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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

6 novembre 2006 1 06 /11 /novembre /2006 10:57

http://www.paris-hallal.com/blog/wp-content/uploads/2009/09/racisme.jpg

C’était un samedi banal. Souvent, le samedi, j’allais à la bibliothèque. Je rendais les livres dévorés durant la semaine qui venait de s’écouler et me réapprovisionnais en romans de tous genres, piochés au hasard de ma flânerie dans les rayonnages.
Ma grande amie de l’époque me téléphona dans la matinée pour me demander ce que je faisais. Je le lui dis et elle s’écria avec enthousiasme : « Tiens, ça tombe super bien ! Tout à l’heure je vais justement à une galette des rois au deuxième étage de la bibliothèque, avec Marianne. Tu veux venir ? »
Marianne était une de ses amies de longue date. Je l’avais rencontrée une ou deux fois. Elle était plutôt gentille, je n’avais pas d’avis particulier sur elle. A part qu’elle était blonde, le nez crochu, la bouche fine et pincée, et qu’elles avaient fréquenté le même collège quelques années auparavant, je ne savais rien. Manger une galette des rois ? Gratuitement ? Au lieu de me contenter d’errer seule au milieu des livres ? J’acceptai.
A l’heure convenue, après avoir fait le plein de lecture, je retrouvai Sabine et Marianne devant la bibliothèque. A l’étage supérieur, la mairie disposait d’une salle qu’elle louait parfois pour des manifestations privées. Nous montâmes.   
 
 Dans la salle régnait un silence qui me surprit. Je m’attendais à une ambiance festive, à de la musique, des rires joyeux, des enfants surexcités… Au lieu de cela, tout était calme. Il y avait bien une musique de fond, si basse qu’on l’entendait à peine. Il y avait bien des enfants, certes, mais endimanchés et sages comme des poupées de porcelaine. Ils restaient près des parents, qui buvaient du vin mousseux dans des coupes qu’ils tenaient avec distinction, en bavardant poliment entre eux.
Plus loin, deux tables avaient été mises côte à côte, tout en longueur. Elles étaient couvertes de piles de livres divers, sur la couverture desquels je reconnus le drapeau tricolore, des symboles familiers mais que je n’identifiai pas tout de suite, et surtout, surtout, le portrait d’un leader politique d’extrême droite.
J’étais effarée. Je tournai un regard incrédule vers Sabine qui, d’un signe de la tête, m’intima le silence. Elle était manifestement au courant, et avait omis de préciser à quel type de « fête » elle me conviait. Je balayai la salle du regard, beaucoup plus attentive : la moyenne d’âge était plutôt élevée. La majorité des personnes présentes avait au minimum une cinquantaine d’années, parfois beaucoup plus. Automatiquement, maintenant que je savais, ils me semblèrent hostiles, malgré un sourire bienveillant, paternaliste, malgré cet air respectable de celui qui ne veut que défendre son bien, sa patrie. De celui qui assume et diffuse les idées les plus terribles avec la certitude d’être dans le vrai. D’être dans le bien. D’être dans son bon droit.
Je réprimai un frisson.
 
J’ignore pourquoi, j’ignore comment, je réussis à avaler une part de galette. Elle avait le goût amer de la trahison. J’étais là, moi la brune, moi l’immigrée, moi l’agent double. Je pensai à tous mes camarades de classe, Rachida, Fadila, à Sofiane aussi, à Nabil et aux autres. A ceux qui partageaient la nostalgie d’un ailleurs originel et authentique, différent géographiquement mais tellement proche dans le ressenti que nous en avions. A mes amis. Mes frères.
L’ascenseur s’ouvrit sur notre étage. Deux petites filles, jolies comme des cœurs, les cheveux frisés, la peau mate déboulèrent, apportant avec elles une fraîcheur salutaire. Des petites filles d’origine maghrébine. J'inhalai avidement cette bouffée d’oxygène. Dans un grand rire, elles s’exclamèrent : « Oh mince, on s’est trompé d’étage ! » avant de rebrousser chemin en gloussant.
Une femme d’âge mûr sirotait son verre en galante compagnie non loin de là. Elle leur jeta un regard noir du coin de l’œil, et dit en esquissant un sourire corrosif : « Oui, je crois, oui… ». La porte de l’ascenseur se referma sur les fillettes.
 
Le brouhaha, pourtant discret quelques minutes auparavant, enfla jusqu’à m’envahir toute entière. Ce fut avec difficulté, au bord de la nausée, que je m’extirpai de là.
En bas, les familles allaient et venaient, les livres sous le bras, le pain au chocolat dans la main, prêt à être mangé. Dehors, les voitures circulaient, klaxonnaient, se talonnaient. Tout était normal.
La vie.
 
 
 
 
C'était un samedi banal.

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commentaires

Soof 12/11/2006 08:50

Elle doit être très longue à digérer cette galette en effet.......
Je me serais sentie aussi très très mal....

Annie 08/11/2006 18:29

bonne soirée
bisous Annie

Artno 07/11/2006 11:08

Dure expérience mais bonne expérience de la réalité d'un "autre monde" bien plus présent qu'on ne le croit, malheureusement !

Jo 07/11/2006 18:30

Alaligne, le prénom a été modifié. Alors forcément, c'est un "clin d 'oeil".
Caramelle, tu ne crois pas si bien dire. Je n'ai plus jamais regardé mon amie de la même manière, et le fait qu'elle cautionne, en ne dénonçant pas et en sympathisant avec un parti et des idées qui me révulsent, a certainement contribué à notre éloignement ultérieur.
J'ai en effet eu du mal à digérer cette galette ;) 
 
Merci à tous pour vos commentaires !
 

tiphaine 06/11/2006 21:47

des mauvaises surprises ça arrive, une fois je me suis retrouvé dans une espèce de secte et je me suis vite sauvé ! mais c'est moins pire que l' expérience de se retrouvé dans une réunion facho !

brendufat 06/11/2006 18:09

Très joli texte. J'ai vécu une surprise du même acabit, il y a longtemps, et il n'y avait même pas à bouffer !