Jeune prof débutante, je fus amenée à faire un stage dans un grand lycée de la région. Avec mes jeunes collègues, nous nous
étions donné rendez-vous devant l’établissement, afin de nous présenter ensemble au bureau de la proviseure.
Au complet, notre petite troupe se retrouva donc accueillie dans un chaleureux bureau aux couleurs chatoyantes. Le tapis,
les tapisseries, la couleur fauve des meubles en bois, tout était en accord avec cette impression de chaleur un peu brûlante perçue dès notre arrivée.
La femme qui nous accueillit avait une allure stricte : la jupe droite, la veste infâme, le cheveu fade. Sans doute
essayait-elle, par ce décor bouillant, de compenser son effroyable froideur.
« Bonjour ! » s’exclama-t-elle en serrant tour à tour les mains des petits jeunots. Sa poigne était
ferme, presque brutale.
« Alors… Je suis la proviseure de ce lycée, dans lequel je vous souhaite la bienvenue. Je vais vous le présenter
rapidement et vous laisser ensuite le découvrir par vous-mêmes ».
Elle se mit à nous réciter sa fiche : date de construction, historique complet, cadre agréable avec le magnifique parc
arboré. Elle cita les effectifs, le taux de réussite au bac qui la remplissait d’une ostensible fierté, évoqua le profil des élèves.
Le lycée accueillait beaucoup d’enfants dont les parents avaient des métiers importants : ambassadeurs, artistes, chefs
d’entreprise. Des activités professionnelles si captivantes qu’elles les empêchaient de s’occuper de leur encombrante progéniture. Comme le lycée était aussi un internat, c’était bien
pratique : on pouvait sans culpabilité aucune laisser les rejetons aux bons soins de l’éducation nationale pendant que l’on parcourait la planète, de dîners d’affaires en soirées mondaines.
D’ailleurs, de l’aveu de l’infirmière qui nous accueillit un peu plus tard, ces adolescents allaient très mal. C’est trop dur d’être un gosse de riches. Comment se construire alors que ses
parents confondent amour et argent ? Les pauvres petits souffraient de l’absence que compensaient trop mal mille cadeaux coûteux. L’argent et le bonheur ne vont pas de pair. Ca fait
réfléchir.
A ce propos, il faudrait que je songe à raisonner Ahmed, le petit dur de ma classe de cinquième, la prochaine fois qu’il se
retrouvera au poste pour avoir cramé la voiture de son voisin ou caillassé le fourgon de police qui patrouillait dans le quartier. Enfin, Ahmed, de quoi te plains-tu ? Regarde un peu, toi tu
as un père. Il est là, il vient te chercher au commissariat quand tu fais une connerie ! T’as vu comme il est présent ? Tu as même le droit à une beigne bien sentie au moment où il te
récupère, à laquelle s’ajoutent quelques coups de ceinture, une fois rentré à la maison. C'est pas bien, dis, un père qui s’occupe de toi ? Parce qu’il y a des gamins qui n’ont rien de tout
ça, tu te rends compte ? Imagine si tu avais des parents qui se contentaient de te payer tout ce que tu veux ? Ah, ces jeunes, ils ne savent plus apprécier ce qu’ils ont. Non,
mais vraiment …
Il y avait des problèmes, donc. Pourtant, en apparence, le lycée offrait une vitrine parfaite. La proviseure conclut sa
présentation élogieuse avec un sourire qui se voulait suave mais que je trouvai carnassier. Elle ajouta, alors que nous nous apprêtions à prendre congé :
- Vous verrez, ici, c’est calme : la population n’est pas très … hum… colorée.
Mon regard perplexe croisa celui, tout aussi décontenancé, d’un collègue stagiaire. Personne ne releva cette stupéfiante
remarque.
- Oui, c’est vrai, il n’y a pas beaucoup d’immigration, poursuivait-elle dans un
souci de clarté. Pas d’immigration, pas de problèmes !
Effarés par un slogan aussi simpliste qu’insupportable, nous passâmes le reste de la journée à compter, en nous esclaffant,
les rares basanés qui, sans doute tombés de leur cocotier, s’étaient échoués sur cet îlot du savoir et de la civilisation.
Dans un monde sans couleurs, il faut savoir apporter sa contribution en riant jaune.
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