Présentation

Texte libre

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Texte libre

Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Samedi 30 décembre 2006
Dès le mois de novembre, parfois avant, tout le monde –ou presque- s’agite, s’affaire, prépare, achète, panique à mesure que les jours passent et que le temps se réduit drastiquement. L’effervescence est dans l’air, elle est palpable. Elle émane des guirlandes qui décorent rues et magasins, des pères Noël qui escaladent les façades et enjambent les balcons, des acheteurs frénétiques qui se bousculent avec exaspération dans les centres commerciaux.
D’abord Noël. Puis le réveillon du Nouvel An, véritable tyrannie festive. Il faut faire quelque chose. Ne rien avoir prévu finit même par provoquer un sentiment de malaise, voire d’abandon au plus réfractaire d’entre nous. C’est souvent comme ça que l’on se retrouve malgré soi, sans savoir ni comment ni pourquoi, à faire la fête sans en avoir envie, à sourire niaisement à de joyeux imbéciles, à embrasser des inconnus ou des gens que l’on déteste en feignant la plus grande sincérité.
 
Voilà donc comment je me suis retrouvée à une fête organisée par des amis du frère de Chéri, voici une dizaine d’années. Le frérot, bien qu’à peine plus jeune que moi, était encore adolescent quand j’avais vingt ans. Chéri et moi étions étudiants tandis que les jeunots avec lesquels nous devions festoyer ricanaient encore sur les bancs du lycée. Je savais confusément que cela ne pourrait pas être une agréable soirée, mais cela faisait tellement plaisir à Chéri de partager ce réveillon avec son jeune frère que je n’avais pas eu le cœur à refuser.
Nous arrivâmes. L’appartement était un studio exigu. La pièce unique était toutefois assez grande pour que nous puissions évoluer et danser. Surtout, il y avait une magnifique terrasse, très grande, qui aurait pu nous offrir un peu plus d’espace si la température extérieure n’avait pas été glaciale.
Sitôt arrivés, le maître de maison nous pria de retirer nos chaussures. Cela me déconcerta. Vêtue d’une ravissante robe noire, je me sentis soudain toute nue sans mes bottes. C’est avec regret et un zeste de contrariété que je les laissai dans la salle de bains où étaient entreposés les souliers – en majorité des baskets et des Doc marten’s.
Nous fîmes la conversation, sirotâmes des jus de fruit, un peu d’alcool. Je m’ennuyais ferme. Les adolescents plaisantaient, parlaient de leurs profs, et ceux qui en avaient évoquaient leurs projets futurs. Ils étaient à mille lieues de notre quotidien universitaire. Je ne les blâmais pas : c’est moi qui m’étais trompée de soirée. Le regard indulgent, j’observai ces grands enfants se trémousser.
Les choses se gâtèrent lorsque le premier verre d’alcool fut renversé. Horrifié, celui qui prêtais le studio poussa un hurlement de désespoir : « Ma moquette ! », ce qui provoqua le fou rire des plus saouls. Les consciencieux et les solidaires s’affairèrent pour limiter les dégâts et atténuer la large tâche qui maculait le sol. Malheureusement, les incidents se multiplièrent, entre verres renversés, reproches et disputes. Les adolescents continuaient à vider leurs verres et à les remplir sans compter, sans se soucier de rien. Après tout, c’était le réveillon du Nouvel An !
La musique devenait répétitive, plus personne n’était en état de soutenir une quelconque conversation et les rares convives restés sobres n’avaient rien à dire.
Chéri et moi ne cessions de bailler mais, sans voiture, il nous fallait attendre l’aube pour pouvoir nous extraire de cette triste fête. Alors que les minutes s’égrenaient, un jeune fit irruption dans la pièce unique, partagé entre l’effroi et le fou rire, et demanda : « A qui sont les bottes noires ? ».
Sur le moment, je ne réagis pas.
-         Mais tu as des bottes noires ! me fit Chéri.
-         Oui, c’est peut-être à moi, confirmai-je.
-         Ah….parce qu’il y a Michel qui a dégueulé dedans.
 
Horrifiée et incrédule, je le fis répéter :
-         Comment ça, il a dégueulé dedans ?
-         Bah, elle est pleine de gerbe, quoi.
Un saut à la salle de bains me fit prendre conscience des dégâts. Ma botte noire, ma si jolie botte était emplie d’une substance informe, granuleuse et nauséabonde. Incommodée par l’odeur pestilentielle, je me sentis soudainement prête psychologiquement à traverser Paris nu-pieds malgré un froid polaire. Tout, plutôt que de glisser mon pied dans cette botte, devenue le réceptacle de l’immonde vomissure.
Finalement ce fut Chéri qui, pris de pitié, se dévoua pour nettoyer la botte. Au petit matin, pleine d’appréhension et de dégoût,  je la chaussai.
 
Depuis, les réveillons de la Saint Sylvestre auxquels on assiste sans joie, presque par obligation, juste pour « faire quelque chose »  ont pour moi les infects relents du vomi d’autrui.
par Jo publié dans : Les années fac
ajouter un commentaire commentaires (24)    créer un trackback recommander
Jeudi 28 décembre 2006
Elle avait une douzaine d’années. C’était une fille aux cheveux d’un blond terne, coupés courts qui encadrent un visage aux traits épais. Les extrémités de ses mains étaient de petits boudins boursouflés. Les ongles avaient presque disparu et seul subsistait un amas de peaux déchirées. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de les porter à sa bouche pour les grignoter encore et encore.
Parfois nous en parlions. Elle avait tout essayé, même l’atroce vernis au goût détestable, mais envers et contre tout elle persévérait dans cette habitude. Ses parents ne savaient plus quoi faire, et cela semblait la mettre en joie.
 
Elle s’appelait Christelle et nous habitions le même immeuble. Mon père en était le gardien. Chaque soir, il sortait les poubelles. Parfois, les gens jetaient tout en vrac et il devait vérifier que tout était bien dans des sacs.
Un soir, il revint chez nous l’air étonné, en nous annonçant qu’il y avait un sac entier de fournitures scolaires neuves, des stylos dont l’encre sentait les fleurs, des stylos de toutes les couleurs, avec des cœurs, des étoiles, des gommes décorées, des crayons encore jamais taillés.
Moi qui adorais tous ces objets, je suppliai mon père de m’apporter cet inestimable trésor. Ma mère protesta mais mon père céda. C’était impressionnant : certains objets étaient encore emballés, comme s’ils arrivaient tout droit d’une papeterie. Bien sûr, je gardai précieusement tout cela et fis l’étalage de mes trouvailles le lendemain à l’école, en omettant toutefois de révéler leur origine.
Quelques jours plus tard, ce fut une trousse complète, garnie de stylos qui me fut remise. Tout était neuf, ou presque. Tout me ravissait. Mes parents commencèrent à se poser des questions : la première fois, ils avaient pensé à une erreur malencontreuse, à une personne qui jette par inadvertance des objets dont elle a en réalité besoin, mais le fait que cela se reproduise mettait à mal cette théorie. Qui donc pouvait volontairement jeter tout cela ? Sûrement un enfant en âge d’être scolarisé. L’immeuble était petit, il était aisé de procéder par élimination. Nous en vînmes à la conclusion qu’il ne pouvait s’agir que de Christelle.
 
Je montai chez elle le lendemain, comme je le faisais de temps en temps. Il était dix-neuf heures, elle était seule.
-         Entre, je termine la vaisselle, me dit-elle en saisissant un torchon pour s’essuyer les mains.
Nous discutâmes. Des banalités.
-         Attends, m’interrompit-elle après quelques minutes, je vais lancer les pâtes.
Et elle remplit d’eau une casserole avant de la mettre à chauffer.
-         C’est toi qui fais à manger ?  m’étonnai-je.
-         Oui, répondit-elle en s’assombrissant. C’est pareil tous les soirs. Mes parents rentrent tard, alors ils veulent que tout soit prêt lorsqu’ils arrivent.
Etonnée, je ne dis rien. Christelle se rongeait maintenant les doigts avec application, déchirant entre ses dents les lambeaux de chair qui pendaient déjà.
 
Les semaines, les mois qui suivirent, je reconnus certains objets récupérés dans la poubelle pour les avoir vus chez Christelle. Chaque semaine, elle achetait pour jeter. Plus le temps passait, plus cela devenait surréaliste, Christelle ne prenant même plus la peine de retirer les emballages. Il y en avait, au total, pour une petite fortune. Elle se mit même à se défaire de morceaux de viande encore dans l’emballage du boucher. Elle mettait à la poubelle des yaourts, des fruits dans leur sachet. Elle vidait le réfrigérateur. Par quel miracle ses parents ne se rendaient-ils compte de rien ?
 
Un soir, alors que le dîner mijotait lentement, Christelle se laissa aller à des confidences mystérieuses. Ses parents ne l’aimaient pas. Elle n’aimait pas non plus ses parents. Seul son poisson rouge comptait pour elle, affirmait la jeune fille en caressant le bocal tandis que le poisson s’approchait de la paroi de verre.
Quand je lui assurai qu’elle se trompait, Christelle me regarda durement, avec une haine farouche visible derrière ses larmes.
-         Non, je t’assure. Ils ne m’aiment pas. A Noël, ils avaient invité la famille. A minuit nous avons déballé les cadeaux. Il y en avait pour tout le monde, mes cousins, cousines, oncles et tantes. Mes parents s’étaient acheté des choses aussi. Et moi j’attendais avec le sourire. Quand tout le monde a fini d’ouvrir ses cadeaux, je me suis vraiment demandée où étaient les miens, j’ai cru qu’on me faisait une blague. Mais non. Tu te rends compte ? Tout le monde a eu des cadeaux, sauf moi !
Elle éclata en sanglots. Les grosses larmes roulaient le long de son visage, elle hoquetait, inconsolable, avant de se reprendre. L’œil dur, la bouche déformée par la rancune, elle promit de se venger de ses horribles parents. J’avais peine à croire ce qu’elle disait.
Je quittai son appartement avec un intense sentiment de malaise.
 
Le lendemain, je croisai les parents de Christelle. Normaux en apparence, ils me saluèrent avant de monter, et refermèrent la porte sur leur famille et ses secrets.
par Jo publié dans : L'enfance
ajouter un commentaire commentaires (11)    créer un trackback recommander
Mardi 26 décembre 2006
Des années durant, elle fut ma tante. Quand mon oncle est mort, toute la famille effondrée lui a manifesté la sympathie et apporté le soutien qu’elle méritait. Elle était désormais seule, avec ses enfants : mes deux cousines, deux jumelles adolescentes, et mon jeune cousin qui était encore bien petit.
Les premiers temps, elle se vêtit entièrement de noir, se drapa dans la respectabilité que confère l’extrême chagrin du deuil. Elle se rendait au cimetière chaque semaine, lavait la tombe de l’époux regretté pour qu’elle demeure propre, la fleurissait pour qu’elle ne soit pas trop triste, et repartait avec la satisfaction du devoir accompli. Elle était irréprochable, comme le sont les veuves qui habitent les petits villages où la plus petite grimace de douleur, la moindre larme échappée sont consignées, commentées, disséquées.
Elle habitait toujours la maison qui avait abrité sa vie conjugale. Les enfants avaient toujours leur chambre, mais désormais l’absence du père emplissait le foyer plus que sa présence, jadis. Quand ma mère franchissait le pas de la porte, elle se retrouvait face au portrait pieusement encadré qui accueillait chaque visiteur, et lâchait une larme en mémoire d’un frère disparu trop tôt. Les cousines baissaient la tête, le petit ne laissait rien transparaître. Il avait neuf ans.
 
Et puis la vie passe, la silhouette sombre reprend vie petit à petit. Un rire s’échappe, une lueur de joie illumine le regard. On la voit monter dans une voiture, une fois, puis deux. Les voisines se mettent à parler, à chuchoter, et la rumeur enfle, s’étend comme une traînée de poudre. « Non, c’est vrai ? » disent les uns. « Ah mais bien sûr ! » confirment les autres. « Et ça fait longtemps… » s'offusquent les bien-pensants.
Elle avait un amant, la veuve. Depuis des mois. Bien sûr, on ne peut pas mourir avec le conjoint disparu. Bien sûr. Mais elle, elle avait trouvé le moyen d’avoir une aventure avec le fleuriste qui avait livré les fleurs aux obsèques. Il en avait passé, du temps avec la veuve, peut-être l’avait-il consolée alors que le corps du défunt était encore tiède.
Pour ma famille, ce fut un affront impardonnable. Et c’est ainsi qu’elle cessa définitivement d’être ma tante.
 
Mes cousines grandirent, se marièrent, eurent des enfants. Leur frère, que j’avais quitté enfant, était désormais un adolescent, un inconnu. Il vivait toujours, avec sa mère, dans la maison qui l’avait vu naître. On disait qu’elle avait des dettes, que la vie était difficile pour elle. Qu’elle ne payait plus son loyer. Les relations avec son jeune rebelle de fils devaient être bien compliquées aussi, comme elles le sont toujours lorsque la progéniture bien-aimée traverse cette phase critique où elle cherche à s’affirmer dans l’opposition.
 
Un soir, ma mère reçut un coup de fil. On lui apprit que son ex belle-sœur venait de faire une tentative de suicide. Elle était à l’hôpital, totalement brûlée de l’intérieur par le désherbant hautement toxique qu’elle avait ingurgité. Elle n’était pas morte, non, mais les médecins ne se prononçaient pas quant à l’évolution de son état. Les réactions furent mitigées. L’émotion était là, c’est vrai, mais encore pleine d’une rancœur non dissipée. Et puis quel égoïsme, se suicider en laissant son fils mineur, seul au monde, avec des dettes pour seul héritage !
Le lendemain, on nous expliqua que la veuve pleurait sur son lit d’hôpital, se lamentait sur ses atroces souffrances physiques et sur le geste inconsidéré qu’elle regrettait désormais. Non, tout bien réfléchi, elle ne voulait plus mourir.
 
 
C’est bête, parce qu’elle mourut vraiment, après une terrible et longue agonie.
Ses filles, éplorées, se rendirent au cimetière. Son fils en revanche refusa catégoriquement d’aller à l’enterrement, tant il en voulait à sa mère de ce geste irréfléchi mais définitif. On vint le chercher, on parvint à le convaincre, et la cérémonie eut lieu.
 
Dans le petit cimetière d’un tout petit village reposent désormais, dans la même tombe pour l’éternité, mon oncle et sa veuve joyeuse.
par Jo publié dans : autrui
ajouter un commentaire commentaires (18)    créer un trackback recommander
Dimanche 24 décembre 2006

J’aurais pu essayer de vous trouver une belle histoire de Noël. Un joli conte qui vous laisse rêveur et qui vous scotche un sourire aux lèvres jusqu’à ce soir, voire même jusqu’à demain. Oui, j’aurais pu. D’ailleurs, pour tout vous dire, j’ai essayé.
 
Dans ma mémoire, il y a des Noël heureux, magnifiques, des Noël d’enfant. Nous décorions le sapin le 24 décembre en fin d’après-midi. Oui, c’est tard, mais j’avais d’autant plus le sentiment que c’était Noël, là, maintenant, tout de suite, au moment de manipuler ces boules multicolores. Avec ma sœur, nous nous regardions dedans et pouffions de voir nos visages totalement déformés. Je sens encore cette merveilleuse et inimitable odeur de résine, cette odeur de Noël typique, et que les sapins en vogue aujourd’hui ont un peu perdu – mais ils gardent leurs épines, on ne peut pas tout avoir.
C’est vrai que c’est beau, Noël.
 
J’ai donc cherché une jolie histoire d’autrui, une de celles qui commence mal et se termine bien. Mais rien. Quand je pense à Noël, c’est cette foule immense que je vois, ces vagues de gens qui cheminent avec détermination, les bras chargés de paquets, le regard fermé, stressé . Ces gens qui peuplent les magasins jusqu’à la dernière minute, qui se poussent, se décochent un coup de coude discret pour accéder le premier au dernier paquet de saumon fumé, à la bouteille de champagne convoitée, à la dinde de choix qui fait l’objet de dangereuses convoitises.
Et ça se bouscule, ça ne s’excuse pas, ça perd la faculté de dire « pardon »,  « s’il vous plait », ça soupire, ça peste sur tous ces gens qui n’ont rien d’autre à faire, qui ne pensent qu’à manger, à dépenser. Comme eux. Comme moi.
 
Comme je n’ai rien trouvé de joli à raconter avant de m’en retourner à mes fébriles préparatifs, j’aurais pu casser l’ambiance en rappelant à tous ce que nous savons déjà : il y a ceux qui grelotteront toute la nuit sous une tente de fortune, loin des fastes démesurés d’une fête orgiaque, ceux qui sont à l’hôpital, ceux qui mourront dans la nuit. Mais non, aujourd’hui il faut être heureux.
 
Ce soir, de nombreux chefs d’entreprise feront le bilan de ce mois prospère et penseront à leurs prochaines vacances aux Maldives, bien méritées.
Des tas de gens profiteront de la soirée et s’échangeront des cadeaux en se disant qu’ils ont largement le temps de se préoccuper de leur compte en banque en piteux état.
 
Et surtout, ce soir, des millions d’enfants seront follement heureux et rêveront aux paquets qu’ils trouveront sous le sapin demain matin.
C’est vrai que c’est beau, Noël.
par Jo publié dans : Au quotidien
ajouter un commentaire commentaires (11)    créer un trackback recommander
Vendredi 22 décembre 2006
Kathy n’avait de féminin que le prénom et une opulente paire de seins. A l’âge de quatre ans, quand toutes les petites filles jouent à la poupée, Kathy, elle, pleurait quand on la mettait en jupe. Une fois, elle en avait même brûlé une, manquant ainsi de mettre le feu à tout l’appartement familial. Elle nous racontait cet épisode avec des éclats de rire dans la voix. Et on souriait.
Kathy avait douze ans. Nous étions dans la même classe de CM2.
 
Elle jouait toujours, et exclusivement avec les garçons de la classe, allant même jusqu’à devenir le leader de la bande. Quiconque la rencontrait la prenait pour l’un d’eux. Un jour, lors d’une sortie scolaire, un intervenant extérieur se méprit sur son sexe. Cela la fit rire plus que cela ne la gêna. Quelque part, je la soupçonne de s’être sentie flattée de cette erreur. Au fond d’elle, elle savait que la nature, qui fait pourtant si bien les choses d’ordinaire, s’était trompée la concernant. Elle se sentait coincée dans un corps et dans une identité sexuelle qui n’étaient pas les siens.
Bien sûr, l’adolescence lui apporta ses premiers émois amoureux. Bien sûr, seules les filles lui plaisaient. Celles qu’elle rencontrait pour la première fois n’y voyaient que du feu. Kathy mentait sur son prénom, portait de larges pulls pour camoufler sa poitrine et le tour était joué. Elle nous menaçait tous d’une vengeance terrible si nous faisions la moindre gaffe. L’appeler par son prénom devant une conquête, par exemple. Ou parler d’elle au féminin.
 
Même ceux qui la connaissaient avaient du mal à voir en elle une fille. La seule fois où je l’ai vue en jupe, c’était le jour de sa communion. Toute de blanc vêtue, virginale, je pris conscience de ses longs cils, je remarquai ses traits fins et délicats. Cette brève illusion de féminité s’évanouit dès la sortie de l’église, lorsque Kathy souleva sa longue robe dans un grand éclat de rire, découvrant le jean et les vieilles baskets qu’elle portait dessous. Nous rîmes comme si elle avait fait une bonne blague. Peut-être à elle-même.
Une autre fois –comment l’oublier ?- nous parlions d’un garçon qui me plaisait et elle me dit :
-         Oui, c’est vrai qu’il est mignon.
Puis elle se reprit, comme effrayée de ses propres mots et s’étonna à haute voix : « Oh la la, qu’est-ce qui m’arrive, je deviens pédé ou quoi ? »
 
La vie nous a fait prendre des chemins très différents, mais Kathy habitait le même quartier que moi, aussi ai-je pu suivre son évolution, de loin. Vers seize ans, elle vécut une histoire avec une jeune femme un peu plus âgée. Elle ne se quittaient plus, étaient de toutes les fêtes. Se tenaient par la main, s’embrassaient, dansaient des slows langoureusement. Pour moi qui avais toujours considéré Kathy comme un garçon, cela ne me choquait pas, mais j’entendais des murmures, des chuchotements, des ricanements. Un jour, alors que je la cherchais dans une soirée à laquelle nous étions toutes deux conviées, on me répondit : « Ah oui, Kathy… La gouine ? Elle est par là, je crois ».
 
Aujourd’hui, je ne sais absolument pas ce que Kathy est devenue. J’ignore si elle est heureuse, si elle a trouvé l’amour, si elle a choisi d’être opérée ou si elle s’est accommodée de ses seins volumineux.
Elle n’aimait pas seulement les femmes, elle ne comprenait pas pourquoi elle en était une, tellement il était évident qu’elle était en réalité un mec, un mec coincé dans ce corps outrageusement féminin.
Avec mes yeux d’enfant, je la considérais le plus naturellement du monde, et pourtant c’est sa particularité qui l’a épargnée du grand ménage que le temps fait à la mémoire.
par Jo publié dans : Les années lycée
ajouter un commentaire commentaires (18)    créer un trackback recommander
blog annuaire sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus