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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

9 décembre 2006 6 09 /12 /décembre /2006 16:47

Elisabeth était la cousine de Betty, ma meilleure amie. Je l’ai vue quelques fois à peine.
Elle n’habitait pas en France. Fille d’immigrés, elle avait eu le malheur de voir mourir ses parents dans un accident de voiture, alors qu’elle était enfant. Son frère et elle sont donc tout naturellement allés vivre chez leur grand-mère, au pays. De temps en temps, cependant, elle revenait chez sa tante, en vacances. Mon amie l’adorait, et de fait elles étaient très proches malgré les huit ans qui les séparaient. Elisabeth était une jeune fille, presque une jeune femme, alors que nous n’étions encore que des enfants.
Elle était jolie. Je me rappelle ses grands yeux bleus, ses cheveux châtains, frisés, son air mutin. Les garçons du quartier se souviennent certainement encore d’elle, car ils guettaient chacune de ses sorties et rivalisaient pour lui plaire. Elle riait de leur cour effrénée et ne donnait jamais suite. Puis elle reprenait l’avion et ne revenait pas avant plusieurs mois, parfois plus d’une année.
Quand elle était avec nous, c’était génial. Nous allions faire des balades ou barboter à la piscine. Elle était comme une monitrice de colonie de vacances, et pour mon amie, plus qu’une cousine, presque une grande sœur.
Quelques années plus tard, les venues d’Elisabeth en France se raréfièrent. Elle avait un fiancé, alors forcément … Elle se maria avant d’avoir vingt ans. Le temps passa et elle eut son premier enfant. C’est Betty qui me donnait des nouvelles régulières. Elle regrettait le temps où sa cousine était plus disponible, tout en se réjouissant du bonheur auquel elle goûtait enfin après une enfance si difficile.
Quand Betty et sa famille décidèrent à leur tour de retourner vivre dans leur pays, je ressentis un vide terrible. J’avais du mal à passer devant leur immeuble sans un insupportable serrement au cœur. Je me remémorais nos journées de rire, les paquets de bonbons que nous achetions, les après-midi passés à faire du patin à roulettes. Avant, il me suffisait de sonner, et de monter la voir. Désormais, seul le courrier échangé nous empêchait de nous éloigner plus encore que les kilomètres ne l’avaient fait. Ce contact fut maintenu plusieurs années durant.
 
Un matin, je reçus une de ses lettres. Comme d’habitude, je me faisais une joie de la lire. Je la décachetai avec une certaine impatience mais dès les premiers mots lus, je perçus le ton tragique, le désespoir qui s’en dégageaient et retins mon souffle.
Betty me parlait d’Elisabeth. Elisabeth qui était devenue orpheline à dix ans et qui avait cru que la vie était belle en profitant de l’amour de son mari et de son fils. Sauf que l’amour, parfois, ça s’arrête. C’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut ? L’amour ça va, ça vient. Et ça s’en va plutôt vite quand le mari distribue des coups à la place des baisers d’antan.
Elisabeth n’était pas femme à subir sans agir. Elle quitta l'époux violent et se réfugia avec son enfant chez la grand-mère qui l’avait élevée. La chose qu’elle ignorait, et qui devait changer la donne, c’est qu’elle n’était pas partie seule avec son fils. Un autre enfant, trait d’union bien particulier, la liait encore à cet homme qu’elle venait de fuir. Elisabeth était enceinte.
Peut-être parce qu’elle vivait dans un de ces pays qui, bien qu’ils soient européens, interdisent encore l’avortement, elle n’imagina pas un seul instant interrompre sa grossesse. C’est le mari qui s’en chargea, lorsqu’il l’apprit. Un soir, alors qu’Elisabeth était dans son cinquième mois de grossesse, il la traîna jusqu’à l’un de ces sordides endroits où l’on se débarrasse des fœtus non désirés. J’imagine qu’il s’en est allé bien vite, pour ne pas avoir à réfléchir à ce qu’il venait de faire.
Bien sûr, c’était illégal. Bien sûr, la grossesse était trop avancée. Bien sûr, cela se passa mal. Quand l’hémorragie se compliqua, les bouchers d’un autre âge préférèrent abandonner dans la nuit une Elisabeth agonisante.
Betty me racontait dans sa lettre déchirante qu’on l’avait trouvée au petit matin. Seule, dans la rue. Morte.
 
Je n’ai vu Elisabeth que quelques fois. Au quotidien, elle ne me manque pas, je ne souffre pas de son absence. Je n’ai même plus de relations avec ceux qui la pleurent encore. Cependant, je ne peux l’oublier, parce que le souvenir de ses yeux bleus et de son sourire si plein de gaieté est encore bien présent à mon esprit. Et aussi, sans doute, parce que son effroyable histoire n’est pas le récit d’un autre temps ni d’un ailleurs très différent d’ici.

 

 

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Published by Jo - dans L'enfance
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commentaires

Jane 27/02/2010 21:46


pourquoi j'ai hésité à lire ce texte ! j'aurais mieux fait de m'abstenir !
je vais aller me réfugier dans les bras de mon homme !

( quelqu'un en parle dans les commentaires, il faut absolument que tu regardes les soeurs de la miséricorde )


Jo 12/12/2006 01:00

J'ai hésité, j'ai eu du mal à raconter cette histoire, je vois toutefois que j'ai eu raison de le faire.

chriscraft_ 11/12/2006 21:23

je ne sais que dire, jo mais tu l'as dit cent fois mieux que je ne saurai le dire
 

Moâ 11/12/2006 17:30

Kikou Jo :-)))Les mots pour le dire, la narration pour comprendre, et ton vécu pour percevoir cette émotion qui se dégage de cette tragique histoire.Hélas, qui est encore d'actualité, sous des formes diverses.Merci pour  ces écrits qui doivent nous interpeller et nous faire réfléchir.Bisous toâ...

Claudine 10/12/2006 17:11

Me doutais bien, dès les premiers mots, que ça tournerait au tragique !! Tu as un don, tu sais....  ;-)