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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

9 février 2007 5 09 /02 /février /2007 00:42
Louise était une enfant magnifique. Les cheveux d’un blond étincelant, des traits fins et harmonieux, elle était tout simplement belle. Sa mère se rengorgeait de fierté face aux compliments nombreux et fréquents qu’on lui faisait au sujet de sa fille.
Elle semblait sortie de nulle part : son père était un minuscule bonhomme déjà âgé, un peu voûté, dénué de charme tandis que sa mère avait des traits épais et tenait plus de la matrone trapue que de la sylphide. Son frère était plutôt tassé, avec un front court, une mine renfrognée. Et elle, au milieu de cette famille, ressemblait à un jeune cygne au milieu des canards.
Elle a grandi en entendant les gens vanter sa beauté. Enfant, elle aimait se maquiller, comme toutes les petites filles, et se mirait avec une fierté non dissimulée dans le miroir, sous les exclamations d’un entourage charmé.
Elle n’était pas qu’une jolie petite fille. Elle était vive, intelligente, charmante. J’étais plus âgée qu’elle mais j’appréciais sa compagnie comme celle d’une petite sœur qu’on materne. Je me souviens des fous rires, des jeux, des heures de discussion que nous avions. C’était les vacances et d’année en année, je la regardais grandir avec attendrissement.
 
Il n’est pas étonnant qu’à l’adolescence, elle ait voulu devenir mannequin. C’était d’abord un rêve, partagé par beaucoup de jeunes filles. Avec le temps, ce rêve s’est imposé jusqu’à prendre une place centrale dans ses projets d’avenir. Puis, de central, le rêve est devenu exclusif.
A seize ans, Louise avait perdu la finesse de ses traits d’antan. Elle demeurait jolie, mais n’avait plus la fraîche harmonie d’une enfance qui s’éloignait. Son nez était plus large, l’ovale de son visage moins délicat, mais elle était grande, elle était plutôt mince, et elle y croyait. Je me souviens l’avoir vue participer à un défilé amateur. Elle avait surgi sur l’estrade, maquillée comme un camion volé et, avec son masque outrancier sur le visage, elle s’était exhibée avec la certitude d’être éblouissante. Ce jour-là, je n’ai pas reconnu la splendide petite fille qu’elle avait été. Avec quelques années et du recul en plus, je posais sur les douces chimères qu’elle caressait un regard inquiet. L’école ne l’intéressait plus. Ses amis d’avant cessèrent bien vite d’être une priorité.
 
Louise se fit une ribambelle de nouvelles relations. Plus âgées et forcément plus cools que les anciennes connaissances qui ne lui inspiraient plus qu’un ennui infini. Elle passa un été à promouvoir, sur les plages, dans les boîtes de nuit, des produits alcoolisés qu’elle distribuait, vêtue d’un simple bikini. Ca lui donnait le sentiment d’être importante. Sur sa famille, ses amis de toujours, elle ne se retourna pas cet été là.
Petit à petit, cette fille que je connaissais depuis sa naissance devint une étrangère. Je ne la reconnaissais ni physiquement ni moralement. Elle maigrit exagérément, et percha son mètre soixante-quinze sur des talons vertigineux. Quand elle déambulait, elle ressemblait tantôt à un flamand rose dont les frêles articulations semblent sur le point de se briser, tantôt à un dromadaire qui roule paresseusement sa bosse dans le désert. Elle se dandinait en marchant et, l’équilibre fragilisé par les chaussures-échasses, semblait parfois sur le point de basculer à chacun de ses pas. C’est avec fascination que je l’observais se mouvoir de la sorte, n’osant croire à ce qu’elle avait fait de sa silhouette alors qu’elle cherchait, paradoxalement, à la rendre plus belle.
Ce fut l’une des dernières fois que je vis Louise. Elle a continué de poursuivre ses rêves de mannequinat, a abandonné le lycée malgré des capacités parce qu’elle ne s’y sentait plus à sa place et finalement, elle a tourné le dos à bon nombre de personnes. Nous qui nous voyions le temps d’un été, nous avons perdu le contact. Parce que « tu comprends, Jo, j’ai tellement de choses à faire, de gens à voir,  d’autres choses à penser ! Je n’ai pas eu le temps de te téléphoner ! ».
 
C’est vrai, c’est palpitant, cette vie de mannequin qu’elle n’a jamais eue.

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Published by Jo - dans autrui
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commentaires

gizella 31/12/2008 16:07

waaouh ! superbe, le récit, et la chute !  c'est très très bon ! Artaud a écrit "le théâtre de la cruauté", mais justement, il n'avait pas la cruauté qui lui aurait permis de poser sur autrui ce regard autre, donc forcément cruel, ce regard qui "croque" du dehors, sans s'identifier. Je reviendrai vous lire, c'est jouissif !

koulou (flegroll) 13/02/2007 12:45

ouille en effet... c'est triste d'en arriver là.

Sophie (Ti Taz sur OB) 12/02/2007 21:25

Tant qu'elle est toujours en vie... Bonne soirée ma chère!

Jo 12/02/2007 16:24

Il est clair que beaucoup de jeunes filles se laissent happer par ce rêve pour lequel elles mettent leur avenir, parfois même leur santé en péril.

Michka,  il est vrai que de temps en temps, j'aimerais bien savoir aussi ce que tu penses de mes textes.

Artno 11/02/2007 15:19

sans vouloir me méler de ce qui ne me regarde pas... Michka, tu crois pas que tu abuse un peu !?
(Jo tu peux bien sûr censurer ce com, ou non. Et bon dimanche)