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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Lundi 24 décembre 2007
 
                                                                                                   
 

C’était un petit bonhomme
Oublié dans un coin
Un petit bonhomme
Au bord du chemin
Du chemin quotidien
De centaines, de milliers d’âmes
Qui fuient le froid, qui n’ont pas faim
Qui baissent la tête, qui ne voient rien
Ni la détresse ni les larmes.
                                    
L’hiver est là, c’était de saison
Un petit bonhomme de glace
Ça passe inaperçu, on peut comprendre
Qu’il ait été ignoré des masses.
 
Un petit bonhomme au bord du chemin
Qui n’avait que sa carcasse
Ce petit bonhomme
Oublié dans un coin
Avec des trous dans ses godasses
A voulu dans son abandon
Fêter Noël à sa façon
Il s’est endormi un soir dans sa crasse
Pour devenir au petit matin
Un inoubliable bonhomme de glace.
 
En hommage au SDF mort de froid place de la Concorde à Paris, le 20 décembre 2007.
par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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Vendredi 21 décembre 2007


Mes élèves écrivent mal. Parlent mal. Ils ne savent pas faire la différence entre langage familier, soutenu ou même vulgaire.
Je ne peux même pas leur en vouloir : ils sont de bonne foi. Ils ne comprennent vraiment pas ce que nous leur voulons, nous professeurs archaïques qui parlons une langue totalement inusitée. Ils sont sincèrement interloqués devant notre insistance à leur faire reformuler certaines phrases qu’ils trouvent tout à fait correctes, telles que « Madame, est-ce que je peux aller aux toilettes sinon je vais me pisser dessus ?  » ou bien « Ouais, c’est dégueulasse la discrimination, c’est pas bien de discriminer les pédés et les gouines » lâchée par un gamin plein de conviction.
Tout aussi soucieux de bien s’exprimer, les voilà qui me disent avec spontanéité lorsque je leur demande de jeter leur chewing-gum : «  Ah ouais, putain ! Désolée madame ! ‘Tain, merde, j’ai oublié ! ».
Ils aiment aussi se lancer des mots amicaux en plein cours : « Walaaaaaa ! Trop fort, toi ! Enculé ! sale pédé va ! » et me considèrent comme une extraterrestre passéiste lorsque je leur demande leur carnet de correspondance, pour y consigner la faute. « Eh, m’dame ! Quoi ? J’ai fait quoi, là ? Putain j’ai fait QUOI ?! ». Un camarade généreux et initié tente parfois de faire l’interprète, mais notre énergumène, ignorant qu’on peut parler autrement, se trouve aussi démuni que furieux devant la sanction : « Eh, wala, j’ai rien dit ! C’est mon pote, m’dame ! Vous allez me mettre un mot juste pour ça ? ‘Tain ! »
Je vous passe les explications sur les copies (« Hitler il s’est trop vénère alors il leur a marave la tête ») et le langage SMS qui, exceptionnel il y a quelques années encore,  fleurit de plus en plus dans les devoirs.
 
Tout récemment, j’ai finalement compris que la langue de communication avait changé. Vraiment changé. Vraiment vraiment. J’ai su que j’étais un dinosaure fossilisé qui, par un quelconque miracle parle et se meut encore lorsque je me suis aperçue que mes élèves étaient dans le vrai : ils n’ont pas besoin d’apprendre la langue de l’école pour se faire comprendre dans la rue, au quotidien. Tout effort démesuré pour apprendre une langue qui s’éloigne de plus en plus de la réalité courante et, de ce fait, a des airs de dialecte leur semble vain. Et l’est peut-être.
 
L’autre jour, je faisais mes emplettes dans une boutique de vêtements dégriffés. On y trouve des merveilles à prix dérisoire. Après avoir dégotté quelques articles tout à fait seyants, je passai en caisse. Et là, pendant que je faisais la queue, je vis au dessus de la caisse un papier placardé où je lus avec effarement :
 
« Pas d’échange sur les sous-vêtements et les cho7 ».
 
 



Je soupirai tout en payant mes achats, puis je suis rentrée chez moi manger des cho6.
par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mardi 18 décembre 2007
telephone.gif
Sophie, dont j’ai narré les aventures ici et m’annonça un jour son déménagement dans un appartement plus grand, bien situé, dans un quartier qui lui convenait. C’était pour elle une excellente nouvelle, et je ne pouvais que partager sa joie. Elle listait toutes les modifications de décoration intérieure qu’elle réaliserait, comme son salon serait ravissant avec tel ou tel meuble, comment ses rideaux ravissants iraient à merveille dans la chambre … C’était passionnant, cet enthousiasme, et me voilà toute disposée à lui prêter main forte, faire les magasins avec elle, l’écouter rêver à son futur nid douillet.
Après avoir arpenté les boutiques, nous nous posâmes dans un café. Devant une boisson chaude pour nous ragaillardir en cet après-midi glacial, nous discutions encore sur le sujet.
-         Ah, il faut que tu penses à faire suivre ton courrier, lui recommandai-je.
-         Ah ouèèèèèèèèè... Tu as raison.
-         Et ton numéro de téléphone … Il faudra que tu me donnes le nouveau.
 
Elle fronça légèrement le sourcil droit et me considéra avec une perplexité non dissimulée.
-         Pourquoi le nouveau ? Quel nouveau ?
Surprise par sa question, je précisai néanmoins :
-         Oui, le nouveau. J’imagine que tu vas changer de numéro de téléphone en changeant d’appartement, de ville … 
Son front se plissa davantage.
-         Changer de numéro ? répéta-t-elle en regardant légèrement vers le ciel et arborant la mine soucieuse de celui qui réfléchit avec effort.
 
Silence.
 
Sophie me dévisageait avec insistance. Elle attendait sans l’ombre d’un doute que je précise ma pensée. Je m’exécutai : « Oui, Sophie, généralement, quand on déménage, on change de numéro de téléphone comme d’adresse, et si le numéro peut être maintenu, ce qui n’est pas toujours possible, il faut en faire la demande explicite… »
 
Son visage s’éclaira alors. Elle avait compris.
C’est d’un air mi-bienveillant mi-sévère, cet air que l’on prend pour réaliser la prouesse de réprimander un enfant sans cesser de le rassurer qu’elle conclut :
-         NAAAN ! Je veux pas changer de numéro de téléphone, moi !
 
N’importe qui peut comprendre cela. Tout un cercle d’amis et de connaissances à prévenir, des mois avant de venir à bout des erreurs persistantes, des nouvelles qui se perdent… Il est tellement plus simple de changer d’adresse sans modifier tout le reste !
Sophie révéla ma méprise en allant au bout de son raisonnement : « Bah non ! Je veux pas changer de numéro de téléphone, moi ! Je trouve qu’il est bien, moi, comme numéro de téléphone ! »
 
Je n’avais jamais imaginé auparavant qu’on puisse considérer un numéro de téléphone comme autre chose qu’une suite de nombres, et encore moins qu’on pense à le qualifier de bien ou pas. Tout bien réfléchi, le mien est super ! C’est décidé, demain, je me le fais tatouer sur la fesse gauche.
par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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Samedi 15 décembre 2007
Il était sympa, Nabil. Un grand déconneur, qui nous faisait mourir de rire pendant les récréations et parfois même pendant les cours. Le type qui a toujours le mot qui rend de bonne humeur, celui qui, même quand le monde est presque noir à force de grisaille, arrive à le faire voir à travers un voile rose.
De temps en temps, il fumait un joint. Pas trop souvent quand même.
De temps en temps, il séchait les cours. Pas trop souvent non plus.
 
A la cantine, il ne mangeait pas de porc. Lors du ramadan, il jeûnait. Pendant cette période, il se laissait parfois tenter par une petite cigarette vite fait, et riait en faisant un geste de la main pour montrer que tout cela n’avait pas grande importance lorsque d’aventure un moralisateur lui faisait les gros yeux.
Nabil était un jeune homme ordinaire, bien ancré dans son temps et riche de sa double culture. Cette image a pourtant été éclipsée, dans mon souvenir, par une autre, concurrente, qui s’y est peu à peu substituée.
 
Je n’ai pas remarqué tout de suite. C’est vrai, Nabil était plus taciturne, sa mine était plus sombre, moins gaie. Il affectait un détachement proche du mépris envers toutes les futilités qui passionnaient les jeunes de son âge. Demeurait seul de longs moments. Il avait perdu la gouaille qui le caractérisait, et distillait avec rareté le mot d’humour qui animait jadis nos conversations.
De temps en temps, il séchait les cours pour rejoindre de nouveaux amis, plus vieux que lui, extérieurs au lycée.
De temps en temps il citait des hadiths et autres versets.
Puis, isolé, il s’adonnait à la lecture du Coran. Souvent. De plus en plus souvent.
 
Il s’éloigna, résolument, des acteurs et du décor de sa vie d’avant. Malgré son sentiment de renaissance spirituelle et le bien-être que lui procurait sa nouvelle ferveur religieuse, il n’était plus, vu de l’extérieur, qu’une ombre à l’apparence vaguement semblable au Nabil d’antan.
C’est alors que, non satisfait de s’être métamorphosé lui-même, il entreprit de faire la leçon aux autres, critiquant acerbement ceux qui, musulmans par tradition mais dont la foi fragile vacillait trop souvent, ne pratiquaient pas avec la même conviction que lui. Leur promettait mille tourments et damnation éternelle. Alors, comme c’était à prévoir, les conspués s’éloignèrent de lui et ne le considérèrent plus qu’avec une grande aversion. Nabil n’en avait cure : il se sentait Phare dans l’obscurité, Certitude et Vérité au royaume de l’erreur. Et les mois passèrent.
 
Nabil était désormais un garçon renfermé, au regard dérangeant. Il avait cessé de partager les loisirs et les conversations des autres jeunes, lesquels avaient déjà oublié la gaieté et l’humour qui l’avaient caractérisé.
Un après-midi ensoleillé, à l’époque où chaleur et bourgeons font pousser des ailes aux adolescents, je traversais la cour du lycée pour rejoindre un groupe d’amis. Malgré la désagréable rencontre avec un goujat anonyme, je ne m’étais pas laissée décourager et continuais à porter des jupes, aussi courtes que me le permettait mon jeune âge. C’est alors que Nabil me regarda avec stupeur et dégoût : « Mais pourquoi tu t’habilles comme ça ? »
-         Comment ça comme ça ?
-         Bah comme ça, quoi.
 
Indignée plus encore que vexée, je lui tins tête. Il finit par expliciter sa pensée : « Bah ouais, quoi, c’est pas bien de s’habiller comme ça, tu montres tes jambes, et tout… Vas-y, rentre chez toi, va te rhabiller ! »
J’éclatai de rage. Je lui hurlai dessus, lui expliquant que je n’étais ni sa sœur, ni sa fille, ni sa coreligionnaire (et quand bien même !), et qu’il était prié à l’avenir de fermer ses yeux sur mon passage si ma vue provoquait chez lui un trouble aussi difficile à gérer.
 
L’année s’est achevée, telle un rideau tiré sur le lycée, sur Nabil et quelques autres. J’ai ouï dire qu’il s’était de plus en plus enfermé dans la pratique extrême d’une religion qui, lorsqu’elle est éclairée, est aussi ouverte et tolérante que n’importe quelle autre. Si un jour on m’apprenait qu’il a fini dans un camp d’entraînement afghan, ou harnaché d’explosifs, je n’en serais guère surprise. Toutefois, je préfère croire qu’il a retrouvé un peu de sa légèreté d’adolescent et que ce sont maintenant ses enfants qu’il fait rire autant que ses amis naguère.
par Jo publié dans : Les années lycée communauté : L'écriture dans tous ses états
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