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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Lundi 24 mars 2008

Fredo était un garçon gentil. Nous avions fréquenté jadis la même école primaire mais ne nous sommes jamais côtoyés plus que ça. Tout au plus nous connaissions-nous de vue, nous saluions-nous lorsque nous nous croisions. Je l'appréciais sincèrement, parce qu'il était drôle, parce qu'il n'était ni arrogant, ni méchant, ni stupide comme les autres garçons de douze ans.
Ce dimanche-là, j'ai été ravie de le voir à la fête que les parents de Betty organisaient pour célébrer la communion de leur fille. Les adultes, tassés dans le salon, parlaient fort, riaient, buvaient, trop sans doute, et fumaient cigarette sur cigarette, nous éloignant, nous les enfants, vers les chambres situées au fond de l'appartement.
Là, seules des bribes un peu étouffées parvenaient jusqu'à nous. Nous étions à l'abri des préoccupations mortellement ennuyeuses des parents, et les savoir si absorbés dans leur conversation nous procurait un certain sentiment de liberté. Personne ne surveillait nos faits et gestes.
A onze ans, à douze ans, nous étions tout excités d'être ensemble. La journée était belle comme le sont les premiers dimanches ensoleillés de printemps, avec ces odeurs timides de fleurs à peine écloses. Nous avons joué, nous avons couru, nous avons été disputés par les adultes qui nous prièrent de faire moins de bruit. Nous nous sommes posés.

J'étais assise par terre, les bras entourant mes genoux pliés. Il devait être quatre heures, bientôt l'heure du goûter.

- Alors, qu'est-ce qu'on fait, dîtes ?  demanda une fille.

- Bah je sais pas, soupira Betty.

- On joue à Action et vérité ? proposa un convive.

- Oh non, soupirai-je.

Le désoeuvrement nous accablait et l'ennui guettait. Fredo nous fixait, l'air mystérieux, pensif, hésitant. Puis, rompant le silence qui s'était installé, il dit :

- Moi j'ai bien une idée ... Mais ...

Nous le priâmes de parler. Il refusa encore, puis céda. Ses yeux brillaient.

- Bon, c'est vous qui avez insisté, hein ...? prévint-il. Alors, voilà, j'ai besoin d'une volontaire.

Je ne sais plus comment, cela tomba sur moi. Fredo me donne ses consignes, que je suivis à la lettre. Il fallait que, debout, je me plaque contre le mur. Surtout la tête. Fredo me demanda de fermer les yeux.

- N'aie pas peur, chuchota-t-il.

Personne ne parlait. Suspendus à ses gestes, tous retenions notre souffle.

Je sentis ses mains qui se posaient sur ma gorge, de chaque coté. Sur les carotides.  Il exerça une pression qui ne me parut pas forte, pas désagréable. Les voix des parents se firent lointaines et disparurent. La respiration saccadée des enfants un peu effrayés s'éteignit à son tour.


Quand je revins à moi, j'étais par terre. Allongée. Je sursautai et demandai : « Alors ? Il s'est passé quoi ? »

- Pfff, n'importe quoi, je n'y crois pas! pesta Betty qui, furieuse pour une raison que j'ignorais, quitta la pièce avec rage.

Fredo était toujours là, entouré de tous. On me raconta que j'étais tombée, comme ça. Moi qui n'avais jamais perdu connaissance de ma vie, qui me sentais désespérément enracinée dans cette réalité sans possibilité de jamais en sortir, j'avais l'impression d'avoir vécu une espèce de rite initiatique. Quel prodige ! Fredo se tenait là, tout fier  du respect soudain qu'il inspirait, tel un chamane détenteur de secrets venus du fond des âges. Je le priai de recommencer.

Il recommença.

Plusieurs fois.

 

D'autres enfants voulurent se prêter au jeu et nous éclations de rire à chaque fois que nous les voyions tomber sur le sol avant de revenir à eux. Je ne sais pas combien de temps cela dura.
C'était un jeu anodin. On s'est bien marré, ce jour-là.


C'est plus tard, alors que j'ai à mon tour mis en pratique cette activité ô combien amusante avec des camarades, c'est plus tard, quand j'ai vu convulser l'un d'eux, que j'ai vu ses yeux se révulser, ses membres s'agiter avec la raideur de ce qui semblait être le dernier spasme, que j'ai compris que ce n'était pas un jeu. C'est encore plus tard, infiniment plus tard que j'ai appris que cela s'appelait le jeu du foulard, et que des enfants et des adolescents en mouraient chaque année. 


Quelquefois je me souviens du regard étrange de Fredo, du sentiment héroïque ressenti après avoir émergé de ma transe, de l'exaltation inconsciente face aux interdits bravés. Alors je frémis en regardant les adolescents si avides d'expériences, de leurs propres expériences, et si sourds aux enseignements que les adultes ont, un jour, tirés des leurs.




Dessin Nagy

par Jo publié dans : L'enfance communauté : L'écriture dans tous ses états
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