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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Jeudi 23 novembre 2006
La mère d’Annabelle est une femme étrange.
 
Superstitieuse, elle collait des images ésotériques un peu partout, au gré de ses lubies. Quand nous étions voisines, j’étais, par exemple, terrifiée de me rendre chez elle. Sur sa porte d’entrée était placardée l’effigie d’une étrange bête, un démon biscornu au regard foudroyant qui semblait prêt à sortir de l’affiche pour m’engloutir avec lui dans les tréfonds de l’enfer. Dès que mes yeux se posaient sur cette étrange illustration, j’étais envahie d’une indicible terreur et dévalais en courant les escaliers qui me ramenaient chez moi. Ma mère, elle, riait de bon cœur quand je lui faisais part de ma terreur : « Mais non, faut pas avoir peur, tu ne vois pas qu’elle est folle ? ».
Si, justement.
 
Après notre déménagement, nous nous sommes perdues de vue de longues années, Annabelle et moi. Puis, un jour, par le plus grand des hasards, nous nous sommes rencontrées avec nos familles respectives dans un supermarché de la région. La famille habitait désormais une commune voisine de la nôtre. Le plus naturellement du monde, nous échangeâmes nos numéros de téléphone afin de reprendre le contact interrompu.
De temps en temps, le dimanche, j’allais donc rendre visite à Annabelle. Nous discutions. Parfois nous prenions le thé avec sa mère, toujours souriante. Celle-ci, presque comme une copine, se laissait aller à des confidences. Ce fut ainsi que j’appris l’existence de son amant, Nicolas. Ce n’était un secret pour personne : le mari savait, la fille savait, et toute la famille connaissait l’individu en question. Après une relation passionnelle et passionnée, la mère d’Annabelle avait décidé de s’éloigner d’un soupirant un peu trop envahissant. Elle n’y parvint pas.
Nicolas les harcelait. Il venait rôder sous les fenêtres de son aimée, poussait des hurlements qui déchiraient la nuit et le sommeil des habitants du quartier, criait son désespoir et son abandon jusqu’à ce que la police l’invite fermement à déguerpir. Devant l’indifférence de sa belle, Nicolas se fit plus agressif. Menaçant. Il se sentait capable de tuer celle qui lui tournait le dos, tuer l’époux légitime et cocu contrit, tuer les grands enfants même, s’il le fallait.
Il la suivait jusqu’à son travail, l’attendait quand elle sortait, lui tenait des discours de plus en plus incohérents. Elle s’inquiéta quand il commença à l’appeler « maman ». Là, cela ne fit plus rire personne. Estomaquée, j’assistai indirectement à ce feuilleton réel et suivait le déroulement de l’intrigue avec effroi et stupeur.
 
Je ne m’en aperçus pas tout de suite, tant elle faisait ce geste avec naturel et décontraction, mais la mère d’Annabelle allumait une bougie à chaque fois que j’étais présente. Après avoir remarqué cela plusieurs fois, je pris conscience qu’elle s’adonnait au même rituel à heure fixe. Six heures de l’après-midi. Bougie. Semaine après semaine, que je passe le samedi, ou le dimanche, ou plus rarement en semaine, elle allumait sa bougie à 18 heures pétantes. J’en souris, prenant cela pour une excentricité anodine et sans conséquence, mais trouvai cela plus étrange lorsque, un jour où la mère était absente, je vis Annabelle se précipiter, allumette à la main, vers ce gros cierge afin d’effectuer à l’heure dite le cérémonial maternel. Elle resta évasive devant mes questions et s’empressa de changer de sujet.
 
Nicolas poursuivait son inlassable persécution. Toute la famille vivait désormais dans la peur. Il viendrait mettre le feu, disait-il. Il viendrait chercher « maman » pour l’emmener avec lui. La police ne faisait pas grand-chose, m’expliquait la mère d’Annabelle devant une tisane. Puis, un large sourire déchira son visage et elle me demanda :
-         Tu veux voir à quoi il ressemble ?
-         Oui, bien sûr, répondis-je.
 
Elle se leva, se dirigea vers le lourd bougeoir, qui trônait sur une cheminée inutilisée. De part et d’autre étaient disposées des petites statues, des figurines. Je pris conscience à quel point cela ressemblait à un autel. Soulevant le bougeoir métallique, elle saisit la photographie coincée dessous, et me l’apporta. Nicolas était un homme quelconque, aux traits insignifiants. J’étais bien plus intriguée par toute cette mise en scène que par la physionomie du bonhomme. Quand je lui rendis la photographie, la mère d’Annabelle alla la déposer soigneusement sous le bougeoir d’où elle l’avait extraite. Quand 18 heures sonnèrent, elle alluma la bougie.
Je ne prêtai guère attention à tout cela sauf lorsque j’assistais à ces scènes pour le moins bizarres. Je ne fis pas non plus le rapprochement avec les insectes que l’épouse infidèle élevait dans des bocaux fermés. Elle leur donnait des feuilles de laitue à manger, se moquait à grand rire de mon aversion pour les bestioles et prenait un air à la fois mystérieux et amusé lorsque je lui demandais pourquoi elle gardait ces vers chez elle. Je me souvins des affiches démoniaques de mon enfance, et malgré tout mon rationalisme de jeune adulte, je ne pus m’empêcher de frissonner en imaginant les obscures convictions et les sombres pratiques de la mère de mon amie.
Les mois passèrent. L’autel était systématiquement dressé lorsque je pénétrais chez Annabelle. Dessous, les coins cornés de la photo de Nicolas attiraient mon regard comme un aimant.
 
Un beau jour, au téléphone, Annabelle m’annonça que Nicolas s’était suicidé en se jetant d’un pont parisien. Son corps avait été repêché dans la Seine. La nouvelle fut accueillie avec bien plus de soulagement que de tristesse par les membres de la famille, et c’est comme d’un heureux événement qu’on m’en fit part.
Quand j’eus l’occasion de retourner chez Annabelle, les statuettes, la bougie, la photo qui avaient pourtant surplombé la cheminée des mois durant avaient disparu. Comme si tout cela était désormais inutile maintenant qu'avait été exaucée sa drôle de prière.
 
 
par Jo publié dans : autrui communauté : L'écriture dans tous ses états
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