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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

21 janvier 2008 1 21 /01 /janvier /2008 22:47
C’était une de ces journées d’automne moroses. Paris s’agitait sous une cloche de nuages. La lourde humidité pesait sur les passants qui allaient et venaient, tête basse. Chéri et moi nous étions donné rendez-vous dans un café, histoire de boire un dernier verre avant de rentrer dîner. Nous avons pris le temps de nous raconter le travail, la fatigue, l’envie de rentrer. Cela nous détendit un peu.
Nous avons marché sur la grande avenue mouillée jusqu’à cette petite rue transversale qui nous fit brusquement quitter la capitale. C’est une ruelle étroite et terne, bordée d’immeubles laids et fissurés. Une rue oubliée derrière une grande artère érigée en vitrine, étalage de splendeurs dissimulant une arrière-boutique modeste. Nous voilà arrivés au cœur d’un Paris que le point de disparaître, d’un Paris rogné par des promoteurs immobiliers qui chassent, à coups de construction neuves, l’âme de la ville en même temps que les petites gens qui l’animaient.
Les bruits des moteurs et les klaxons furieux s’atténuèrent à mesure que nous nous enfoncions dans les entrailles urbaines.
 
Absorbés par notre conversation, nous arrivâmes rapidement à notre voiture. Je sortis les clés, ouvris les portières et, alors que nous nous apprêtions à monter dedans, je vis cette toute petite boutique. Un magasin tout droit sorti d’un autre temps, avec sa devanture un peu sale, le rideau métallique remonté, la vieille porte en bois fatigué ornée d’une poignée ancienne et branlante. A l’intérieur, le minuscule espace accueillait non sans mal le gros présentoir où trônaient nems, bœuf aux oignons et riz cantonnais. Prise d’une subite envie de saveurs orientales, je m’écriai : « Et si on mangeait chinois ce soir ? ». Chéri acquiesça, et nous entrâmes.
La minuscule échoppe exhalait la friture et l’encens. Nous attendîmes en observant les plats que le tintement de la sonnette fasse venir le maître des lieux. Celui-ci ne tarda pas. C’était un Chinois plus petit encore que son microscopique espace de restauration, un vieux Chinois tassé, ridé, épuisé. Il nous scruta avec étonnement, comme stupéfait de nous voir là, avant de nous saluer chaleureusement. Il prit notre commande puis se retira à reculons en nous faisant mille courbettes et révérences.
-         Si voulez-vous patienter … proposa-t-il avec un fort accent asiatique avant de disparaître.
Le temps nous parut long. Dehors, la nuit était tombée. Pas âme qui vive ne s’aventurait là : la rue était déserte, à quelques pas seulement des embouteillages et de la cohue du retour au bercail.
Chéri et moi observâmes le présentoir, la vieille caisse rouillée et fûmes pris d’une soudaine inquiétude à la vue des plats. Quand avaient-ils été faits ? Depuis combien de temps macéraient-ils là ?
 
Le petit Chinois réapparut si subitement que je sursautai. « Et voilà ! » s’exclama-t-il triomphalement en brandissant les boites en plastique pleines. Les posant dans un coin, il utilisa une feuille jaunie pour faire son calcul à la main. A l’annonce du prix, Chéri et moi nous rappelâmes que nous n’avions pas de monnaie. Bien évidemment, il était surréaliste d’imaginer que cet humble commerçant était équipé d’un appareil de paiement par carte bancaire. Ce qu’il nous confirma.
-         Acceptez-vous les chèques ? demandai-je.
-          Oui, chèque, bien sûr.
Au moment de sortir le chéquier, je me mis à saliver devant les perles de coco. Blanches, à la forme délicieusement arrondie, elles me faisaient furieusement envie.
-         Je vais vous prendre une perle de coco avec, demandai-je.
-         Perle de coco, oui, bien sûr, voilà. Très bon, perle coco.
Je souris et payai. Nous partîmes.
 
De retour chez nous, la nourriture achetée, bien loin d’être toxique, s’avéra succulente. Ravis d’avoir trouvé un excellent traiteur chinois, satisfaits de contribuer à faire vivre un commerce dont l’équilibre paraissait bien fragile, nous nous régalâmes. Quand vint l’heure du dessert, impatiente à la perspective de dévorer la perle de coco tant convoitée, je me précipitai sur le sac. Mais ô, horreur ! Il était vide. Vide.
-         Aaaaaaaaaaaaaah ! Ma perle de coco ! Il a oublié ma perle de coco ! pestai-je, trouvant d’un coup le vieux Chinois beaucoup moins sympathique. En plus on l’a payée, merde !
 Chéri, incapable de comprendre l’irrépressible envie de perle de coco qui m’étreignait, tenta de m’apaiser. Terrassée par la déception, je me rabattis sur un vieux yaourt oublié dans le frigo. Je ne l’avais pas encore terminé que l’on sonna à l’interphone. Qui cela pouvait-il bien être à cette heure ? Nous n’attendions personne. Chéri répondit, puis il me fit signe qu’il descendait. Intriguée, j’attendis en avalant les ultimes cuillérées de l’insipide yaourt.
Quelques minutes plus tard, Chéri était de retour. L’air amusé, il brandissait un fin sachet en plastique à l’intérieur duquel se trouvaient deux perles de coco.
-         Mais… d’où sortent-elles ? demandai-je effarée.
Avec un regard à la fois halluciné et attendri, Chéri m’expliqua.
 
Lorsqu’il était descendu, il s’était retrouvé nez à nez avec le vieux Chinois essoufflé. Atterré de la faute professionnelle commise, le vieil homme n’avait pu retrouver la sérénité que par la réparation. Il avait, sitôt qu’il s’était aperçu du malencontreux oubli, enfourché son vélo pour parcourir avec une fébrile culpabilité les kilomètres le séparant de notre banlieue. C’est ainsi que, penaud, il était arrivé jusque chez nous grâce à l’adresse figurant sur le chèque avec lequel nous l’avions payé.
 
Ce soir-là, pleine d’une foi inhabituelle en l’Autre, je dégustai avidement deux friandises chinoises au lieu de celle, unique, que j’avais achetée.

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Published by Jo - dans autrui
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commentaires

loulypstick 02/02/2008 13:05

bonsoir, j'aime dans ce texte l'art de rendre magique un fait banal du quotidien...quant au racisme je le vois surtout dans l'agressivité de Luang. j' y vois une sorte de parano née sans doute de racismes antérieurs...

Jo 30/01/2008 13:54

Salut Martine et Balmeyer.Artno, oui, tu as raison sur ce point, je ne fais que décrire une situation. Quant aux clichés que tu mets en exergue, je me demandais juste...En supposant que ce soit ça qui, effectivement, ait incomodé Luang, est-ce négatif, péjoratif ou que sais-je (je ne parle mêmepas de racisme !) que de véhiculer l'image, aussi caricaturale soit-elle, de quelqu'un caractérisé par sa gentillesse et son honnêteté ???  Décidément, quel paradoxe !

Le primate... 27/01/2008 23:36

Aller, je vais mettre mon grain de sel... Salut Jo, salut Luang et salut un inconnu dans la foule (une vieille connaissance...)Ce texte n'est pas raciste Luang, et pourtant tu as raison. Il véhicule l'idée du petit chinois, honnête, travailleur, servil et "pédaleur", qui ne peut pas "perdre la face", n'est-ce pas!? Cela dit, Jo ne fait que retranscrire un fait tel qu'elle l'a vécu. Et donc Jo à également bien raison dans la réponse qu'elle t'adresse. Si les faits ce sont déroulés ainsi, comment les dire autrement, Jo n'y peut rien si cet homme a eu un comportement caricaturale.

Martine 25/01/2008 13:40

Là par hasard... Mais je reviendrai... Amitiés.

balmeyer 25/01/2008 12:25

Beau texte ! "Racisme larvé", n'importe quoi.