Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : AUTRUI
  • AUTRUI
  • : Tous ceux qui croisent notre chemin sont susceptibles de laisser une trace de leur passage.
  • Contact

Texte libre

Recherche

Texte libre

Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Archives

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

15 décembre 2006 5 15 /12 /décembre /2006 00:02

 Lire la première partie

 

 
http://genepinord.files.wordpress.com/2009/05/prison-liberte-barreaux-evasion-2741257xwmmf_1378.jpg
L’année scolaire qui suivit, L. comptait encore parmi mes élèves. Alors que des collègues se lamentaient de le retrouver, j’étais plutôt contente. C’est vrai, L. ne travaillait pas, mais il ne me gênait pas non plus. Il agit dans la continuité des mois précédents, dormait en classe, ne sortait ni stylos ni cahiers, ne rendait aucune copie et, de temps à autre, avait un sursaut d’agressivité et un « whouôôôôôô » déchirait un silence presque studieux. Les autres élèves, en fonction de leur humeur, riaient un peu ou n’y prenaient pas garde.
Une fois, j’eus une altercation avec un autre élève. Il répondait, insolent, plein de rancœur et s’avançait vers moi, prêt à en découdre. Je pris la résolution d’exclure ce garçon qui parasitait mon cours. Après les éclats de voix, les copains qui prennent partie, les menaces, les tentatives de négociation, la porte claqua. L., qui n’avait cessé de dormir pendant tout l’épisode releva un visage endormi, balaya la classe d’un regard engourdi et, manifestement furieux d’avoir été arraché à un sommeil profond, il s’écria d’une voix grave et rocailleuse : « Bande de crevaaaaards !  ».
 
La classe de L. était extrêmement pénible. Bavarde, agitée, constituée de gamins perdus, à la situation scolaire, familiale, sociale et économique extrêmement difficile. Les heures de cours avec eux frisaient l’insupportable et c’est vidée, exténuée que j’envisageais, pendant quelques instants, la reconversion.
Je m’en plaignais tellement que personne ne comprit ce qui me prit lorsque je décidai, héroïquement, de les emmener au Musée du Louvre. « Mais tu es folle, pas cette classe-là !? » me dirent quelques collègues atterrés. Si, cette classe-là. Ces enfants-là, qui n’avaient peut-être même jamais été au musée, et qui ne s’y rendraient peut-être jamais si l’école ne les y emmenait pas.
Un mercredi matin, nous voilà partis. Au fond du car, L. et ses amis écoutaient du rap et mal assis sur leur siège, dansaient à moitié en agitant les bras à la manière des chanteurs qu’ils admiraient. Arrivés devant le Louvre, nous fûmes obligés d’attendre avant de faire entrer le groupe. Deux élèves avaient quitté le rang pour se coller à de jeunes filles, des touristes qui étaient plus loin, en faisant des gestes sexuellement suggestifs. Ils furent sévèrement réprimandés, mais cela n’empêcha pas d’autres garçons de nous semer en plein musée. Je m’attendais presque à ce qu’ils essaient de voler la Joconde. Ce fut une véritable course-poursuite pour les retrouver, les rattraper, les réintégrer à leur classe. J’étais furieuse, regrettant ma belle énergie dépensée.
Soudain, je vis L. Grand, costaud, lui qui ne semblait s’intéresser à rien se tenait là, débout, les bras ballants, le regard halluciné, en train de contempler une toile du XVIIème siècle. Je l’observai un instant. Ses yeux allaient d’un détail à l’autre. Il se retenait de poser ses mains à plat sur le tableau de maître pour vérifier que ce n’était pas une illusion. Ahuri, sonné, il passa à un autre tableau, gigantesque, magnifique, et demeura figé dans sa contemplation incrédule. Je m’approchai de lui. Il ne remarqua pas ma présence.
-         Ca te plait ? lui demandai-je.
Il tourna la tête vers moi, esquissa un sourire qui mourut avant d’éclore et me dit :
-         Oh, M’dame, c’est un vrai mec qui a dessiné ça ?
Bah non, c’est un extra-terrestre, voyons ! eus-je envie de lui répondre pour le taquiner, mais je n’en fis rien, de peur de rompre la grâce du moment. Sans attendre ma réponse, il poursuivit :
-         Mais z’êtes sûre ? C’est pas une photo ?
-         Eh non, la photographie n’existait pas encore à cette époque. C’est une peinture.
-         Rhôlalaaaaaaaaaaaa ! Truc de ouf !
Et soudain, les incidents, la fatigue, le stress, l’énergie que je croyais ne plus avoir, tout cela perdit de son importance face à L. et à son émerveillement.
L., 16 ans, découvrit l’art un mercredi de mars.
 
 
Evidemment, je ne m’attendais pas à ce que L. fasse de grandes études. Cependant, quand quelques mois plus tard, j’appris qu’il ne reviendrait pas au collège parce qu’il était en prison, j’ai senti un grand vide mêlé d’un épouvantable sentiment d’échec. Je me renseignai sur la raison de cette incarcération, persuadée que le jeune imbécile avait volé une voiture, au pire braqué un commerce de quartier. Mais non.
L. était en détention pour tentative de meurtre. Pris dans une guerre des gangs tristement classique dans certains quartiers, il avait enfoncé un tournevis dans le poumon d’un autre jeune.
Rien n’excuse son acte, pas même le fait que s’il n’avait pas agressé la victime, c’est sans doute lui qui aurait été blessé, ou tué.
 
Pourtant, ce jour-là, j’ai pleuré.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Jo 11/02/2008 14:11

Cesario, je ne sais pas de quel discours fataliste tu parles  exactement. Pour te dire la vérité, le discours le plus fataliste qu'il m'ait été donné d'entendre sort précisément de la bouche de ces jeunes, et pas de leurs professeurs, ni même des politiciens (enfin tout dépend lesquels, quand même...). Reviens sur mon blog, il y a quelques futurs textes qui seront susceptibles de t'intéresser ;-))

Cesario Verde 11/02/2008 13:55

Voilà un très beau billet, très émouvant. Bien sûr, on ne peut s’empêcher de songer à cette terrible fatalité, à cette terrible prédestination que subissent ces jeunes des quartiers difficiles. La vie et la  réussite de ces jeunes sont nécessairement plus difficiles ; leur environnement urbain et socio-économique inclinent vers ces destins malheureux. Mais aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de penser également que si nos discours étaient sensiblement différents des discours traditionnellement fatalistes, quelque chose pourrait changer, au moins pour quelques uns d’entre eux. Je suis né et j’ai vécu 20 ans dans l’un de ces quartiers dits difficiles, voire très difficile ; j’ai connu la violence et la pauvreté ; je suis fils de parents immigrés portugais, un père ouvrier et une maman femme de ménage dans les écoles qui se sont saignés toute leur vie pour que leur enfant ait un jour une vie plus heureuse. J’ai été l’un de ces enfants difficiles, rude, violent et j’ai eu les plus mauvaises fréquentations qu’il soit. Tout ça jusqu’au jour où mon professeur de français m’a complimenté pour un devoir en forme de poème dont le thème devait porter sur le silence… J’ai cru alors trouver ce pourquoi j’étais doué et je me suis mis à emprunter (ou voler…) tout recueil de poème qui me passait par les mains. Je suis insensiblement passé à la littérature en général. Mes résultats se sont considérablement améliorés. Je suis devenu curieux de tout et j’ai appris à aimer l’école. Toujours aussi insensiblement je suis passé du statut de cancre à celui de bon élève. J’ai passé mon bac et j’ai entamé des études de droit et je suis aujourd’hui avocat. Récemment j’ai appris que deux de mes camarades de galère, deux de mes plus violents camarades, avaient fortune à Londres en tant que trader. Les autres ? Beaucoup d’entre eux me contactent pour des problèmes avec la justice et j’ai beaucoup de mal à leur expliquer que je ne suis absolument pas spécialiste de droit pénal et que j’aurai part conséquent beaucoup de mal à les aider. Mais j’y songe ; je dois faire quelque chose dans ce sens. Mes parents habitent toujours le quartier ; et je vois bien que la situation ne s’est pas améliorée depuis 9 ans, 1999, année où j’ai quitté le quartier. Seulement, les jeunes aident ma maman à porter ses courses, lui ouvrent la porte et ne manquent pas de lui dire bonjour car elle est la maman de l’avocat, celui qui est né et a grandit dans le quartier mais « qui a été loin et qui s’en est sorti ». et s’il y a bien une voiture qui ne brulera pas, c’est la vieille 309 de mon papa, car il est le père de l’avocat et les jeunes la protègent. C’est ce respect pour la « réussite » qui me fait penser aujourd’hui que si on ne les bridait pas par ces discours fatalistes, les choses pourraient être différentes. Je continue de penser que ce sera inéluctablement plus difficile pour ces jeunes. Qu’ils pâtissent de leur environnement. Mais je me dis que si l’ont cessait de le leur dire, il songerait plus facilement à braver l’inclinaison de leur destin. Si je continue à glisser un bulletin rouge dans les urnes, en espérant que les choses changent dans ces quartiers, je pense que le discours que je servirais à ces jeunes serait un discours volontariste, résolument volontariste. C’est ce discours que je ferai à ceux qui voudront bien l’entendre et à mon pitit enfant de 6 mois.

naninou 14/03/2007 21:15

je suis tombé au hasard sur votre blog , je chjercher "Hlm" sur image dans google pour un exposé, quand j'ai vu votre image et que j'y ai cliké dessus!
alors j'ai lu votre Histoire, au début je ne vouyais vraiment pas comment elle allait évoluer! Et comme je n'avais pas lu la suite mais qu la 1ère partie toute la journnée je me suis demander se qui allait arriver!
 Et qu'elle ne fut pas ma surprise quand j'appris qu'il avais aimer une oeuvre d'art!! moi même j'ai la même admiration pour les tablau de cette merveilleuse époque !!
Mais qu'elle fin triste mais....surtout très vrai on ne change pas ce qu'on est ! et même si ce n'était pas lui qui l'avait voulu, c'est la vie!
moi ossi je crois que j'aurais pleurer!!!

Derdre 18/01/2007 00:23

Je découvre ton blog, je suis éblouie.par la force que tu dégages, et que tu transmets, surtout. La vie est ce que l'on en fait.Au plaisir.

Jo 18/12/2006 00:08

Si l'histoire avait été fictive, l'option "braquage d'une galerie d'art" aurait pu constituer une chute intéressante. Hélas, dans la réalité vraie, ça se passe de manière plus banale et plus glauque.

Artno, Soof, la Muse, Sandy, je ne crois pas que cet épisode soit resté dans la mémoire de L. Il a du être rattrapé par une toute autre réalité. Je dois être la seule à y penser encore.

Je suis d'accord avec ceux qui parlent de "malédiction"(Sugus), de "condamnation" par avance (Koulou), mais heureusement, il y a des gamins qui partent avec les mêmes bases, le même profil et qui s'en sortent très différemment. Et il y a ceux qui partent mal mais qui finissent par comprendre à temps.
A tous, merci pour vos commentaires que j'apprécie toujours de lire.