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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

5 novembre 2007 1 05 /11 /novembre /2007 01:19
Il était aussi petit et aussi mignon que mes autres élèves de sixième. Blond, un peu timide, un peu perdu. Un peu singulier aussi. Un peu invisible, parfois.
Je débarquais tout juste dans ce collège, forte d’une année d’expérience dans un établissement bien plus tranquille. J’avais avec moi toutes les craintes et toute l’énergie nécessaires : la crainte de mal faire pour toujours se remettre en question, l’énergie de continuer malgré les difficultés. J’ai flanché parfois. Je me suis plaint, beaucoup, beaucoup. Mais j’ai toutefois trouvé la force de faire face à ces classes turbulentes qui me rejetaient, moi qui n’étais là que pour elles –et pour mon compte en banque. Ma seule bouffée d’oxygène, c’était avec ces petits-là, encore empreints de la grâce de l’enfance.
Il s’appelait Maxime et je l’ai trouvé étrange dès la première interrogation écrite. Alors que tous les enfants étaient consciencieusement penchés sur leur feuille, avec une concentration qui distille l’angoisse, alors que le silence si rare était presque total, j’entendis des sons. Nerveux, saccadés. Des « hum ! », des « aaah ! » puis une mélopée plus lente, presque hypnotisante. Un «aoummmmmm » un peu inquiétant.
Les élèves ont commencé à relever la tête, à s’observer les uns les autres, à froncer les sourcils, interrogateurs. Moi-même je scrutais chacun d’eux afin de localiser l’étrange bruitage, cette litanie d’onomatopées qui semblait accompagner le silence («Aouuuuuuuuuuuuuuuum ») avant de le fracasser rageusement (« aaaaaaah ! Ouh ! Hum ! Aaah ! »). L’auteur de ces sons était manifestement un ventriloque de talent puisque malgré un examen attentif, j’étais incapable de désigner leur provenance avec certitude. Je ramassai les copies avant de les regarder partir. Puis j’oubliai l’affaire.
 
Deux jours plus tard, j’entendis de nouveau ce bruitage déconcertant.
 « Ouh ! Hum ! » » faisait Maxime tout en lançant son menton violemment sur le coté, en même temps qu’il semblait donner un coup d’épaule dans un adversaire invisible.
Je le considérai, interloquée, tandis qu’il poursuivait sa drôle de danse. « Ahouaaaah ! » rugit-il soudain, le visage déformé par une hargne qui sied mal à un si jeune être. Et le voilà qui, secoué d’un spasme, lançait son bras, manquant d’assommer sa voisine avant de le rattraper de l’autre main, comme possédé, comme dédoublé, comme impuissant.
Je ne sais plus trop. J’ai du lui faire des remarques, le reprendre, mais je sentais que quelque chose n’allait pas, qu’il s’écartait de cette norme imposée aux élèves au point qu’elle lui était inaccessible. Maxime avait sur le visage la crispation torturée de ceux qui, habitués à la douleur, vivent avec malgré le tourment qu’elle leur procure. Les autres gamins ricanaient de plus en plus. Lorsque les « aaaah ! » tonitruants et secs nous faisaient sursauter, des gloussements se faisaient écho.
 
Il a fallu attendre la fin du premier trimestre, soit trois mois de classe, pour qu’on daigne convier les professeurs de Maxime à une réunion le concernant. On nous apprit qu’il était atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, ce qui expliquait les sons émis ainsi que les gestes désordonnés, la crispation faciale et les grimaces diverses. On nous a expliqué, enfin, ce que tous avions constaté. Ce que certains, le prenant pour un agitateur, avaient sanctionné.
 
Maxime. Je garde de lui un souvenir ému. La fois où, après une dispute avec un camarade, une trop grande dose de stress a provoqué une perte de connaissance. La peur que j’ai ressentie lorsqu’une petite de sa classe est venue, affolée, prévenir que Maxime était tombé et qu’il « dormait » dans les escaliers. La détresse de sa mère qui, démunie, sanglotait au téléphone. L’émotion de le retrouver, si grand et si changé, quelques années plus tard, pour sa dernière année de collège. Constater que les symptômes de sa maladie s’étaient aggravés.
Il arrivait fréquemment que, au beau milieu d’une phrase, je sois interrompue par un Maxime vociférant. Combien de matins ai-je commencé ainsi : « Alors, vous allez prendre le livre à la page… » pour entendre un « Aaaaah putaaa-aaaa-aaaaa ». Maxime retenait le « putain » tant qu’ il le pouvait, et l’injure avortait après avoir été portée presque à terme. Je levais un regard surpris: il se dandinait sur sa chaise, luttant contre lui-même avec une détermination farouche mais son bras, mû par réflexe, s’était levé pour mettre en évidence un majeur irrépressiblement tendu.
« Euh… page 214 » m’empressais-je de conclure. Et déjà Maxime cherchait la bonne page, le bon document, il le lisait, s’appliquait, levait la main. Je ne distinguais ses tics d’une réelle volonté de répondre qu’en observant lequel, de son index ou de son majeur, était dressé.
Certains collègues n’ont jamais voulu, n’ont jamais pu croire à la réalité du trouble qui l’affligeait. Sa prof d’anglais par exemple, n’admettait pas notre extrême tolérance et manquait de défaillir quand Maxime se raidissait en hurlant un « Sale …hop » qui lui était, elle en était persuadée, destiné.
 
Il est parti comme tant d’autres poursuivre sa vie au-delà de l’étroit périmètre du collège et aujourd’hui encore, lorsqu’un petit caïd lâche un mot ordurier, j’apaise la colère qui m’étreint alors par une pensée affectueuse pour Maxime .

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commentaires

Le primate...incompris 17/11/2007 23:24

Désolé Jo si je reviens là dessus... mais je viens de relire le com "d'un inconnu dans la foule"  et je ne m'étais pas apperçu la première fois à quel point son commentaire transpirait d'injures racistes. Il ne s'agit malheureusement plus "d'un inconnu dans la foule", mais il s'agit bien de lui, là, Le Raciste, pronant la tolérance d'un groupe aux mépris des autres...Pour répondre à zazou : les profeseurs ne sont pas souvent avertis de ce genre de chose (où en tout cas pas au début) l'idée étant souvent que l'élève ne soit pas stigmatisé... l'expérience montre que cela crée plus de problèmes à l'élève que l'inverse.

zazou 17/11/2007 21:52

J'ai vu des reportages sur cette maladie.Je pense une fois avoir croisé dans le train qq'un atteint de ce syndrome.Très dur à vivre pour eux et leur entourage.Ce qui est choquant, c'est pourquoi les professeurs n'ont pas été prévenus avant.

cyril 12/11/2007 21:52

Je ne connaissais pas cette maladie Jo.. c'est vraiment surprenant et cela doit être trés destabilisant également pour la (ou le) professeur lors d'un cours. C'est toujours trés agréable de pouvoir te lire. On a l'impression de vivre cette expérience.

Koulou (Flégroll) 12/11/2007 21:36

Eh oui, très surprenant les gens atteints de La tourette.... comic parfois même..

Un primate sans humour... 10/11/2007 12:20

Eh be on se calme "l'inconnu dans la foule" ! J'aurais pu t'expliquer mon commentaire précédent mais je craind que le mépris dont tu fais preuve soit un obstacle à ta compréhension de mes explications. Ta réaction envers mon commentaire est un peu en décalage avec le reste de ton commentaire qui prone la tolérance, non? En tout cas sache que pour moi il y a un rapport avec le texte  de Jo, et je dirais même de la compréhension envers Maxime, de la douceur, de la tolérance... Que je ne soit pas compris tant pis, mais que tu m'insultes de dégénéré c'est mal venu !