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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

22 janvier 2007 1 22 /01 /janvier /2007 00:24
Sarah était une jeune fille volcanique. Brune, le regard assassin, elle promenait l’agressivité et l’insolence de ses seize ans dans un collège où elle ne se sentait plus à sa place. Dès les premières heures de cours, je la remarquai. Elle fixait sur moi des yeux qui lançaient mille malédictions, et ne supportait aucune remarque.
Les premiers temps, elle était assise à coté de Momo, son petit ami du moment. Ils se susurraient des mots doux à l’oreille, se tenaient la main sous la table, persuadés que je ne les voyais pas. Parfois il posait nonchalamment une main sur la cuisse de Sarah. Je dus me résoudre à les séparer. Ce ne fut pas un drame puisque rapidement, leur histoire prit fin.
 
J’étais débutante, et elle le sentait bien. Elle faisait tout pour me déstabiliser. Il n’était pas rare qu’elle interrompe mes cours pour me faire une remarque sur la manière dont j’étais habillée, ou me poser des questions personnelles.
Ainsi, je la vis une fois lever la main avec insistance. Comme elle s’intéressait habituellement peu aux leçons, je m’empressai de l’interroger pour qu’elle participe. Elle planta ses yeux dans les miens et me demanda :
-         Madame, vous avez quel âge ?
 
Une autre fois ce fut : « Vous êtes amoureuse ? ». Toujours, je répondais avec le plus grand naturel, comme si de telles interrogations étaient normales dans le contexte du collège et je reprenais le cours pour éviter que les ricanements stupéfaits des autres élèves n’achèvent de le saboter.
 
Mais rien n’égale son intervention alors que nous parlions des discriminations à l’encontre des Juifs dans l’Allemagne nazie. Les élèves, généralement très choqués de ce qu’ils apprenaient, écoutaient attentivement : les contrôles, les humiliations, les hommes soupçonnés d’être juifs que l’on déshabillait sur la place publique pour vérifier s’ils étaient circoncis…
Sarah sembla subitement se réveiller de son inertie.
-         Comment ça, circoncis ?
La bougresse ! Elle voulait que je donne plus de détails. Presque médicalement, j’expliquai. Elle ouvrit de grands yeux surpris et bondit :
-         Hein ? Mais les Arabes aussi sont circoncis !
-         Oui, Sarah, les musulmans aussi.
-         Ben… ! J’vois pas la différence, moi !
 
J’aurais pu faire un schéma explicite au tableau pour qu’elle comprenne, mais cela ne me sembla pas vraiment adéquat.
 
Sarah était totalement transportée dans sa contestation.
-         Mais non, m’dame, moi je comprends pas ! J’ai vu des bites arabes, j’ai vu des bites françaises… ! Eh ben … j’vois pas la différence !
 
Je retins le fou rire qui montait en moi. Tout de même, c’était moi la prof.
Momo, son ancien petit ami, musulman, se dévoua pour lui chuchoter une explication, mais elle l’arrêta d’une voix forte et sonore :
-         Mais non ! Moi j’ai vu la tienne, dit-elle en s’adressant à lui, et j’ai vu la sienne –en désignant un adolescent chétif manifestement non circoncis- et franchement, je vois pas !
 
Je vis l’élève montré du doigt rougir et menacer de s’évanouir tandis que trente regards ébahis, dont le mien, se tournaient vers lui.
Je ne sais même plus comment, tous, nous avons repris notre sérieux pour redonner au cours une ambiance normale.
 
A la fin de l’année, Sarah se retrouva sans aucune formation, à ma connaissance. Elle avait eu dix-sept ans dans l’année, les lycées professionnels lui avaient fermé leurs portes au vu de son dossier et de ses résultats scolaires, et il était impensable qu’elle refasse une année de troisième alors qu’elle aurait dix-huit ans l’année suivante. Ce fut avec un grand sentiment d’échec que je pensai à Sarah pendant les quelques années qui suivirent.
 
 
 
Il y a quelques mois à peine, alors que je mourrais de soif et n’avais rien sous la main pour m’hydrater, j’entrai dans une sandwicherie où l’on pouvait acheter des petites bouteilles d’eau minérale. Je m’impatientais car la vendeuse prenait son temps pour ranger des étagères, quand enfin elle se retourna et daigna s’occuper de moi, qui étais alors la seule cliente.
Soudain, j’entendis un grand cri de surprise : « C’est pas vrai ! ». Je la dévisageai d’abord sans comprendre puis la reconnus : Sarah. 
Elle n’avait plus cette lave en fusion au fond des yeux. La douceur de son regard, plus encore que les années qui avaient fait d’elle une adulte, la rendait méconnaissable. Mais c’était bien Sarah, une Sarah plus mûre, plus fine, une Sarah qui m’avait reconnue, qui semblait heureuse de me revoir, et qui m’émouvait au plus haut point par le seul fait de se trouver là, sur mon chemin, ce matin d’automne. Sa voix était posée et sereine, comme jamais je ne l’avais entendue. La fougue de l’adolescence avait cédé la place à une certaine maturité, malgré sa grande jeunesse. Elle me raconta un peu son parcours, l’enfant qu’elle avait eu et qu’elle évoquait avec tant de tendresse, et puis, comme j’étais en retard, je dus partir, non sans avoir promis de repasser la voir.
 
 
Je ne l’ai pas revue mais je garde de ces retrouvailles improbables un souvenir bouleversant. Cet avenir qui s’ouvrait sur une grande et inquiétante page blanche à la sortie du collège, ce point d’interrogation gardé en moi toutes ces années trouvaient enfin une réponse, une issue.
J’ose croire que pour les autres, les trop nombreux autres lâchés sans parachute un jour de juin, l’atterrissage a été doux, et le chemin parcouru aussi positif qu’il semble l’avoir été  pour Sarah.

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commentaires

koulou (flégroll) 01/02/2007 21:36

je crois surtout qu'on en demande trop à l'Education Nationale ... une institution, aussi performante soit-elle ne peut pallier à l'échec des parents ... Quand les élèves échouent, les parents y sont rarement pour rien.

kéline 31/01/2007 22:29

comme quoi il y avait eu derrière son attitude provocatrice de bonnes graines semées qui ne demandait qu'à éclore.Belle histoire !

Sophie (Ti Taz sur OB) 23/01/2007 23:57

En tant qu'ancienne enseignante, je me retrouve dans ce que tu nous raconte. Des situations comiques où le fou-rire du prof n'est pas du meilleur effet au plaisir de retrouver des élèves par la suite... Ah, ces chers petits, on les aime!Bisous

Artno 23/01/2007 21:28

Je suis venu
J'ai lu
Je suis convaincu
Convaincu que les profs d'Histoire ne servent vraiment à rien...!!!!!!
boooooooha nooon fait pas cette tête Jo je plaisante ! Non je voulais dire convaincu, pour les mauvais esprits je tiens à signaler qu'il n'y a  aucun jeu de mot aujourd'hui (!), je disais donc, convaincu que l'école n'est pas suffisante ni pour les bons élèves ni pour les mauvais élèves

Michka :0010: 23/01/2007 18:06