AUTRUI(e)
Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.
« L’Enfer, c’est les Autres »
Jean-Paul Sartre
Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.
Mes premiers élèves ont été photographiés avec une précision extraordinaire par une mémoire qui en a pourtant oublié de nombreux autres depuis. Je me revois terrassée par le trac, juste avant ma première heure de cours, la première des premières, en train de revêtir le rôle du prof- qui ne m’allait pas du tout. Je me revois descendre les escaliers les jambes tremblantes, presque défaillantes, avant d’arriver devant eux. Mes élèves. Les premiers. Des cobayes qui s’ignoraient. Des êtres minuscules qui disparaissaient presque sous leur sac à dos et qui m’attendaient anxieusement, rangés dans une perfection presque militaire. Des sixième.
Je me souviens des battements de mon cœur qui résonnaient dans mes oreilles, de ce bruit assourdissant qui voulait me retenir à l’intérieur de moi-même. Et puis, au milieu de tous ces regards, j’ai croisé celui de Lola. Elle avait la tête un peu baissée et levait vers moi des yeux craintifs, presque suppliants. Devant l’angoisse de cette enfant qui, sortie du cocon de l’école primaire, découvrait un monde nouveau et un peu hostile, je me suis sentie obligée de lui offrir la solidité rassurante qu’on attend de l’adulte et je lui ai souri. Mais pas trop. Il fallait garder l’allure sévère qui inspire crainte et respect. Cela lui suffit, pourtant. Aussitôt son regard s’illumina, et elle me rendit mon sourire avec la plus merveilleuse des spontanéités.
Cette année-là, je me suis posé mille questions. J’ai refait cent fois mes cours, testé de multiples façons d’aborder les choses, me suis remise en question au moins une fois par jour. J’ai connu les pleurs lorsque je distribuais des punitions bien méritées, les hordes de gamins qui m’entouraient à chaque fin de cours plutôt que de courir en récréation, la fin d’année qui me laissa le cœur serré face à la certitude de partir pour d’autres établissements moins favorisés. Ils étaient fabuleux, ces gosses : ils voulaient faire une pétition pour que je reste au collège, et étaient prêts à demander à leurs parents de se mobiliser eux aussi pour faire pression sur le principal, le ministre, sur le président même pour que je sois leur prof en cinquième. Mes premiers élèves.
Cette année semble presque idyllique, de là où je la regarde, mais elle s’est achevée dans une amertume que jamais je n’ai retrouvée dans des atmosphères pourtant plus viciées.
C’était le 26 juin. La dernière fois que je les voyais. Je venais de terminer l’ultime heure de cours avec ces petits qui, déjà, montraient quelques signes de rébellion juvénile. M’apprêtant à partir, je fus rattrapée par un groupe de filles. Parmi elles, Lola avait un regard effrayé. Toutes semblaient gênées.
- Madame, madame, il faut qu’on vous parle !
- Oui ?
- Regardez !
Et elle me montrèrent le bras de Lola tout rouge, strié de marques étranges qui semblaient correspondre à des doigts. La petite avait été empoignée fermement. Je lui demandai ce qui lui était arrivé et la gêne s’intensifia.
- Euh… C’est Clément.
Ne comprenant pas, je réclamai des explications plus claires. L’une des élèves, excédée de tourner autour du pot, lança d’une traite :
- Madame, c’est Clément. Avec Alan, Grégory et Mathieu, ils attrapent Lola dans les couloirs ou dans la cour et ils … ils la… enfin vous voyez quoi.
Je posai des questions pour bien saisir la gravité de l’acte.
- Ben oui, quoi, ils la touchent, ils lui passent la main sous le tee-shirt, dans la culotte et ils… ils poussent des cris de jouissance.
Cette déclaration fut suivie de gloussements timides. Lola, elle, me dévisagea avec frayeur, essayant d’imaginer de quelle manière j’allais réagir. Je me tournai vers elle, lui demandai si c’était vrai. Elle confirma tout, me donna des détails. Cela faisait des semaines, des mois qu’elle était un souffre-douleur, un jouet pour ceux qui sentaient grandir en eux des envies et des besoins sexuels sans les cerner et encore moins les maîtriser. Elle n’avait jamais osé en parler à personne, évidemment. Elle parlait en prenant soin d’éviter mon regard, les joues aussi écarlates désormais que son pauvre bras meurtri. C’était Clément qui pelotait. Les autres, c’était pas grave, hein. Ils ne faisaient que la tenir.
Lola défendait ses immobilisateurs. Pour elle qui subissait avec horreur les mains de Clément sur son corps encore si enfantin, celles des complices ne lui semblaient par comparaison pas si criminelles.
Je rassurai Lola. Lui promis d’agir. Immédiatement, je fonçai en direction du bureau de la principale, une femme autoritaire et juste qui, je n’en doutais point, saurait sévir aussi bien que rassurer, pour que de tels abus, fussent-ils entre enfants, ne se reproduisent plus.
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