AUTRUI(e)
Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.
« L’Enfer, c’est les Autres »
Jean-Paul Sartre
Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.
A la fac, Lydie était aussi transparente qu'un film alimentaire. Discrète, elle ne se faisait jamais remarquer. Elle aurait pu rester engluée dans la masse anonyme, mais l'autoritaire directive d'un prof mal luné nous imposa de travailler ensemble sur un exposé, lui attribuant ainsi une place de choix dans mes souvenirs.
Je fis donc connaissance de Lydie. Elle était un peu insipide, un peu anachronique aussi, avec son look étrange, ses habits défraîchis et son comportement bizarre. Ensemble nous étudiâmes avec un sérieux exemplaire. Même le vendredi soir. Même le dimanche, une fois.
La veille de l'exposé, raison ultime de notre dissonante collaboration, nous nous retrouvâmes une dernière fois pour revoir l'ensemble du travail abattu et nous assurer que tout était comme nous le souhaitions. Nous voilà donc attablées devant un café, soulagées d'être venues à bout de notre tâche, à nous laisser au bavardage léger. Lydie voulait être professeur des écoles. Elle disait encore « instit' ».
« J'adore travailler avec les enfants ! C'est sûr, je veux être
instit' ! » affirmait-elle. Et ses yeux s'illuminaient. On sentait qu'elle en rêvait. Enseigner. Transmettre. Je la regardai se perdre dans une déclamation pleine de fougue.
L'enseignement va mal, les élèves ne savent plus écrire. Les lacunes sont énormes. Tout le monde le sait, tout le monde le dit. Elle devait donc, elle, contribuer à lutter contre ces
insupportables fléaux. C'était plus qu'un devoir pour Lydie : c'était une mission. Pas de doute.
Lydie avait le feu sacré. J'étais admirative.
A la fin de son discours plein d‘emphase, Lydie poussa un grand cri : « Mince ! J'ai oublié d'écrire
à ma banque ! ». C'était urgent, pourtant. Ni une, ni deux, la missive ne pouvant attendre, elle s'attela à la tâche. Elle sortit une feuille, un stylo, mâchouilla sa lèvre
inférieure avec une moue songeuse pour faire venir l'inspiration, puis se mit à écrire.
« Madame, monsieur... » dit-elle pour encourager la course de sa plume sur le papier. J'allumai une cigarette et la fumai avec délectation tout en regardant
paresseusement par la baie vitrée. De temps à autre, je regardais Lydie, toujours absorbée par la rédaction de son courrier.
- Dis-moi, Jo?
Je sursautai légèrement:
- Oui?
Elle me fixa intensément avant de me demander :
- Le montant d'un chèque... Montant...
- Oui ......?
- Montant, ça s'écrit avec un « t » ou avec un « d »?
Je la considérai avec stupeur. Puis, devant son insondable désarroi et la sincérité de son interrogation, je volai
à son secours :
- Eh bien, dans la mesure où il n'est pas question
d'Yves, je pense qu'il vaut mieux mettre un «t».
L’année suivante, elle fut reçue au concours et eut la joie d’enseigner à des élèves de cours
préparatoire.
Lydie m'a probablement oubliée aujourd'hui. Si toutefois elle se souvient de cet épisode, il
est à parier qu'elle se demande encore qui était ce mystérieux Yves, et ce qu'il avait bien pu venir faire dans la conversation.
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