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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

21 novembre 2006 2 21 /11 /novembre /2006 01:36

http://pinkypooh.net/files/u1/menottes.jpg

Un matin, j’entrepris de faire quelques emplettes. Je me retrouvai à déambuler dans le rayon des gels douche, des shampoings, des dentifrices. Près de moi, des mères de famille affublées de leur marmaille, des petits vieux boitillant qui se déplaçaient avec peine et, rapides comme l’éclair, des jeunes femmes pressées de retourner au bureau.
Je me frayai un chemin au milieu de toute cette faune et cherchai du regard le produit dont j’avais besoin. J’avais du mal à le trouver, aussi restai-je plus longtemps que prévu.
A ma droite, un homme s’éternisait lui aussi. C’était plutôt inhabituel, alors je le regardai subrepticement. De taille moyenne, il portait une veste un peu défraîchie, marron. Une chemise banale, sans cravate, avec les deux premiers boutons ouverts. Un pantalon en velours, marron lui aussi, qui tombait sur des chaussures laides mais en bon état. Un type quelconque, celui que personne ne remarque jamais.
Peut-être comptait-il là-dessus, précisément. Tout en marron fadasse, le cheveu terne, ni éblouissant ni inquiétant, il avait toutes les chances de passer inaperçu. Pariant sur sa transparence, il éventra l’emballage d’un lot de cinq savonnettes à l’aide d’une clé pointue, en saisit une et la fourra dans la poche intérieure de sa veste. Interloquée, je levai les yeux vers son visage. Je le trouvai fermé, résolument inexpressif. Le regard fixe, il prit un flacon et le subtilisa avec autant d’aisance qu’il l’avait fait pour la savonnette.
Je tournai la tête à gauche, à droite. A deux pas, deux employées du supermarché plaisantaient entre elles, lâchaient quelques rires, renseignaient des clients. Plus loin, un vigile à l’air austère arpentait l’allée sur laquelle donnaient les caisses, prêt à intercepter tout individu suspect. Et personne ne voyait le voleur, là, sous leur nez, qui se servait à la barbe de tous sans même tenter de dissimuler son acte. Son assurance le rendait insoupçonnable.
Je m’éloignai, un peu rapidement, comme saisie de honte et m’enfuis à sa place. Je continuai mes courses, encore sous le choc, et de longues minutes s'écoulèrent avant que je ne parvienne à penser à autre chose. C’est en passant dans un rayon voisin que je le trouvai à nouveau sur mon chemin. Il remplissait sa poche, qui devait décidément être immense, avec d’autres articles. Une vendeuse était là, juste en face de moi. Elle passa tout près et sans en avoir l’intention, je lâchai, dans un souffle d’indignation : « Cet homme, là, il vole tout ce qu’il peut ».  Quand je repris ma respiration, c’était trop tard. Je l’avais dit.
 
Elle écarquilla les yeux et son regard se posa successivement sur moi, puis sur le voleur. Je m’éloignai, prise d’une agitation soudaine, posai mes articles n’importe où et quittai le magasin sans rien avoir acheté.
Tandis que, dans la voiture, je voyais les kilomètres défiler, je me remémorai l’homme que ma mémoire avait photographié. Sans porter de haillons, il était néanmoins mal habillé. Il volait des produits de toilette. A partir de ces deux seules constatations il était facile de lui inventer une vie de marginal sans le sou luttant obstinément pour garder une certaine dignité. Facile aussi de l’imaginer, les poches pleines et la marche tranquille, s’avancer vers la sortie et se faire héler par l’agent de sécurité aux aguets. Deviner son étonnement, sa peur, son renoncement peut-être ? Et moi tranquille dans ma voiture, seule avec ma conscience et sans les courses dont j’avais pourtant besoin.
 
Parfois, c’est surprenant, on se découvre aussi étranger à ses propres yeux que l’est autrui.

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Published by Jo - dans autrui
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commentaires

Jane 27/02/2010 21:01


excellent ce texte !
cette identification au voleur. ne pas dénoncer se rendre complice donc
ne pas vouloir se faire voleur ne serait-ce par procuration, dénoncer donc..;

durdur !


SdV 30/05/2007 11:25

Honteux cette delation malgre toi!

Jo 23/11/2006 10:22

Je vois que ce texte n'a pas laissé les lecteurs indifférents. Je suis contente qu'il ait suscité des interrogations, parce que c'était l'objectif. On atujours de garndes théories sur ce qu'on ferait.
"Moi, à ta place..."
Oui, c'est vrai. Sauf lorsqu'une situation inattendu se présente, qu'on n'y a pas du tout réfléchi avant, et qu'on ne réagit pas du tout comme on le voudrait. Ca vaut pour beaucoup de cas de figure.

Bettina, aujourd'hui j'ai compris qu'on ne connait pas la vie d'autrui, des raisons qui le poussent à agir.  Dénoncer, c'est porter un jugement qu'on n'a pas forcément le droit de porter. Pour autant, je maintiens que voler n'est pas une bonne solution et que banaliser, accepter cela c'est la porte ouverte à bien d'autres excès. Donc mitigée... Ni totalement indulgente, ni prête à condamer arbitrairement.

Merci à tous pour avoir davantage développé vos commentaires qu'à l'accoutumée.
 

Soof 22/11/2006 16:28

Il fallait oser le mettre ce texte.... et tu l'as fait..... Chapeau !!!

Bettina 22/11/2006 10:31

Petite curieuse que je suis...je viens lire les commentaires sur un "débat" ouvert, ma foi intéressant...
Qu'aurais je fait...?
J'aurais regretté de ne pas avoir mon appareil sur moi pour saisir les expressions de chacun...celle de ce Monsieur, la tienne aussi (presque plus intéressante)...
bises à toi