tandis que des dizaines de personnes nageaient autour, enfouissant leur visage, leurs narines et leur bouche dans ce bain de mucosités auxquelles ils contribuaient certainement.
Mon regard se posa de nouveau sur la femme à l’écoulement nasal : son visage était désormais net. Elle souriait. Puis elle repartit nager. Je demeurai là un instant, à fixer l’eau à la recherche d’une trace quelconque des déjections corporelles qu’elle achevait de semer. C’était indétectable, indétectable comme la sueur, comme les litres d’urine, et pourtant c’était .
 
Non que je sois contre les valeurs du partage mais en vérité je vous le dis, nager dans l’infusion des sécrétions d’autrui me rend la sédentarité bien séduisante.
par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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