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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

12 décembre 2006 2 12 /12 /décembre /2006 00:19

http://data.photos-animaux.com/photos/540/5391/539050.jpg

 

Perdue dans la foule des voisins hostiles que j’ai côtoyés se détache la figure de Mme F.
Mme F. était une vieille dame minuscule, frêle et branlante sur sa canne. Elle marchait avec lenteur et peine. Malgré la concentration que lui demandait chaque pas supplémentaire, son visage s’éclairait d’un sourire lorsqu’elle croisait une personne de ma famille. Elle discutait, prenait des nouvelles, parlait d’elle. Elle était aimable, Mme F.
C’était la seule petite vieille qui portait de l’affection à notre chien. Ce berger allemand, peut-être du fait de sa taille, ou de sa fougue, avait su attirer sur lui autant que sur nous l’hostilité de tout l’immeuble. On nous conseillait de le donner. De le placer à la SPA. De l’abandonner sur une aire d’autoroute. De le faire piquer. Mme F., totalement à contre-courant, faisait promettre à mon père de ne jamais se débarrasser de notre fidèle compagnon. « Vous le gardez, hein, sinon, je vous coupe les oreilles ! »  menaçait-elle affectueusement.
L’animal, sentant probablement l’exceptionnelle bienveillance de la voisine, lui faisait la fête, la flairait partout, remuait vivement la queue à chaque fois qu’il la croisait. Elle ne manquait jamais de l’appeler et de passer une main striée de grosses veines bleues sur son imposante tête, avant de rire, dévoilant ses larges dents jaunies par les ans et le tabac. « Ah oui, il est gentil, ce chien ! Gentil le chien-chien ! » s’exclamait-elle.
Ca faisait du bien, cette gentillesse. Quand je croisais une autre vieille voisine, elle me jetait le plus souvent un regard noir, hostile, oblique. Marmonnait quelque sombre malédiction tandis que je m’éloignais. Avec Mme F., point d’animosité ni d’intimidations incantatoires.
 
Un soir, c’est mon père qui la croisa en promenant le chien. Elle n’était pas de ces petites mémères frileuses qui se couchent avec le soleil. A près de minuit, elle rentrait tout juste. Le sourire aux lèvres, appuyée sur sa canne, elle entama la conversation immédiatement. Mon père s’arrêta, discuta avec elle, plaisanta. Elle sentait le vin, la piquette de bistrot qu’elle avait probablement partagée avec de vieux amis du quartier. Elle tenait mal sur ses jambes, Mme F., et l’ivresse majorait l’extrême précarité de son équilibre. Ses propos n’étaient pas toujours cohérents non plus, mais la bonne humeur était là, à toute heure du jour ou de la nuit. Alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre l’ascenseur, elle revint sur ses pas pour flatter la tête du chien.
-         Comment s’appelle-t-il, déjà ? demanda-t-elle.
-         Toby, répondit mon père.
-         Toby, Toby! appela-t-elle tout en approchant sa main de l’animal.
Celui-ci s’agita, remua la queue et entreprit de faire le beau. Il se cabra sur ses pattes arrière en une fraction de seconde, si vite que mon père n’eut pas le temps de le tirer en arrière, et ses pattes avant retombèrent lourdement sur la poitrine de la fragile petite vieille. Elle chancela. Ouvrit de grands yeux avant de tomber à la renverse. Elle s’écroula sur le sol sans même essayer de se retenir et ne se releva pas jusqu’à l’arrivée des pompiers.
 
-         Bah alors, ma p’tite dame ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ? demanda l’un d’eux en s’accroupissant près d’elle.
Elle expliqua qu’elle était tombée, que c’était pas de chance, qu’elle n’arrivait plus à se mettre debout.
-         Oui, pas de chance, je vois ça, fit le pompier en humant l’odeur de vin qu’elle dégageait.
-         Dîtes … Vous n’auriez pas un petit remontant ?  Juste un petit verre .... réclama Mme F. encore allongée sur le sol.
Les pompiers se regardèrent, complices, et partagèrent un petit rire amusé.
-         Ah non, madame, je crois que le remontant serait de trop… !
 
Entre-temps, d’autres voisins étaient venus s’enquérir des événements. Certains sortaient en pantoufles et pyjama, d’autres le visage ensommeillé. Evidemment, on dit que le chien, fauve dangereux, avait sauvagement agressé la pauvre vieille sans défense, et on promit à mon père le châtiment qu’il méritait. Cela tournait au lynchage public. La blessée, entendant de tels propos, précisa depuis sa civière, devant les secouristes, que la pauvre bête avait juste voulu lui dire bonsoir, qu’en aucun cas elle n’avait manifesté d’agressivité à son égard.
Pas rancunière, Mme F.
 
Elle fut emportée dans le grand camion rouge, avec bonne humeur.
 
Nous apprîmes qu’elle s’était cassé le col du fémur. Après son séjour à l’hôpital, elle fut placée en maison de retraite.
Puis elle mourut, quelques mois plus tard, sans jamais être rentrée chez elle.

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Published by Jo - dans autrui
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commentaires

chris qui arfe\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\ 13/12/2006 23:27

ah vi je vois tout à fait la scéne tu es vraiment douée pour nous faire partager ces petits riens qui valent tout dans une vie
merci à toi
et qu'est devenu toby ?
 

Anansie 13/12/2006 23:24

elle méritait bien cet hommage; il y a des gens comme ça qui donnent et donnent encore et qui reçoivent peu d'amour; et puis là ironie du sort, on est une dizaine à penser à elle... juste retour des choses. et le chien après ça, il a pas trop culpabilisé?

Artno 13/12/2006 10:23

Pas cool cool (de fémur!?) tout ça... mais tendre à la fois. Wouaf !
Le titre m'a rappelé cet petit texte (même titre mais autre genre) de votre serviteur et admirateur :
Ironie du sort, j'ai la manie de l'ironie, dont le nid en or n'est pas encore fini...

Art.No.000097f

koulou (flégroll) 12/12/2006 19:20

à propos de rupture de col de fémure, saviez-vous que les personnes âgées ne se cassent pas cet os en tombant mais tombent parce que cet os se casse sous leur propre poids du fait de l'ostéoporose ... Poids superflus qui, dans ce cas à été ajouté par le chien ...

Bettina 12/12/2006 15:07

Je sais pas pourquoi Jo, à mesure de ma lecture je m'attendais à une fin comme celle-là...
Enfin si je sais pourquoi...
Que dire c'est vrai, souffle coupé.
Merci JO