Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : AUTRUI
  • AUTRUI
  • : Tous ceux qui croisent notre chemin sont susceptibles de laisser une trace de leur passage.
  • Contact

Texte libre

Recherche

Texte libre

Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Archives

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

4 novembre 2006 6 04 /11 /novembre /2006 21:00
 
Florent était un sportif. Il en avait le look, il en avait les muscles, il les exhibait avec fierté. Florent se voyait probablement beau comme un dieu et sexy en diable, comme le laissait à penser la lueur de fierté qui s'allumait au fond de ses yeux lorsqu'il discutait avec une fille. En réalité, il était petit et trapu comme un crapaud.
Florent, qui plus est, était persuadé de son intelligence. Non seulement il se croyait doté d'un corps d'éphèbe, mais il jouait les intellectuels. Etudiant, qu'il était.
Il préparait un concours pour devenir enseignant. Un de ces concours pour lesquels il faut mettre sa vie entre parenthèses, ingurgiter des quantités impensables d'écrits et de références académiques, devenir le plus brillant des érudits : tout ce qui constitue le bagage indispensable pour ensuite enseigner à des adolescents de banlieue hostiles et pratiquement analphabètes.
 
Florent portait, hiver comme été, un bandeau au poignet. Très absorbant. Pour aller à la fac écouter des cours soporifiques ou lire à n'en plus finir dans les bibliothèques universitaires, c'était assez étonnant. Aussi étais-je persuadée que Florent, athlète dans l'âme, arborait cet accessoire comme d'autres portent une casquette ou un survêtement de marque : pour le look.
 
Florent n'était pas mon ami, bien qu'il l'ait peut-être pensé. Nous étions amenés à nous côtoyer, c'est vrai, mais très vite sa présence me pesa terriblement. Il ne me fit rire qu'une fois, mais resta par la suite convaincu de son irrésistible humour. Il multipliait donc les plaisanteries vaseuses et guettait la réaction de l'auditoire, lequel, poli, riait avec crispation pour signifier qu'il avait compris l'intention drôle avant de reprendre un air sérieux plus propice à l'étude. Florent ne voyait rien. Il riait avec nous avant de lever son avant-bras mécaniquement, comme s'il faisait un bras d'honneur, et s'essuyait le front avec son bandeau de poignet en riant de toutes ses dents.
Les mois passèrent. L'hiver fit place à l'automne. L'échéance du concours approchait. Florent portait toujours son bandeau, faisait des blagues, riait puis brandissait son avant-bras avant d'éponger son visage d'un revers de la main.
Le concours eut lieu. Dans l'attente des résultats puis des oraux, nous continuâmes fébrilement à réviser. Florent passait des heures à la bibliothèque, sérieux, motivé. Il restait plongé dans ses livres des heures durant, les décortiquait, les recopiait, les apprenait. Epongeait son front.
Puis vint le printemps, et avec lui, une certaine douceur des températures. Florent arbora des tee-shirts moulants, et à mesure que le mercure grimpait, il s'accessoirisait davantage. Il passa à deux bandeaux : un à chaque poignet. Il se frottait de crème solaire dès les premiers rayons, pour protéger sa peau fragile. Et il s'épongeait compulsivement le front.
 
Le mois de mai fut moite, puis franchement chaud. Nous travaillions désormais dans l'optique des oraux, qui nous faisaient peur. Nous essayions de nous réconforter comme nous pouvions et Florent, fort de l'expérience que lui conférait l'échec cuisant subi l'année précédente, me dispensait moult conseils aussi fastidieux qu'inutiles. Ses phrases étaient ponctuées du geste qui lui sera désormais éternellement associé : l'avant-bras levé, le poing à demi fermé face au nez, pivotement du coude, remontée de cinq centimètres, épongeage. Au mois de juin, il innova : il épongeait une fois avec le poignet droit, puis une seconde fois avec le poignet gauche. J'étais de plus en plus fascinée par son insolite chorégraphie et le regardais, incrédule, pendant qu'il procédait à l'absorption systématique de sa sueur. Il s'en aperçut, et bien loin de deviner la véritable raison de mon intérêt, je le vis esquisser un demi-sourire en me jetant une oeillade gourmande.
Dès lors, je ne pus détacher mon regard de Florent, toute troublée que j'étais par la production insensée de ses glandes sudoripares. Elles ne pouvaient qu’être hypertrophiées, subir un dysfonctionnement d'origine hormonale, que sais-je ? Plus il faisait chaud, plus Florent jouait du poignet. Ses bandeaux ayant rempli leur mission, il lui arrivait même d'en changer en cours de journée. Plus il s'essuyait plus j'étais fixée sur lui, presque sous hypnose.
 
Le dernier jour de l'année universitaire, alors que la série d'oraux qui mettait fin à notre labeur venait de s'achever, tous les étudiants concernés déjeunèrent ensemble. Soulagés par la pression retombée bien qu'inquiets par l'attente des résultats, nous faisions état de nos doutes et craintes. Florent, lui, n'avait que des certitudes. Il ne pouvait qu'avoir réussi, et c'est sans modestie ni compassion aucune qu'il qualifia de lamentable échec  la prestation d'un camarade –qui fut lauréat du concours cette année-là, contrairement à Florent.
Pendant le repas, nous avions tous chaud et tout le monde transpirait abondamment dans le restaurant non climatisé. Nous nous plaignions de la chaleur et Florent devait être sur le point de se déclencher des tendinites aux deux bras tant il s'épongeait. Mais voilà : il fallait qu'il mange. Manger ou éponger, il faut choisir. Entre deux bouchées, les pores de sa peau continuaient inlassablement leur production, et je vis ce que jamais je n'avais vu auparavant : des gouttes, de grosses gouttes bien rondes, d'aspect presque charnu si elles n'avaient été liquides, perlaient dans un alignement parfait. Bien loin de se dissoudre pour former un film humide à la surface de sa peau, comme cela arrive chez presque tout le monde, elles demeuraient ainsi, défiant insolemment les lois de la pesanteur. Le front de Florent était couvert de grosses gouttes de sueur hérissées à l'horizontale. Tandis qu'il mâchait, qu'il parlait, je m'attendais à tout instant à les voir se briser et couler en cascade sur l'arête de son nez, mais non. Au contraire elles ne cessaient d'enfler, d'enfler encore, grossissaient comme une bulle de chewing-gum sur le point d'exploser. En face de lui, je luttai contre le réflexe de me protéger de la main tant je craignais d'être puissamment éclaboussée.
Florent, d'un revers de la main, mit fin à cette excrétion pléthorique.
Je n'avais plus faim.
 
Il est des êtres incongrus qui, dotés d'une exceptionnelle particularité, nous marquent de manière indélébile. Je n'oublierai jamais Florent et ses gouttes, tout comme je sais qu'il a marqué durablement les esprits de tous ceux qui ont assisté à son explosive sudation.


Partager cet article

Repost 0

commentaires

Artno : Les primeurs d'un primate... 05/04/2008 00:24

je t'aurais bien fait un joli commentaire au goutte à goutte, mais ca na coule pas de source... je crois que mon commentaire tombe à l'eau !

Accent Grave 29/03/2008 13:08

Par la magie de ce texte, j'ai l'impression d'avoir très bien compris ce que vous avez vécu en présence de ce type.Il existe des textes si bien écrits, comme le vôtre, qu'on voudrait plus long!Accent Grave

Jo 28/03/2008 22:16

Oui, il a fini par l'avoir, mais plus tard. Les vertus de la persévérance ... BrunoK, Florent est bien plus inoubliable qu'il n'était antipathique.Bon week-end Alaligne...

alaligne 28/03/2008 18:01

bon week-end JO...

BrunoK 28/03/2008 17:02

Jo , tu ne l'aimais vraiment pas ce Florent ! Avait-il vraiment mérité un tel désamour ?