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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

26 décembre 2006 2 26 /12 /décembre /2006 00:08
Des années durant, elle fut ma tante. Quand mon oncle est mort, toute la famille effondrée lui a manifesté la sympathie et apporté le soutien qu’elle méritait. Elle était désormais seule, avec ses enfants : mes deux cousines, deux jumelles adolescentes, et mon jeune cousin qui était encore bien petit.
Les premiers temps, elle se vêtit entièrement de noir, se drapa dans la respectabilité que confère l’extrême chagrin du deuil. Elle se rendait au cimetière chaque semaine, lavait la tombe de l’époux regretté pour qu’elle demeure propre, la fleurissait pour qu’elle ne soit pas trop triste, et repartait avec la satisfaction du devoir accompli. Elle était irréprochable, comme le sont les veuves qui habitent les petits villages où la plus petite grimace de douleur, la moindre larme échappée sont consignées, commentées, disséquées.
Elle habitait toujours la maison qui avait abrité sa vie conjugale. Les enfants avaient toujours leur chambre, mais désormais l’absence du père emplissait le foyer plus que sa présence, jadis. Quand ma mère franchissait le pas de la porte, elle se retrouvait face au portrait pieusement encadré qui accueillait chaque visiteur, et lâchait une larme en mémoire d’un frère disparu trop tôt. Les cousines baissaient la tête, le petit ne laissait rien transparaître. Il avait neuf ans.
 
Et puis la vie passe, la silhouette sombre reprend vie petit à petit. Un rire s’échappe, une lueur de joie illumine le regard. On la voit monter dans une voiture, une fois, puis deux. Les voisines se mettent à parler, à chuchoter, et la rumeur enfle, s’étend comme une traînée de poudre. « Non, c’est vrai ? » disent les uns. « Ah mais bien sûr ! » confirment les autres. « Et ça fait longtemps… » s'offusquent les bien-pensants.
Elle avait un amant, la veuve. Depuis des mois. Bien sûr, on ne peut pas mourir avec le conjoint disparu. Bien sûr. Mais elle, elle avait trouvé le moyen d’avoir une aventure avec le fleuriste qui avait livré les fleurs aux obsèques. Il en avait passé, du temps avec la veuve, peut-être l’avait-il consolée alors que le corps du défunt était encore tiède.
Pour ma famille, ce fut un affront impardonnable. Et c’est ainsi qu’elle cessa définitivement d’être ma tante.
 
Mes cousines grandirent, se marièrent, eurent des enfants. Leur frère, que j’avais quitté enfant, était désormais un adolescent, un inconnu. Il vivait toujours, avec sa mère, dans la maison qui l’avait vu naître. On disait qu’elle avait des dettes, que la vie était difficile pour elle. Qu’elle ne payait plus son loyer. Les relations avec son jeune rebelle de fils devaient être bien compliquées aussi, comme elles le sont toujours lorsque la progéniture bien-aimée traverse cette phase critique où elle cherche à s’affirmer dans l’opposition.
 
Un soir, ma mère reçut un coup de fil. On lui apprit que son ex belle-sœur venait de faire une tentative de suicide. Elle était à l’hôpital, totalement brûlée de l’intérieur par le désherbant hautement toxique qu’elle avait ingurgité. Elle n’était pas morte, non, mais les médecins ne se prononçaient pas quant à l’évolution de son état. Les réactions furent mitigées. L’émotion était là, c’est vrai, mais encore pleine d’une rancœur non dissipée. Et puis quel égoïsme, se suicider en laissant son fils mineur, seul au monde, avec des dettes pour seul héritage !
Le lendemain, on nous expliqua que la veuve pleurait sur son lit d’hôpital, se lamentait sur ses atroces souffrances physiques et sur le geste inconsidéré qu’elle regrettait désormais. Non, tout bien réfléchi, elle ne voulait plus mourir.
 
 
C’est bête, parce qu’elle mourut vraiment, après une terrible et longue agonie.
Ses filles, éplorées, se rendirent au cimetière. Son fils en revanche refusa catégoriquement d’aller à l’enterrement, tant il en voulait à sa mère de ce geste irréfléchi mais définitif. On vint le chercher, on parvint à le convaincre, et la cérémonie eut lieu.
 
Dans le petit cimetière d’un tout petit village reposent désormais, dans la même tombe pour l’éternité, mon oncle et sa veuve joyeuse.

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Published by Jo - dans autrui
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commentaires

Jo 27/02/2010 22:07


Jane, cela fait bien longtemps que mon blog n'avait pas reçu un si grand nombre de commentaires. Merci pour l'intérêt porté à mes textes, cela me touche beaucoup ! (je
ne sais pas si on se connait ...?)


Jane 27/02/2010 21:55


tu racontes si bien ce pourquoi je deteste les petits villages.. et la famille aussi.


cyril 11/03/2007 00:03

Je ne dirais pas que tu es quelqu'un d'optimiste, mais plutôt de pessimiste, avec une certaine foi dans la vie malgré tout (j'ai dis certaine)...ceci dit, je ne vais pas essayer de faire un portrait psychologique de toi Jo...de plus, ton style est trés journalistique, ce qui rend la chose difficile. Bref,...
Je suis entièrement d'accord avec le fait que les commérages et les médisances pourrissent la vie de bien des gens... il faut croire que certains n'ont rien d'autre à faire de leur triste vie que colporter des ragots sur leurs congénères. Qui sommes nous pour juger? De quel droit pouvons nous dire celui ci a mal agit, celle là aurait du faire comme cela...etc..
Si seulement nous avions en tête que chaque personne fait de son mieux, avec ses moyens, les choses iraient beaucoup mieux. Mais il est parfois difficile de faire preuve d'empathie, lorsque plusieurs sentiments antagonistes se mèlent dans une même histoire.
Enfin, ce texte est une belle preuve d'intolérance au sein d'une famille, qui malheureusement se répète indéfiniment, dans de nombreux autres clans familiaux...avec des répercutions plus ou moins graves.
Merci de nous faire partager ton regard aiguisé...
Quelle tristesse............................l'être humain est quelquefois d'une connerie sans borne!
Quelqu'un a dit un jour "il y a deux choses qui sont infinies: l'univers et la connerie humaine....mais pour l'univers je ne suis pas sûr".
 Comme tu peux le constater, je ne suis pas non plus d'un naturel trés optimiste en ce qui concerne l'humanité...
Bien à toi...
Cyril / Zé

Jo 28/12/2006 00:27

Ce qui est terrible c'est cette pression qui existe dans les petits villages, l'impression d'avoir des comptes à rendre sur la vie que l'on mène à des gens que ça ne regarde pas, sur des choses banales comme sur des événements plus personnels. Maintenant, en ce qui concerne le cas précis de cette femme, je laisse à chacun le soin de se faire sa propre opinion... 
 
Serge, je ne suis pas certaine d'être optimiste...
Bettina, aussi étrange que cela puisse paraître, je ne dépeins pas une autre époque. Le suicide de cette femme date d'il y a dix ans, à peine.
Diane, Sophie, Sugus, Khassiopée et les autres... Cela fait toujours plaisir quand nos textes plaisent. Même si ceux qui écrivent le font d'abord pour eux, cela reste agréable d'avoir des lecteurs, et s'ils apprécient c\\\'est encore mieux !   :-)

Artno, personne de ma famille ne laisse régulièrement des commentaires sur ce blog...

artno 27/12/2006 22:20

à Soof, comment ça je ne suis pas loin de la vérité ;-) ...serais-tu de la même famille que notre idole Jo ?