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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

12 janvier 2007 5 12 /01 /janvier /2007 00:08
Elle était toute petite, la vieille dame. On voyait tout juste sa tête dépasser de la grande table où on l’avait installée. Heureusement, elle avait un micro qui lui permettait d’imposer sa voix fluette et couvrir les bruits d’une assistance pas toujours attentive.
Elle était sortie de sa maison de retraite pour l’occasion. Devant elle, des dizaines d’adolescents ricanants, agités, tout heureux d’avoir troqué deux heures de cours contre le discours de la vieille. Pressés de rentrer chez eux, aussi.
 
En attendant, elle discute avec d’autres petits vieux. Les adultes vont la voir, la saluent, l’encouragent, la remercient de s’être déplacée. Elle répond par un sourire.
Puis nous enjoignons les ados à se taire. Peu à peu, le silence se fait. Et elle parle.
 
C’est la voix de millions d’autres qui s’élève à travers elle. La voix des martyrs, des sacrifiés. La voix de l’Histoire.
Elle raconte.
 
Elle avait dix-sept ans. Dix-sept ans, oui, à peine plus qu’eux, ces insouciants. Elle était jeune et révoltée. Quand les Allemands s’étaient rendu maîtres de Paris, elle avait erré la nuit avec sa bande d’amis pour noircir les murs d’inscriptions diverses, d’incitations à la révolte. On ne disait pas encore résistance. Elle était donc à l’origine des premiers « tags », comme elle l’affirma non sans humour, ce qui arracha au public quelques discrets gloussements.
Et puis l’action s’était intensifiée, avec la création des premiers réseaux, les contacts, les liens qui se tissent, les actions coordonnées pour plus d’efficacité. Plus de risques aussi. Elle a raconté l’arrestation, son premier amour fusillé sous ses yeux par des soldats dénués d’humanité. Les séances de torture dont elle fut victime sans jamais parler. Et puis le camp. Ravensbrück.
 
Sa voix ne tremble presque plus alors qu’elle s’apprête à raconter la période la plus terrible de son existence. Elle fixe les enfants qui la regardent, ceux dont les grands-parents eux-mêmes sont, pour beaucoup, nés après la guerre. Puis, forte d’une expérience unique que peu de gens transmettent encore, elle se lance.
 
Ravensbrück. Un camp de concentration réservé presque exclusivement aux femmes. Elle y connaîtra l’humiliation, la faim, la soif, la maladie, la survie sauvage, mais aussi l’entraide, l’amitié, la solidarité. Les adolescents ne semblent pas bien comprendre. Ils rient quand elle raconte qu’on lui a rasé le pubis.
Là-bas, elle n’était plus ni femme ni être humain, mais une chose sans identité. Les élèves écoutent.
Il y a cette amie qui est morte dans ses bras. Celle qui a été abattue parce qu’elle n’arrivait plus à marcher. Il fallait travailler, dans le camp, et tenir le coup malgré l’harassement et la maigre soupe qu’on recevait au dîner. Sinon, on ne servait à rien, et on se débarrassait de vous. La petite vieille ne regarde plus personne. Elle semble totalement habitée par ses souvenirs, par cette autre époque qui la hante encore, qui la hantera toujours, qui devient subitement si présente, là, dans ce réfectoire déguisé en auditorium.
 
Lorsqu’elle a été libérée, elle pesait trente-cinq kilos, n’avait plus ses règles depuis des années, avait perdu toute féminité. Le temps s’est ensuite écoulé, parce qu’il le fallait bien, mais jamais elle n’a pu raconter. Parce que personne, sans doute, ne voulait entendre. Elle a élevé ses enfants sans qu’ils sachent. Elle a muré sa souffrance jusqu’au jour où, âgée et voyant revenir l’ombre d’une mort qui avait jadis été sa compagne quotidienne, elle s’est mise à parler, pour témoigner, pour dire à ceux qui ne l’avaient pas vécue ce que fut cette guerre, ce que furent ces existences détruites. Elle ne s’est plus arrêtée de parler.
 
Quand, à dix-sept heures, la sonnerie retentit, elle parlait encore.
Sans prendre la peine de dissimuler leur impatience, les adolescents attendirent l’autorisation de partir et s’en retournèrent tranquillement à leur vie d’aujourd’hui.

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commentaires

cyril 18/12/2007 01:25

Merci Jo de m'avoir donné le lien vers ce texte que je ne connaissais pas. Bravo pour ce relai de témoignage. Nous avons un devoir de mémoire envers les générations futures, et envers nous mêmes. Depuis la seconde guerre mondiale et la période du nazisme, il y a eu d'autres génocides et d'autres crimes commis contre des populations dans le monde... il semble que l'humanité est une quête et que l'homme peut basculer à tout moment dans la haine et l'atrocité comme hier. Nous devons rester vigilants et conscients, responsables et respectueux. Je garde malgré tout espoir que les consciences s'éveillent un jour dans le monde pour nous offrir enfin la paix.

arpenteur 19/01/2007 11:17

Je ne plaide pas l'indulgence, loin de là.
Mais je crois qu'il est effectivement toujours bon de se demander avec une extrême franchise : "Et si? qu'aurais-je fait, qui aurais-je été?"
 

Jo 17/01/2007 00:33

Merci Sugus pour le lien.
Evidemment, ces témoignages revêtent une importance capitale. Ce "transfert de mémoire" est nécessaire tant qu'il peut encore se faire, et c'est pour cela que les professeurs d'histoire oeuvrent pour faire passer le message.
Meinmein, aujourd'hui on n'étudie plus (même au collège) l'histoire de façon linéaire. on essaie de problématiser, de pousser les élèves à l'analyse, et la dernière année de collège est toute entière tournée, dans cette matière, vers la mise en relation des événements passés et la construction du monde actuel.
Patch, la visite d'un camp est une excellente idée, et l'organiser demeure possible, mais cela nécessite des fonds tels qu'il est impossible de l'organiser systématiquement pour en faire profiter tous les élèves...
Arpenteur, comment savoir ... ?  Nous jugeons toujours avec recul, mais qu'en est-il de celui qui doit prendre une décision en quelques minutes, en quelques heures, tout en ignorant de quoi l'avenir sera fait ?  Tous les actes ne méritent pas l'indulgence, mais il est important de se poser la question: "Et moi, qu'aurais-je fait si... ? "

arpenteur 16/01/2007 13:27

L'histoire explique le présent et le futur.Le présent est de l'histoire.Un grand Merci à tous les enseignants qui essaient de faire comprendre et d'intéresser les jeunes à tout cela.Quand on voit réagir les jeunes d'aujourd'hui, avec les informations que l'on a, les possibilités qu'il y a d'en avoir... faut-il vraiment s'étonner que de jeunes allemands, déshumanisés comme tu dis,  nés en 22 et qui ont tjrs vécu et été éduqué sous le nazisme... en soient venus là...Aurions-nous été différents?Franchement....?

Patch 14/01/2007 10:57

Très très joli Jo....
Pleins d'émotions..... les jeunes d'aujourd'hui s'ils ne savent plus écouter, surtout à l'âge de l'adolescence (âge ingrat où seul leur nombril les interesse vraiment ;o ) ) où le moindre discours moralisateur va les "gonfler", peuvent décevoir, c'est certain...Mais le problème ne vient pas d'eux, je ne pense pas....Il vient de nous adultes, de notre façon de vivre actuel, où l'individualisme et l'égoïsme priment sur toute chose....Tu n'as qu'à voir le cas le plus récent avec l'été 2003....Combien se sont aperçus qu'ils avaient "un vieux" à côté de chez eux, dommage qu'ils aient dû mourir pour que des centaines de personnes s'attendrissent. Alors tu parles avec un événement, aussi tristes soit-il que l'holocauste, qui date maintenant de près de plus de 60 ans.....J'ai moi aussi des enfants (trois 15, 13, 3 ans), et je pense que c'est à nous de les élever avec certaines valeurs, de leur transmettre notre histoire, de les éduquer dans le respect de soi mais aussi des autres, et surtout des aînés, car ils sont notre mémoire.....Mais combien de parents, parce-que plus carriéristes que père et mère, légue cette "corvée" à la playstation ou à la rue et au "demerde toi j'ai pas le temps"....Maintenant pour en revenir à Ravensbruck, (parce-que je veux pas être lourd avec mes discours ;o ) ), il y a un moyen plus "claque" qui retiendra leurs attention, c'est une visite d'un camp, chaque année, des jeunes vont visiter Auschwitz, et moins loin, il y a le Struthof" près de Schirmeck en Alsace du nord (je suis moi-même du coin)....Camp que j'ai "visité" trois fois et que ma fille (la plus grande) a déjà "visité" à son tour...Tant que le "blazé" tête dans le dernier "Tekken" n'aura pas libéré son esprit afin de recevoir l'info', le message ne passera pas, avec une visite c'est different, l'esprit est sollicité, les méninges se remue et je te garantie que l'émotion est au rendez-vous....Et c'est tant mieux car alors tu sais que le message est passé.....;o ) (dsl j'ai été un peu long..)