Il était sympa, Nabil. Un grand déconneur, qui nous faisait mourir de rire pendant les récréations et parfois même pendant
les cours. Le type qui a toujours le mot qui rend de bonne humeur, celui qui, même quand le monde est presque noir à force de grisaille, arrive à le faire voir à travers un voile
rose.
De temps en temps, il fumait un joint. Pas trop souvent quand même.
De temps en temps, il séchait les cours. Pas trop souvent non plus.
A la cantine, il ne mangeait pas de porc. Lors du ramadan, il jeûnait. Pendant cette période, il se laissait parfois tenter
par une petite cigarette vite fait, et riait en faisant un geste de la main pour montrer que tout cela n’avait pas grande importance lorsque d’aventure un moralisateur lui faisait les gros
yeux.
Nabil était un jeune homme ordinaire, bien ancré dans son temps et riche de sa double culture. Cette image a pourtant été
éclipsée, dans mon souvenir, par une autre, concurrente, qui s’y est peu à peu substituée.
Je n’ai pas remarqué tout de suite. C’est vrai, Nabil était plus taciturne, sa mine était plus sombre, moins gaie. Il
affectait un détachement proche du mépris envers toutes les futilités qui passionnaient les jeunes de son âge. Demeurait seul de longs moments. Il avait perdu la gouaille qui le caractérisait, et
distillait avec rareté le mot d’humour qui animait jadis nos conversations.
De temps en temps, il séchait les cours pour rejoindre de nouveaux amis, plus vieux que lui, extérieurs au
lycée.
De temps en temps il citait des hadiths et autres versets.
Puis, isolé, il s’adonnait à la lecture du Coran. Souvent. De plus en plus souvent.
Il s’éloigna, résolument, des acteurs et du décor de sa vie d’avant. Malgré son sentiment de renaissance spirituelle et le
bien-être que lui procurait sa nouvelle ferveur religieuse, il n’était plus, vu de l’extérieur, qu’une ombre à l’apparence vaguement semblable au Nabil d’antan.
C’est alors que, non satisfait de s’être métamorphosé lui-même, il entreprit de faire la leçon aux autres, critiquant
acerbement ceux qui, musulmans par tradition mais dont la foi fragile vacillait trop souvent, ne pratiquaient pas avec la même conviction que lui. Leur promettait mille tourments et damnation
éternelle. Alors, comme c’était à prévoir, les conspués s’éloignèrent de lui et ne le considérèrent plus qu’avec une grande aversion. Nabil n’en avait cure : il se sentait Phare dans
l’obscurité, Certitude et Vérité au royaume de l’erreur. Et les mois passèrent.
Nabil était désormais un garçon renfermé, au regard dérangeant. Il avait cessé de partager les loisirs et les conversations
des autres jeunes, lesquels avaient déjà oublié la gaieté et l’humour qui l’avaient caractérisé.
Un après-midi ensoleillé, à l’époque où chaleur et bourgeons font pousser des ailes aux adolescents, je traversais la
cour du lycée pour rejoindre un groupe d’amis. Malgré la désagréable rencontre avec un goujat anonyme, je ne m’étais pas laissée
décourager et continuais à porter des jupes, aussi courtes que me le permettait mon jeune âge. C’est alors que Nabil me regarda avec stupeur et dégoût : « Mais pourquoi tu
t’habilles comme ça ? »
- Comment ça comme ça ?
- Bah comme ça, quoi.
Indignée plus encore que vexée, je lui tins tête. Il finit par expliciter sa pensée : « Bah ouais, quoi, c’est
pas bien de s’habiller comme ça, tu montres tes jambes, et tout… Vas-y, rentre chez toi, va te rhabiller ! »
J’éclatai de rage. Je lui hurlai dessus, lui expliquant que je n’étais ni sa sœur, ni sa fille, ni sa coreligionnaire (et
quand bien même !), et qu’il était prié à l’avenir de fermer ses yeux sur mon passage si ma vue provoquait chez lui un trouble aussi difficile à gérer.
L’année s’est achevée, telle un rideau tiré sur le lycée, sur Nabil et quelques autres. J’ai ouï dire qu’il s’était de
plus en plus enfermé dans la pratique extrême d’une religion qui, lorsqu’elle est éclairée, est aussi ouverte et tolérante que n’importe quelle autre. Si un jour on m’apprenait qu’il a fini dans
un camp d’entraînement afghan, ou harnaché d’explosifs, je n’en serais guère surprise. Toutefois, je préfère croire qu’il a retrouvé un peu de sa légèreté d’adolescent et que ce sont maintenant
ses enfants qu’il fait rire autant que ses amis naguère.
Commentaires