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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

4 janvier 2007 4 04 /01 /janvier /2007 00:44

Amandine avait toujours un air triste et résigné lorsqu’elle était en classe. Elle était polie, elle était aimable, mais elle ne travaillait pas, et ne venait au collège qu’une fois sur quatre. Sa vie était ailleurs.
Nous n’avions rien d’autre à lui reprocher que de renoncer volontairement à ses études. Mais elle s’en moquait, Amandine.
 
Un jour, elle a cessé de venir. Je ne l’ai plus vue pendant une semaine d’affilée, peut-être davantage. Je me contentais d’écrire son nom sur le formulaire approprié pour signaler son absence, comme il est d’usage de le faire. Et je ne pensais pas à elle, pas aux raisons qui l’éloignaient de l’école plus que d’ordinaire. C’est en discutant avec une collègue que j’entendis, au hasard d’une conversation :
-         Ah bah oui, avec ce qui s’est passé, forcément, tout le monde est secoué…
Je demandai de quoi il s’agissait. Et j’écoutai la réponse.
 
Amandine vivait dans un appartement situé au neuvième étage d’une grande tour plantée au milieu de la cité dont proviennent la plupart de nos élèves. Elle y habitait avec ses parents, son jeune frère mais aussi sa sœur, le petit ami de celle-ci et le fils que les tourtereaux avaient eu bien jeunes. Le bambin était âgé de dix-huit mois. Amandine contribuait à l’élever, comme une grande sœur. Comme une deuxième maman.
Il était beau, ce bébé, avec son visage d’ange, ses yeux en amande, son sourire gourmand, plein de vie. Il égayait le quotidien parfois terne de cette famille murée dans la grisaille francilienne, apportait soleil et joie là où règne la pluie. Dans la cité, tout le monde connaissait ses parents, tout le monde s’était pris d’affection pour ce bébé qui était arrivé presque par surprise et qui avait grandi pour se muer en un adorable petit garçon. Erigé en mascotte, il était salué, cajolé, bisouillé par les jeunes du quartier à chaque sortie. Il était l’un des leurs.
 
Il avait dix-huit mois.
 
C’est merveilleux, un enfant qui a dix-huit mois. Ce n’est plus vraiment un bébé, il commence à parler, à communiquer, il réagit, il découvre l’humour, rit aux éclats quand on ne s’y attend pas. On le regarde s’ouvrir au monde avec la fierté et le ravissement de lui avoir donné la vie.
A dix-huit mois, un enfant explore tout, aspire tout, est une véritable éponge. Il veut tout connaître, et cette soif d’apprentissage lui permet de constituer des bases sur lesquelles asseoir ses acquisitions futures. La plupart du temps.
 
Ce matin d’avril, il faisait beau. C’était un dimanche, la dalle de la cité était noire de monde. Quand le soleil se découvre enfin, on veut profiter du printemps et de ses premiers beaux jours. Les jeunes étaient nombreux à discuter accoudés à un mur, avant le déjeuner. C’est mieux que de faire ses devoirs.
Ce jour-là, j’ignore ce qui est réellement arrivé. Je ne veux pas le savoir, mais je l’ai imaginé mille fois, malgré moi.
 
Ce jour-là le petit chenapan a entrepris de grimper sur la table de la cuisine. C’est petit, dix-huit mois, il a du avoir du mal, il a du mobiliser toute la ténacité dont il disposait. J’imagine comme il a du être fier d’y être parvenu, comme on doit savourer ses premières victoires. J’entends presque le gazouillis triomphant de l’enfant qui a réussi le défi qu’il s’était lancé. Il a du se dresser sur cette table, avant de s’avancer, intrigué, attiré sans doute, par la fenêtre ouverte.
Je ne peux envisager qu’il ait pu s’approcher, se pencher. J’ai toujours l’impression que la mère va surgir, le rattraper, le mettre à l’abri en frémissant à la seule pensée du danger encouru. Que la grand-mère va débarquer. Ou Amandine. Quelqu’un.
Mais il est pourtant tombé, le petit. Neuf étages. En une seconde, toute la famille est peut-être arrivée en même temps, mais trop tard. Avec un frémissement d’horreur, je me demande, sans vouloir me poser la question, sans vouloir connaître la réponse, ce qu’a ressenti la première personne qui s’est demandé où était l’enfant, quand elle a commencé à le chercher dans l’appartement, pièce après pièce. Quand elle est entrée dans cette cuisine, avec cette fenêtre ouverte. Quand elle a compris. Qu’elle a hurlé.
 
En bas, la dalle était pleine. Tous ces témoins, ces adolescents aussi grands dans leur corps qu’ils sont fragiles dans leur tête, qui ont vu ce bébé chuter. Le bruit qu’ils ont entendu lorsque le minuscule corps a touché le sol et s’est désarticulé.
 
Le vendredi qui a suivi l’accident, les salles de classe étaient presque désertes. Les enfants de la cité avaient pris leur après-midi pour assister aux obsèques. En regardant leur chaise vide en face de moi, j’ai fait cours presque normalement pour ceux qui restaient.
Et la vie a continué.
 
Amandine est revenue deux ou trois fois au collège. Face à elle, j’avais le cœur serré dans un étau. Un jour, elle a juste cessé d’être là. Il parait que la famille a déménagé.
Dans la cité, on ne les a pas oubliés. Ces mêmes adolescents qui refusent de rendre des devoirs, de rédiger des rédactions dans le contexte scolaire ont saturé leur blog, créé à l’origine pour accumuler des photos futiles et des commentaires superficiels, de poèmes emplis d’une bouleversante émotion en hommage à cet enfant qu’ils ont vu mourir.
 
Je ne connais de lui que sa photo. Il avait un visage d’ange. Il avait dix-huit mois. Aujourd’hui, il aurait le même âge que mon fils.

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commentaires

Jo 27/02/2010 22:11



Alors c'est bien toi ! Je me doutais bien, mais je n'étais pas sûre ...

Il en a eu de la chance, le petit dont tu parles.
Celui de mon histoire en a eu moins. Aujourd'hui il aurait l'âge de T et de A, à  un mois près.



Jane 27/02/2010 22:04


Voici donc celui dont tu m'as parlé.

Je rentrais du marché. nous habitions comme toi une cité. j'avais T en poussette, Q dans mon bidon, quand je vis le petit R, 18 mois, se pencher à la fenetre de l'appart qu'il habitait, se pencher
encore , au cinquième étage. j'ai hurlé, hurlé, RRRRRRRRR, RRRRRRRRRRRr .. rentre chez toi !! Une voisine m' a entendu, a sonnéà l'interphone.. l'enfat  a été sauvé, c'était moins une.


Hasardeuse 19/01/2007 16:14

Tes mots sont justes... En effet, nerveusement, il faut pouvoir gérer. En ce qui me concerne, je n'ai pas pu, mais je suis heureuse de voir que certains (comme toi) le peuvent et utilisent leur talent d'écriture pour témoigner.Vraiment contente d'être tombée sur ce blog !Bonne continuation,Hasardeuse.

chriscraft_ 06/01/2007 13:26

j'apprécie tout de même tes écrits mais parfois cela va sans dire....

chriscraft_ 06/01/2007 13:25

bonne journée à toi et si parfois tu as aussi des trucs réjouissants le coeur et l'esprit ce serait bien aussi lol
 

Jo 06/01/2007 16:35

Chris, on m'avait déjà fait la remarque, et j'avais pas mal réfléchi là-dessus, ce qui avait d'ailleurs donné naissance à un texte: http://autrui.over-blog.com/article-4962577.html .
Je n'ai rien d'autre à ajouter là-dessus. En revanche, je ne prétends pas jouer tous les rôles à moi toute seule... Du coup quand on veut s'aérer l'esprit ou profiter de choses plus légères, on sait où ne pas aller ;)
Je rajoute tout de même, sans vouloir détourner abusivement le malheur qu'a vécu cette famille, que le quotidien d'un prof, c'est aussi ça. On doit faire face à des êtres humains, avec des vies extrêmement difficiles, et ça nous touche, et ça nous suit chez nous. C'est aussi ça, la difficulté du boulot. Parce qu'émotionnellement, nerveusement, il faut gérer. Ce sont leurs vraies vies, à ces mômes. Quand je suis face à eux, je n'ai pas le droit de l'ignorer, même si ça fait mal.