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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

25 janvier 2007 4 25 /01 /janvier /2007 12:19
C’est une femme fatiguée qui promène son chien chaque soir. On le voit tout de suite à son pas traînant, les cernes sous ses yeux, ses traits tirés. On le remarque aussi à son expression désabusée, comme celle qu’ont ceux qui ne croient plus en grand-chose.
Je l’ai rencontrée en promenant mon chien Toby. J’avais treize ans. Les deux chiens jouaient ensemble, et pendant ce temps-là, tout en les surveillant, nous bavardions. Je ne me souviens plus de quoi je pouvais bien lui parler. Du collège ? De mon chien ? Je n’en ai pas la moindre idée. Ce qui est resté dans ma mémoire, de façon indélébile, c’est son métier, et ce qu’elle m’en a dit. Elle était médecin urgentiste au SAMU.
 
J’avais treize ans. Je ne sais pas si à cet âge, on est armé pour tout entendre. J’avais treize ans et son témoignage m’a marquée pour toujours.
Nous marchions tranquillement tandis que les chiens s’ébattaient dans l’herbe humide avant de nous rattraper en aboyant joyeusement. Et elle m’a raconté les nuits de garde, les gens malades, blessés, agonisants. La difficulté de faire face à tout ça. J’étais fascinée par une telle vie, par les horreurs que cette femme devait vivre à travers les drames des autres, par son courage bluffant aussi. Elle parlait, parlait, et quand il faisait beau, je l’écoutais des heures durant.
De tous ses récits terribles, je ne me souviens plus que d’un seul.
 
C’était un soir. Elle a été appelée avec son équipe d’intervention au domicile d’une famille en apparence normale. En apparence. Dans la normalité, on se dispute aussi, c’est vrai. Ca arrive à tout le monde. Dans la normalité, on reprend son enfant de deux ans, on peut même lui donner une fessée aussi. Ca arrive à tout le monde de s’emporter.
C’était une petite fille. Deux ans. La famille était à table. Est-ce que la petite refusait de manger ? Avait-elle fait un caprice ? Est-ce qu’elle riait trop fort ?
 
Le père s’est emporté. Comme la plupart des pères normaux. Sauf que les pères normaux ne saisissent pas une fourchette, peut-être la fourchette avec laquelle ils sont en train de manger – à moins que ce ne soit la fourchette de l’enfant- pour poignarder leur fille avec.
 
Douze coups de fourchette.
 
Quand elle est arrivée sur place, cette femme en face de moi, à l’air exténué a fait tout ce qu’elle a pu pour la maintenir en vie. Ensuite elle a fait son maximum pour la ranimer.
-         Cette petite, m’a-t-elle dit en guise de conclusion, elle est morte dans mes bras.
 
Je la regardai : elle avait les yeux humides et des sanglots dans la voix.
 
-         La police a emporté le père, continua-t-elle, et je ne sais pas ce qu’il est devenu. Au Samu, nous ne pouvons plus entrer en contact avec les gens sur lesquels nous sommes intervenus.
 
Puis elle me regarda longuement, soupira avec une certaine lassitude et murmura : « Je ne devrais pas te raconter ça… ».
 
 
Je n’ai jamais pu oublier.

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Published by Jo - dans L'enfance
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commentaires

Jo 27/02/2010 18:01


Alors des cauchermars, tu en feras beaucoup sur ce blog ... C'est la part sombre d'autrui.


Jane 27/02/2010 17:59


en fait, je suis en train de dormir, je fais un cauchemar, et ce cauchemar, c'est cette histoire


leto 22/02/2008 19:04

C'est dingue de penser que cette dame racontait des choses aussi difficiles à entendre à une jeune fille de treize ans.C'est sûr : ça ne s'oublie pas facilement.PS : j'aime bien ton style d'écriture.Leto.

serge 08/02/2007 09:45

Impossible de commenter une horreur pareille.
bises Jo !
 

chriscraft_ 06/02/2007 13:31

toujour aussi bouleversifiant tes histoires sur fond rose de ton blog .... surtout n'en change pas