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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

14 décembre 2006 4 14 /12 /décembre /2006 00:01

http://cc.img.v4.skyrock.net/8748/59468748/pics/2476912099_1.jpg

Après mes études, sans vocation réelle, je me suis retrouvée parachutée dans un collège de banlieue. J’étais prof, je n’avais compris ni comment, ni pourquoi. Certes, j’avais passé un concours, puis une année de stage à enseigner à des bambins mignons comme tout dans un établissement tranquille, mais là, l’entraînement était fini. Je devais entrer dans l’arène.
Je me souviens de (presque) tous mes premiers élèves. Depuis, j’ai pu en oublier, leurs visages se sont superposés, les noms évanouis. Mais ceux qui, cette année-là, m’ont fait face sont encore bien présents à mon esprit.
Parmi eux, il y a L. Je pourrais lui inventer un autre prénom, le transformer pour respecter au mieux son anonymat, c’est vrai, je pourrais tout ça. Je n’y arrive pas. Derrière ce L. il y a un prénom, tout un nom de famille associé, un visage qui automatiquement me reviennent. Troquer son identité contre une façade m’empêcherait peut-être de le livrer tel que ma mémoire l’a conservé.
 
Je suis arrivée, donc. Devant moi, point d’enfants innocents armés de bonnes intentions, mais de grands dadets adolescents, des filles à la poitrine proéminente, au déhanché provoquant, au maquillage outrancier ; des garçons gigantesques, qui avaient manifestement quelques années de plus que l’âge attendu, certains imberbes, d’autres couverts d’un duvet diffus, les autres pubères depuis bien longtemps. Dans les couloirs, dans la cour, des cris, des insultes, des éclats de rire. Des bagarres parfois.
Et puis eux, et moi.
 
Dans la salle, une classe m’a impressionnée particulièrement. Les garçons avaient plus souvent seize ans que treize. Ils me scrutaient l’œil mauvais, lâchaient des ricanements, jaugeaient mon attitude ainsi que mes réactions. Parmi eux, j’en repérai un immédiatement. Il était massif, avec de larges épaules, des mains épaisses, des cuisses musclées. Debout, il me dépassait de quelques centimètres. Son regard menaçant ne me quittait pas. Il se balançait sur sa chaise avec la ferme volonté d’effrayer. Comme si son physique n’y suffisait pas, il entreprit de pousser des cris. Non pas des glapissements moqueurs pour amuser ses camarades, non. Des cris gutturaux, des grognements de monstre féroce auquel il s’évertuait par la même occasion à ressembler.
-         L., s’il te plait, tu peux cesser de te balancer sur ta chaise ?
-         Whouôôôôôôôôôôôôôôôôôôô, rugissait L. pour toute réponse.
 
Je l’ai menacé, je l’ai puni. Il ne répondait pas, marmonnait parfois, poussait son cri de guerre, la voix caverneuse. Une fois, il a jeté sa chaise à terre et s’est mis à la rouer de coups, tout en grognant avec application son « Whouôôôôôôôôôôôôôôôô » caractéristique. Ce déchaînement de violence était déroutant, mais étrangement L. cessa dès lors de m’impressionner. J’établis un plan d’action. L. comme ses camarades finirent –presque- par être domptés et les mois passant, je m’attachais à eux.
L. ne rendait jamais une copie. Lors des contrôles, il regardait à droite, à gauche, essayait de distraire ses camarades puis, constatant que c’était peine perdue, il prit l’habitude, sitôt le sujet distribué, d’enfouir sa grosse tête entre ses mains et de faire un somme. Lorsqu’il partait, je ramassais l’énoncé, qui avait été laissé à l’endroit exact où je l’avais posé lors de la distribution.
Le père de L. ne comprenait pas ce que nous essayions de lui dire. Il n’en démordait pas : son fils serait ingénieur.
-         Hein, tu vas travailler, L. ? lui demandait-t-il devant les professeurs qui l’avait convoqué. Dis que tu vas te mettre au travail.
-         Mouairf, faisait L., la tête rentrée dans les épaules, l’air profondément ennuyé.
Et père et fils partaient sans croire à leurs promesses, laissant une équipe pédagogique persuadée d’avoir perdu son temps.
L. s’ennuyait. Pendant des mois, je ne sus pas s’il était capable d’écrire. Un jour, je lui demandai de lire et constatai qu’il ânonnait péniblement. Il suivait le texte de l’index, comme les jeunes enfants, mais au lieu de faire le clown, il se laissa totalement engloutir par l’effort que lui procurait le fait de déchiffrer le paragraphe. Les yeux fixés sur les phrases, totalement concentré, il se mit presque à transpirer. Syllabe après syllabe. Dans la salle de classe, un silence de mort s’installa. Personne n’osait rire de peur de se faire casser la figure par un L. humilié. Je n’osais l’interrompre pour éviter qu’il se sente exclu, incapable d’exécuter une tâche simple que je demandais quotidiennement aux autres élèves. Nous l’écoutâmes donc. A la fin du paragraphe, je le remerciai pour sa contribution et passai à autre chose. En l’observant subrepticement, je perçus, plus que la gêne ou l’inconfort, une certaine fierté d’avoir été jusqu’au bout.
 
Progressivement, L. cessa de me déranger. Il venait, s’installait dans la classe. Dormait la plupart du temps, ou bien attendait calmement que le temps passe. Il était aimable, me disait bonjour, au revoir, était toujours souriant quand je le croisais dans la cour du collège ou dans la rue. Et puis, de temps en temps, quand un bruit ou un éclat de voix le tirait de son sommeil scolaire, il ouvrait un œil, retroussait une babine et lâchait un  « Whouôôôôôôô » irrité avant de se rendormir. Je continuais le cours sans plus y prêter attention.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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commentaires

Jo 07/06/2014 11:55


Merci ! :)

Proald 07/06/2014 06:57


Bravo pour cet article ! :)

Marc Duboisé 17/05/2007 12:59

Joli récit. La bête terrassée par la lecture...

Roland 24/12/2006 15:24

C'est ça le fruit de la nouvelle politique  de l'Educ. Nat. On refuse les examens et les redoublements, et on met dans des classes des gens qui n'ont pas du tout le niveau!En fait j'ai lu que l'Etat considérait maintenant l'Ecole comme simplement une garderie; et non pas un lieu de savoir, encore moins un lieu où on apprenait un bagage et une culture commune, chose à laquelle on a complètement renoncé, non seulement un lieu où on dresse les enfants, puisqu'ils ont supprimé le service militaire la conception de la société maintenant c'est -pire!! - la caserne toute la vie, de 2  ans jusqu'à la "Maison de Retraite"..., où on essaye de former des "veaux"  du futur troupeau bien sage, discipliné et habitué aux contrôles policiers (il paraît que maintenant on en met devant les lycée, histoire d'habituer les enfants aux brimades et à humiliation muette) du Libéral-Fascisme  des supermarchés,  de la DDASS et des emplois précaires; et puis bien sûr on essaye de les faire rester là le plus longtemps  possible pour faire baisser les STATISTIQUES du chômage!

Muad' Dib 14/12/2006 23:48

Bonsoir Jo, cette nouvelle anecdote est vraiment très émouvante car tu sais trouver les mots justes pour nous accrocher jusqu'à la fin de ce récit intimiste ... En quelques lignes, nous nous sommes attachés aux personnages et nous sommes déjà impatients de connaître la fin de cette leçon de choses de la vie.
Bises,