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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

12 octobre 2006 4 12 /10 /octobre /2006 08:40

      

       L'homme marchait alors que la nuit était déjà tombée. Les lumières des réverbères se mêlaient encore à la lueur du jour agonisant, dans une semi pénombre inquiétante née de l'accouplement lugubre du jour et de la nuit.

       Derrière lui brillaient les feux d'une fête foraine et les cris enthousiastes des enfants, le rythme insolent d'une musique commerciale encore perceptible s'évanouissait avec la distance, étouffée un peu plus à chaque pas supplémentaire du vieil homme.

       Le dos voûté, la tête basse, il cheminait pourtant avec un entrain qui contrastait avec sa posture, qui exprimait comme un renoncement trouble, une sorte de résignation empreinte d'une tristesse mal perceptible. Il marche. Sur son visage ridé, les yeux ordinairement éteints sont revenus à la vie: une lueur de bonheur brille, timide, depuis le fond de ses pupilles. Il a hâte d'arriver dans la petite maison où sa vieille femme désenchantée l'attend, sans plus d'espoir que quelqu'un qui a cessé de croire en un avenir meilleur. Dans ses mains, il tient un sac qui renferme l'objet précieux qui illumine son expression habituellement morose. C'est son trésor.

       Ce soir, c'est son anniversaire de mariage. Il est loin, le temps de sa jeunesse, loin le temps où son épouse l'accueillait avec une joie simple et pleine de cette pureté merveilleuse que l'on appelle parfois bonheur. Il y a longtemps que les décennies de dur labeur et de difficultés financières ont effacé petit à petit l'espérance qui fait vivre les êtres humains. Mais ce soir, c'est différent, ils ne seront plus seuls. Pour accompagner le maigre festin qui célèbrera leurs noces si longues, il a, dans le sac qu'il tient si farouchement, une bouteille de vin, une de ces bouteilles de qualité médiocre qui satisfont les plus démunis. C'est son cadeau. En passant au beau milieu de la foule agitée par la foire annuelle, il s'est arrêté devant un stand de tir.

       "Il suffit d'enfiler l'anneau dans le goulot de la bouteille, et vous la gagnez!"

       Les parties de chasse d'antan, l'ambiance entraînante d'amis maintenant disparus, les rires et les blagues autour d'un feu de camp lui sont revenus en un éclair. Figé, il a regardé les fusils et s'est avancé vers le stand. Souriant, un homme barbu lui a tendu une arme factice en criant inlassablement: "Il suffit d'enfiler l'anneau dans le goulot de la bouteille, et c'est gagné!".

       Il a donné, comme à regret, les dernières piécettes qui tintaient au fond de ses poches, et a épaulé le fusil. Son vieil oeil handicapé par la cataracte n'a pas failli cette fois: comme par magie, l'anneau, frémissant et un instant suspendu en l'air dans une angoissante hésitation, finit par retomber, entourant le goulot.

       "Et c'est gagnééééé!" hurla frénétiquement le forain, "approchez, approchez, il suffit d'enfiler l'anneau dans le goulot de la bouteille, et c'est gagné!";    Il lui tendit son trophée, le vieil homme se rengorgea de fierté et resta longuement ainsi, incrédule, bousculé par les gens indifférents, à considérer la bouteille de vin qui allait éclairer la commémoration d'une longue vie à deux.

       Il marche. La nuit est tombée maintenant. Le vieil homme marche à rebours: face à lui ne vont que des gens en direction de la fête d'où il vient. Il ne les voit pas, il presse le pas, sa pauvre vieille l'attend, l'amertume au coeur. Il veut la rejoindre, lui dire " tu vois, tout n'est pas si triste, tu vois..."

        Une famille passe, les enfants gambadent en chantant, riant, glapissant cette ardeur si enfantine. Ils courent, ils passent, s'agitent, bousculent le vieux perdu dans ses songes. Un instant surpris de ces coups innocents mais vigoureux, il trébuche, se relève: il est trop tard. Dans un bruit étouffé par le frêle sac en plastique, la bouteille s'est brisée. Elle gît maintenant sur le sol.

 

 

 

 

       Les enfants, un instant penauds, se ressaisissent et éclatent d'un rire franc et quelque peu mesquin. Le vieil homme n'entend plus, il regarde effaré les débris de verre et la flaque qui s'élargit sur le bitume du trottoir. Les rires ont cessé mais sa douleur s'accroît comme un gouffre prêt à l'engloutir.

 La nuit semble se calmer tout à coup, les bruits de la fête foraine sont loin derrière. Le silence nocturne n'est brisé que par le chant des criquets et les bruits de pas du vieillard qui, plus voûté que jamais, a repris sa marche vers une solitude à deux.

 

 

 

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commentaires

Jane 27/02/2010 18:15


pas mal..


kéline 13/10/2006 08:50

prise par la lecture j'ai trouvé cette chronique
très émouvante, très attendrissante mais si triste....

alaligne 12/10/2006 13:29

Très beau, lol
Alaligne