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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

2 novembre 2006 4 02 /11 /novembre /2006 01:32
Fanny était un vilain petit canard. Elle était moche. Elle était mal habillée. Sa coupe de cheveux était affreuse, ses dents repoussantes, son œil agressif.
Personne n’aimait Fanny. Forcément. Personne ne voulait être vu en sa compagnie. Trop la honte. Et puis elle était tellement bizarre, Fanny !
Tellement bizarre que l’on se moquait d’elle, moi comme les autres. Face aux ricanements, à la méchanceté, elle serrait les dents, serrait les poings. Donnait des coups. Fallait pas trop l’emmerder, Fanny.
Un jour comme tous les autres jours, alors que nous étions au collège, elle s’effondra en larmes à la fin d’un cours. Personne ne faisait attention à elle. Chacun rangeait ses stylos, ses cahiers et ses livres, tandis que Fanny ne faisait rien de tout ça et, comme paralysée, pleurait à chaudes larmes sur sa table, incapable de bouger. J’allai la trouver et lui demandai ce qu’elle avait. Elle ne me répondit pas tout de suite tant les sanglots la suffoquaient. Elle refusait même de me regarder. Je la sentais prise d’une telle panique que je ne pus me résoudre à la laisser tranquille comme elle le réclamait avec insistance.
Tous les élèves avaient quitté la salle. Lorsque Fanny se leva, je fus interloquée en même temps que je compris. Sa chaise était pleine de sang. Un sang foncé, presque marron, un sang abondant et nauséabond. Il y en avait partout. Et Fanny qui ne cessait de pleurer.
Aussi calme que possible, presque soulagée de constater que le problème, certes embarrassant, était finalement bien simple à régler, je lui demandai :
-         Est-ce que tu as de quoi te changer ?
-         Non ! sanglota-t-elle.
-         Bon, c’est pas grave, la rassurai-je. Tu vas sécher la cantine et tu vas rentrer chez toi te changer.
Elle tourna vers moi un visage épouvanté.
-         Non, non, je ne peux pas rentrer chez moi. Ma mère, elle va me tuer !
-         Comment ça, elle va te tuer ? m’indignai-je. Elle va te tuer parce que tu as tes règles ? Mais ce n’est pas de ta faute !
Comme sourde, Fanny répétait : « Elle va me tuer, elle va me tuer… »
 
Je l’ai emmenée chez moi. J’étais en faute : il était interdit pour tout élève inscrit à la cantine de quitter l’enceinte du collège à l’heure des repas. Je n’en ai pas tenu compte.
Ma mère a lavé les vêtements de Fanny, je lui ai prêté de quoi s’habiller. Chaque mois, je lui fournissais les serviettes hygiéniques que personne d’autre ne lui donnait.  Nous sommes devenues amies.
 
Fanny.
Fanny avait trois frères. Si les aînés n’étaient pas gâtés, le plus jeune, en revanche, jouissait d’un statut privilégié au sein du foyer comme dans le cœur de leur mère. Celle-ci élevait seule ses quatre enfants. Les trois premiers – Fanny et deux de ses frères- avaient le même père, lequel était, parait-il, en prison. Le petit dernier, selon toute vraisemblance, était choyé comme le fruit d’un amour ultérieur.
Fanny, la seule fille, payait pour tout ce qu’elle représentait : la jeunesse évanouie, les rêves brisés, les erreurs constamment rappelées. Elle était ce miroir qu’il fallait briser.
 
Je me souviens de Fanny, déboulant chez moi un mercredi matin, alors que je dormais encore, parce qu’elle avait cassé une bouteille de vin que sa mère lui avait demandé d’acheter. Elle était prête à fuguer, à fuir loin, pour ne pas affronter la monstrueuse colère de cette femme. Ma mère, émue, lui avait donné de quoi  racheter la bouteille brisée.
Je revois Fanny débarquant à l’école, les cheveux courts, des mèches plus longues que d’autres, essayant de cacher sa triste chevelure sous des bonnets plus laids encore que sa coiffure. Sa mère avait entrepris de la relooker, faisant de sa fille la risée de tout un collège. Fanny serrait les dents, les poings, Fanny donnait des coups. Fanny encaissait tant.
Cette fois où elle arriva, un matin, des croûtes plein la tête, je pris peur. Pendant le cours de français, elle s’amusa à les arracher une à une. A la fin de l’heure, quand retentit la sonnerie, c’est avec effroi que je vis son crâne ruisseler du sang des blessures ravivées. Sa mère l’avait frappée avec ses chaussures, la blessant à plusieurs reprises avec le talon. Et cela faisait rire Fanny. Que pouvait-elle faire d’autre, elle qui avait tellement d’autres occasions de pleurer ?
 
Je ne me souviens plus comment nous nous sommes perdues de vue. Les années ont passé, j’ai déménagé. Et puis je n’avais pas le droit de lui téléphoner, ou alors en cachette de sa mère, ce qui laissait peu de possibilités. Je ne l’ai plus jamais revue mais je pense souvent à elle, à sa silhouette voûtée par le poids de la souffrance, à ses cheveux hirsutes, à notre improbable amitié.
 Aujourd’hui, je sais que si personne n’aimait Fanny, ce n’est pas seulement parce que nous étions des enfants. C’est juste que l’on n’est pas à l’aise face au malheur, quel que soit son âge. Il est tellement plus simple de rejeter, de repousser, de croire que parce que le malheureux s’éloigne, il emporte la tristesse et la désolation avec lui. Alors que le meilleur moyen de bannir une détresse que l’on imagine, à tort, contagieuse, est sans doute de tendre la main vers cet être misérable dont on rit pour ne pas le regarder en face.

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Published by Jo - dans L'enfance
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commentaires

cyril :0013: 27/03/2007 01:08

Le vilain petit canard est peut être devenu un cygne aujourd'hui...;)
Bises
Cyril / Zé

Claudine 06/11/2006 08:18

Ça me fait penser au film "Carrie", qui, à force, finit par développer de terribles talents....

Jo 06/11/2006 08:52

C'est marrant, mais on me l'a déjà dit...

chriscraft_ 04/11/2006 11:09

tu sais en fait on s'en aperçoit pas trop sur le moment, qu'on est malheureux,on profite tout de même de bons moments mais parfois vous remontent à l'esprit des souvenirs qui font qu'en fin de compte j'ai fait un blog qui ne parle surtout pas de cela.....

brendufat 03/11/2006 15:28

"Autrui", un blog animalier ? ? ? Ce doit être en effet la bonne bouille de la trui(e), confirmée par le petit canard Velpeau et le titre de l'article. Moralité 1 : le lecteur moyen lit en diagonale pointillée. Moralité 2 : on n'est jamais trop attentif au contenu du haut de ses pages !
Dis, Jo, tu nous prépares un article souriant pour la prochaine fois ?

Jo 03/11/2006 21:23

Je vois que tout le monde ici n'a pas eu une enfance joyeuse...  (chriscraft, Bettina ? ) :(
Alaligne, Caramelle, effectivement c'est assez drôle que l'on ait pris mon blog pour un blog animalier. Je ne peux que sourire de cette méprise que j'ai d'abord pris pour de l'humour (en réfléchissant bien, ça peut se défendre, entre la truie, le canard et le bonobo ... lol).
Koulou, malheureusement, je crois qu'il y a des expériences que chacun doit faire lui-même pour en tirer des leçons. Toutes les mises en garde du monde ne vaudront jamais la réflexion personnelle engendrée par un épisode marquant, personnel lui aussi. C'est dommage, mais ça ne cesse de se vérifier.
Brendufat, j'ignore si tu riras lorsque paraîtra le prochain texte ou si tu verras en moi un monstre d'intolérance, mais une chose est certaine, l'article qui sera en ligne demain ne sera pas aussi triste que celui-ci.  J'espère que tu n'es pas déprimé par des écrits trop noirs (c'est aussi ça, la vie...) ?  

Enfin, Aber Béni, il faut essayer de regarder au-delà des apparences ... ;)

Merci à tous pour votre participation !

Koulou - Flégroll 03/11/2006 13:12

Argh ... comme c'est vrai... Hélas, on met du temps à s'en rendre compte par si-même tandis qu'on gagne rait tellment de temps si nos aînés nous transmettaient cette façon de voir . qu'est-ce qu'ils foutent nos aînés merde !?