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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

20 octobre 2006 5 20 /10 /octobre /2006 18:00

 

A dix ans, l’âge où les enfants ont des rêves plein la tête, j’étais bien loin d’imaginer la vie qu’aurait Tony.

Tony avait mon âge. Tony avait dix ans.

 

Dix ans et plein d’espoir. Dix ans et toujours, cette nécessaire projection qui pousse les enfants à grandir : « Plus tard,  je serai astronaute, avocat, médecin, pilote, président de la République ! ». Tony, lui, voulait être musicien. Il jouait de l’accordéon fabuleusement bien. A douze ans, à quinze ans, à dix-huit ans, son don ne cessa de se confirmer. Il jouait du Mozart et autres morceaux classiques avec cet instrument que le grand public cantonne aux valses musette.

Tony était mon ami. Tony était mon cousin. Nous étions un peu amoureux aussi, le temps des vacances d’été. Tony et son accordéon.

 

Lorsqu’il eut vingt ans et fut sur le point d’accéder à toutes les promesses auxquelles il rêvait depuis l’enfance, son père mourut. Le cancer de la prostate, ça ne pardonne pas.

Tony vécut des mois avec son chagrin. Puis la tristesse, le manque et le désespoir débordèrent. Quand je le revis, il était métamorphosé. La mine renfrognée, il posait sur le monde un regard hostile. Quand il parlait, c’était pour dire des phrases incohérentes.

D’un instant à l’autre, il pouvait changer du tout au tout : d’expression, de voix, d’attitude. Il passait du sanglot à la fureur, de la douleur à la résignation. Son agitation l’empêchait de tenir en place. Je me souviens de la nuit blanche que je passai à ses cotés, à l’écouter divaguer, sans reconnaître l’ami de toujours.

Quelques jours plus tard, j’appris qu’il avait commencé à avoir des accès de violence. Violence envers les objets qu’il broyait avec une force inouïe, violence envers ses proches qui, terrorisés et anéantis par l’affliction, ne savaient plus quoi faire de lui. Il s’était mis en tête que sa mère était son ennemie, qu’elle lui en voulait et qu’elle avait assassiné son père. Que sa sœur était une extraterrestre, une imposture. Des êtres nuisibles à éliminer.

Et toujours, cette violence.

 

 

Les psychiatres ne trouvèrent jamais de solution pour Tony. Ils diagnostiquèrent une schizophrénie, l’assommèrent de médicaments pour neutraliser ses pulsions destructrices, l’enfermèrent parfois.

La dernière fois que je l’ai vu, il devait avoir 22 ou 23 ans. Le regard fixe et le visage inexpressif, il paraissait absent.

 Peut-être que quelque part au fond de ce corps, il reste quelque chose du Tony de mon enfance, du Tony plein de rêves et de musique. Le Tony qui n’a fait qu’entrevoir toutes les possibilités de l’âge adulte avant d’être pour toujours enfermé dans sa folie.

 

Au détour d’une rêverie, je crois entendre de nouveau le rire des enfants que nous étions, l’écho de nos jeux. Je ressens cette foi si candide en un avenir nécessairement plus beau et  je me dis, perdue dans mes pensées, ivre de nostalgie, que l’une des bénédictions de l’enfance, c’est d’être épargné par la peur d’un futur incertain.

 

 

 

 

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Published by Jo - dans L'enfance
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commentaires

Accent Grave 23/03/2008 18:54

La vie ne sait nous préparer au pire. Certains événements nous détournent du bonheur à jamais. Nous avons tous une certaine folie destructrice que seul un drame peut enclencher.Accent Grave

Jo 23/03/2008 18:50

C'était l'un des premiers textes du blog et je n'étais pas très inspirée pour répondre aux commentaires ... Alors tardivement, très tardivement pour certains, je remercie tous ceux qui ont laissé un petit mot ici.

cpechou 23/03/2008 11:53

Très très beau texte, on sent le vécu. Et c'est dur de voir la réalité en face, de se dire que tout a  changé, de ne pas être nostalgique des moments passés, bravo pour cet article, vraiment...

Artno 18/12/2006 14:29

L'une des bénédictions de l'enfance c'est l'inocence, plus tard c'est la sagesse. Entre les deux c'est difficile, et long parfois.
Très personnel ce texte. Douloureux.

°°Nina°° 23/10/2006 01:26

Superbement écrit comme toujours! Belle chute comme toujours! ;-)