Elle avait une douzaine d’années. C’était une fille aux cheveux d’un blond terne, coupés courts qui encadrent un visage aux traits épais. Les extrémités de ses mains étaient de petits boudins boursouflés. Les ongles avaient presque disparu et seul subsistait un amas de peaux déchirées. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de les porter à sa bouche pour les grignoter encore et encore.
Parfois nous en parlions. Elle avait tout essayé, même l’atroce vernis au goût détestable, mais envers et contre tout elle persévérait dans cette habitude. Ses parents ne savaient plus quoi faire, et cela semblait la mettre en joie.
Elle s’appelait Christelle et nous habitions le même immeuble. Mon père en était le gardien. Chaque soir, il sortait les poubelles. Parfois, les gens jetaient tout en vrac et il devait vérifier que tout était bien dans des sacs.
Un soir, il revint chez nous l’air étonné, en nous annonçant qu’il y avait un sac entier de fournitures scolaires neuves, des stylos dont l’encre sentait les fleurs, des stylos de toutes les couleurs, avec des cœurs, des étoiles, des gommes décorées, des crayons encore jamais taillés.
Moi qui adorais tous ces objets, je suppliai mon père de m’apporter cet inestimable trésor. Ma mère protesta mais mon père céda. C’était impressionnant : certains objets étaient encore emballés, comme s’ils arrivaient tout droit d’une papeterie. Bien sûr, je gardai précieusement tout cela et fis l’étalage de mes trouvailles le lendemain à l’école, en omettant toutefois de révéler leur origine.
Quelques jours plus tard, ce fut une trousse complète, garnie de stylos qui me fut remise. Tout était neuf, ou presque. Tout me ravissait. Mes parents commencèrent à se poser des questions : la première fois, ils avaient pensé à une erreur malencontreuse, à une personne qui jette par inadvertance des objets dont elle a en réalité besoin, mais le fait que cela se reproduise mettait à mal cette théorie. Qui donc pouvait volontairement jeter tout cela ? Sûrement un enfant en âge d’être scolarisé. L’immeuble était petit, il était aisé de procéder par élimination. Nous en vînmes à la conclusion qu’il ne pouvait s’agir que de Christelle.
Je montai chez elle le lendemain, comme je le faisais de temps en temps. Il était dix-neuf heures, elle était seule.
- Entre, je termine la vaisselle, me dit-elle en saisissant un torchon pour s’essuyer les mains.
Nous discutâmes. Des banalités.
- Attends, m’interrompit-elle après quelques minutes, je vais lancer les pâtes.
Et elle remplit d’eau une casserole avant de la mettre à chauffer.
- C’est toi qui fais à manger ? m’étonnai-je.
- Oui, répondit-elle en s’assombrissant. C’est pareil tous les soirs. Mes parents rentrent tard, alors ils veulent que tout soit prêt lorsqu’ils arrivent.
Etonnée, je ne dis rien. Christelle se rongeait maintenant les doigts avec application, déchirant entre ses dents les lambeaux de chair qui pendaient déjà.
Les semaines, les mois qui suivirent, je reconnus certains objets récupérés dans la poubelle pour les avoir vus chez Christelle. Chaque semaine, elle achetait pour jeter. Plus le temps passait, plus cela devenait surréaliste, Christelle ne prenant même plus la peine de retirer les emballages. Il y en avait, au total, pour une petite fortune. Elle se mit même à se défaire de morceaux de viande encore dans l’emballage du boucher. Elle mettait à la poubelle des yaourts, des fruits dans leur sachet. Elle vidait le réfrigérateur. Par quel miracle ses parents ne se rendaient-ils compte de rien ?
Un soir, alors que le dîner mijotait lentement, Christelle se laissa aller à des confidences mystérieuses. Ses parents ne l’aimaient pas. Elle n’aimait pas non plus ses parents. Seul son poisson rouge comptait pour elle, affirmait la jeune fille en caressant le bocal tandis que le poisson s’approchait de la paroi de verre.
Quand je lui assurai qu’elle se trompait, Christelle me regarda durement, avec une haine farouche visible derrière ses larmes.
- Non, je t’assure. Ils ne m’aiment pas. A Noël, ils avaient invité la famille. A minuit nous avons déballé les cadeaux. Il y en avait pour tout le monde, mes cousins, cousines, oncles et tantes. Mes parents s’étaient acheté des choses aussi. Et moi j’attendais avec le sourire. Quand tout le monde a fini d’ouvrir ses cadeaux, je me suis vraiment demandée où étaient les miens, j’ai cru qu’on me faisait une blague. Mais non. Tu te rends compte ? Tout le monde a eu des cadeaux, sauf moi !
Elle éclata en sanglots. Les grosses larmes roulaient le long de son visage, elle hoquetait, inconsolable, avant de se reprendre. L’œil dur, la bouche déformée par la rancune, elle promit de se venger de ses horribles parents. J’avais peine à croire ce qu’elle disait.
Je quittai son appartement avec un intense sentiment de malaise.
Le lendemain, je croisai les parents de Christelle. Normaux en apparence, ils me saluèrent avant de monter, et refermèrent la porte sur leur famille et ses secrets.
Commentaires