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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

13 février 2007 2 13 /02 /février /2007 00:26
C’était un garçon que rien ne distinguait des autres. Il était bêtement adolescent, comme tous les adolescents bêtes. Oscar ricanait dans les couloirs. Ricanait en classe. Lançait des boulettes de papier à ses copains en plein cours. Pris en flagrant délit, il rougissait, prenait un air penaud et s’excusait, ou selon son humeur, sûr de lui et armé de sa mauvaise foi, il niait vigoureusement les faits.
Systématiquement, lorsque les élèves attendaient devant la porte le moment d’entrer dans la salle de classe, Oscar faisait tournoyer son trousseau de clés, qui pendait négligemment au bout d’une lanière prévue à cet effet. Ce lasso improvisé menaçait à tout moment de se transformer en projectile dangereux, aussi le reprenais-je systématiquement et le sommais de cesser immédiatement. Pas méchant pour un sou, il sursautait, bredouillait et rangeait ses clés avec un sourire aussi attendrissant qu’agaçant. Mais le lendemain, je le croisais de nouveau dans le couloir avec son étrange fronde en action.
 
Oscar était en quatrième. Ses piètres résultats et son comportement puéril ne permettaient pas de fonder en lui un quelconque espoir de réussite. C’était un élève comme il y en a tant : un peu tête à claques, un peu gentil, un peu glandeur.
Un jour, pourtant, les notes d’Oscar grimpèrent en flèche. Ses résultats médiocres laissèrent place à de brillantes copies. Je le soupçonnai d’avoir triché, les premiers temps. Je l’observai avec une vigilance particulière pendant les devoirs, mais rien ne me laissait penser qu’il ne méritait pas les notes excellentes qu’il récoltait. A chaque fois que je rendais une évaluation, je voyais Oscar qui trépignait sur sa chaise, qui se retournait pour narguer un de ses camarades, avec des clins d’œil, une langue tirée ou une remarque moqueuse. Et souvent, en effet, ses efforts étaient récompensés, et sa note bien meilleure que celle de l’ami raillé.
Quand je l’interrogeai sur les raisons de son changement d’attitude, il m’avoua qu’il faisait des paris avec l’un de ses copains, et que c’était à celui qui réussirait le mieux. Plus que la soif d’apprendre, c’est cette amicale compétition qui le stimulait de manière si extraordinaire. Oscar paradait ensuite avec son dix-huit sur vingt comme un paon, inventa une danse de la victoire qu’il pratiquait dans le couloir en brandissant son devoir en guise de trophée. Et deux minutes plus tard, il faisait tournoyer ses clés.
 
 
L’année scolaire qui suivit, Oscar ne comptait plus parmi mes élèves mais je le croisais souvent dans les couloirs. Il répondait aimablement à mon bonjour, souriait avec cet air enfantin qui m’était devenu sympathique, tout en faisant tourner ses clés. Les rangeait en bafouillant un mot d’excuse devant ma mine réprobatrice.
De temps à autre, je parlais de lui aux collègues qui lui enseignaient désormais. Je me tenais au courant de son évolution comme de celle d’autres adolescents que je connaissais. Un jour de janvier son professeur de français me raconta, la mine triste et un brin coupable, la scène qui s’était déroulée quelques jours auparavant.
 
Ils étudiaient Antigone, de Anouilh. Ma collègue travaillait la scène où on retrouve Antigone pendue, et faisait lire les élèves, chacun devant reprendre un personnage. Elle demanda à Oscar de participer. Elève agréable, plein de bonne volonté, il était habituellement toujours partant pour contribuer à faire vivre le cours. Aussi sa prof fut-elle très étonnée devant le refus obstiné qu’il lui opposa. Elle eut beau lui demander la raison de son attitude, essayer de le convaincre, le menacer, il demeura muet et muré dans sa résistance inflexible. Il finit par écoper d’une sanction, et ne trouva même pas le courage de protester, de se défendre. Le regard vide, le visage impassible, il attendit que les élèves passent à autre chose, que l’action se fasse. Sans lui.
A la fin du cours de français, il attendit que tout le monde quitte la salle. Seul avec son enseignante, il lui expliqua. C’est qu’il avait de bonnes raisons pour refuser de jouer la scène où Antigone pend au bout de sa ceinture, Oscar. Oui, de bonnes raisons.
Quelques jours avant Noël, pendant les vacances scolaires qui venaient de s’achever, Oscar avait retrouvé, en rentrant chez lui, sa mère pendue dans son salon.
 
Quand je le revis dans le couloir, avec ses clés qui tournoyaient dangereusement au bout de leur lanière, je n’eus pas le courage de le réprimander.

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commentaires

Motdit 08/03/2007 22:08

oui... la plus beau métier du monde.... Comment faire? parfois?Je me le demande...

bobby 05/03/2007 16:59

Voilà un très bel hommage que tu fais à cet élève.
C'est quand même dingue que la prof de cet élève n'ait pas été mise au courant du drame qui s'était déroulé qq semaines plus tôt, même si, il est vrai, on ne peut jamais être au courant de toutes les tragédies qui se jouent dans les vies de nos élèves...
sans doute oscar a-t-il compris qu'il n'était pas qu'un élève parmi tant d'autres, pour toi, et ça c'est peu, mais c'est déjà important. j'aime croiser des anciens élèves dans les couloirs, lorsqu'il subsiste encore une relation , une reconnaissance.
bel article.

cyril 24/02/2007 00:27

une bien triste histoire......:'(
quel traumatisme pour cet enfant!
cyril

serge 18/02/2007 06:41

La tragédie d'Antigone donne là une funeste résonnance à un drame du quotidien. J'ai malheureusement un cas similaire dans ma famille. Le gamin devenu adulte est maintenant diagnostiqué "Schizophrène". L'étau se resserre petit à petit sur sa vie. C'est un peu comme dans une mer peuplée de requins, faut pas commencer à saigner, sinon t'as tort !!!

Ed 18/02/2007 00:15

Nous avons tant d'Oscars dans nos classes, tant de tragédies ambulantes, que si l'on ne nous laisse pas exprimer nos désarrois, nos colères sur un blog, je me demande ce qu'il adviendra de bien des profs.