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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

15 janvier 2007 1 15 /01 /janvier /2007 00:43

Il y a quelques mois, j'avais inventé une histoire, une vie à un homme croisé quelques minutes à peine. Voici maintenant non pas ce que j'ai reconstitué mais le regard que j'ai porté sur autrui ce soir-là.

 
Ce soir-là, j’avais entrepris d’aller à la fête foraine du quartier. Chéri et moi étions en vacances et baignions dans l’insouciance de l’été. Se promener entre les stands où trônaient mille babioles et manger des beignets gras était l’activité frivole qu’il nous fallait.
Il faisait nuit. Il faisait doux. Pas un nuage n’obscurcissait la pâle lueur de la lune et au loin scintillaient les guirlandes qui décoraient les rues.
Autour de nous, des familles cheminaient vers la fête. Les enfants piaillaient, couraient, trépignaient d’enthousiasme et d’impatience. Les parents discutaient entre eux et rappelaient à l’ordre leur progéniture : « Vous allez vous tenir tranquilles, oui ! ». Les petits, excités par la promesse d’une soirée exceptionnelle, des manèges et des barbapapas pleins la tête, n’en avaient cure.
Nous marchions derrière eux, lentement, pas pressés le moins du monde, goûtant avec délectation la simplicité d’un moment de bonheur.
 
C’est alors que je remarquai, plus loin devant moi, cet homme qui marchait, un peu voûté, tête baissée, le pas hâtif. Il était le seul à ne pas se diriger vers le lieu de la fête foraine et c’était un peu comme s’il allait à contresens. Il regardait ses pieds, et je le sentis agressé par l’allégresse ambiante. Il fuyait les autres avec une détermination qui me frappa. Dès lors, je l’observai.
Plus il s’approchait de nous, plus le malheur de cet homme était palpable. Sa silhouette tassée me paraissait supporter tous les maux de la terre, ce que confirmèrent ses chaussures usées, son pantalon râpé et sa vieille chemise délavée. Un homme modeste, déjà usé par les ans, diffusant autour de lui une insoutenable impression de tristesse.
Je ne voyais plus que lui. Les lumières, les sons, tout cet univers festif et estival s’évanouit. Il marchait. Par-delà les ricanements des enfants, j’entendais le bruit de ses semelles sur le bitume. Un bruit régulier.
Il tenait un sac en plastique à la main, et le serrait tellement fort que les articulations de ses phalanges avaient blanchi. Lorsqu’il croisa les enfants, leur agitation le surprit tant qu’il trébucha. Il se retint avec les mains, ce qui lui évita de s’écraser face contre terre. Mais lorsque le sac toucha le sol, on entendit distinctement un bruit de verre brisé en même temps qu’un liquide foncé se répandait sur le trottoir. .
A l’instant même où retentit le fracas de la bouteille, le vieil homme fut traversé par un éclair de désespoir. Je sus que son cœur avait volé en éclats avec son maigre trésor.
 
Il demeura là, figé, contemplant sa bouteille de vin désintégrée, gisant au sol. Comme s’il ne pouvait se résoudre à reprendre le cours de sa vie. Comme si cette bouteille était le dernier fragment de joie qui le maintenait debout.
Les enfants avaient passé leur chemin; les parents,  à peine ralenti le rythme pour jeter une œillade froide à celui qu’ils prenaient pour un vieil alcoolique méprisable. Puis ils s’éloignèrent sans se retourner.
 
J’allais arriver à son niveau, émue sans savoir pourquoi, partageant cette détresse infinie sans la comprendre. Il continuait à regarder la flaque noirâtre qui s’élargissait et s’écoulait vers le caniveau à la manière de l’agonisant qui voit avec résignation son sang quitter son corps. En un instant je lui imaginai une vie. Une vie de pauvreté extrême, une femme malade et malheureuse qui l’attendait et lui, serrant sa bouteille comme un inestimable trésor, persuadé que ce breuvage allait apporter un peu de gaieté dans leur vie trop grise. Ou alors une solitude trop sordide pour être affrontée avec la lucidité forcée de la sobriété.
Je le croisai, tournant la tête pour le regarder encore quelques secondes, espérant croiser son regard pour lui faire un sourire de compassion, mais il ne bougea pas, statufié dans son chagrin.
 
Les bruits des manèges, les cris, la musique et les rires s’intensifiaient à mesure que nous nous approchions, mais la magie, la légèreté et l’insouciance n’étaient plus là. Il faisait toujours doux, toujours nuit, les enfants étaient plus euphoriques que jamais. J’étais en vacances. Oui, la vie devait reprendre son cours, je devais oublier cette parenthèse sans incidence sur ma vie.
 
Quand je me retournai, l’homme avait disparu.

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commentaires

Jo 17/01/2007 00:25

Tout comme la première version, ce texte suscite bien peu de réactions. Sans doute parce qu'on ne sait pas quoi penser de cet homme si banal, à qui il arrive une mésaventure tout aussi insignifiante ?
Merci à ceux qui ont pris le temps de laisser un commentaire ! ;-)

Artno 16/01/2007 20:25

l'homme avait disparu... c'était-il noyé dans la foule ou perdu dans son vin ?

koulou (flégroll) 15/01/2007 16:50

il t'en arrive des trucs à toi ... je ne sais pas moi... j'ai l'impresion que j'ai pas vécu le quart de tous ce dont tu témoignes... Bon, en même temps, j'ai pas chercher dans ma mémoire toutes ces petites tranches de vie ... Mias à te lire, j'ai l'impression que quand un vieux passe devant moi, il ne casse pas sa bouteille ce jour là !

alaligne 15/01/2007 15:54

intéressant de comparer les deux.... difficile de choisir entre les deux versions... je reviendrai... je laisse décanter

Claudine 15/01/2007 08:52

Commentaire futile s'il en est..... :Je ne dis pas grand chose, mais toujours je te lis, et toujours avec beaucoup de plaisir !Bon, tes personnages sont souvent des autruistes, histoires saisissantes voire poignantes, mais je sais que tu m'as aussi déjà fait rire, je n'oublie pas !...