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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

23 février 2007 5 23 /02 /février /2007 21:41
C’est un café perdu au coin d’une rue, niché dans un renfoncement où il devient pratiquement invisible pour le passant distrait.
Sa façade est terne. Les enseignes discrètes. Devant, quelques tables en plastique et des chaises invitent timidement le badaud à s’asseoir.
 
Cela faisait des mois que je passais dans le quartier sans jamais avoir repéré l’endroit. Il a fallu attendre un soir d’été. Chéri et moi étions désoeuvrés, sans voiture. Nous avions envie de profiter encore un peu de la nuit avant de rentrer et entreprîmes de chercher un café ouvert. En cette heure tardive, toutes les portes étaient closes.
C’est totalement par hasard que nous vîmes la lumière filtrer entre deux branches d’arbres, plus loin. Nous la suivîmes comme un naufragé suit la lumière du phare pour retrouver le rivage, et débarquâmes dans ce minuscule boui-boui. Les patrons, un couple d'âge moyen, préparaient la fermeture : ils nettoyaient frénétiquement le bar, les éviers ; les chaises avaient été remontées sur les tables et plus aucun client ne traînait là. Déçus, mais tenaces, nous demandâmes s’il était possible de nous asseoir pour boire un verre. L’autorisation nous fut accordée, aussi prîmes-nous place.
Nous étions presque mal à l’aise. Nous étions là, dans cet espace confiné où personne ne nous attendait, où personne n’était plus attendu, et rechignions presque à parler. C’était comme si nous avions atterri dans l’intimité de quelqu’un que nous ne connaissions pas, et non dans un lieu public.
 
Intrigué par notre présence, le patron entreprit de nous faire la conversation. C’était un homme d’une quarantaine d’années, le genre de brave type qui aime les moments conviviaux et arrosés, un peu empâté, un peu bedonnant, à la peau grasse et moite. Il était gentil et souriant.
Nous y sommes retournés. Le lieu était un peu plus vivant, peuplé de tout ce que le quartier comptait d’âmes solitaires. Parfois, des familles venaient, s’asseyaient en terrasse, les enfants sirotaient des sodas ou mangeaient des glaces, les pères vidaient des bières.  Le patron nous faisait la conversation, prenait de nos nouvelles, nous racontait sa vie, un peu. Je connaissais sa femme, sa fille.
 
Un jour, sa femme le quitta. Sa fille se fit rare. Seul avec une employée, il continuait à faire tourner son affaire, avec toujours les mêmes habitués. Année après année, je ne connus pas une rénovation, pas un changement de décor, de table. Tout était terriblement désuet, sans âge, immuable.
J’allais y boire mon café du matin de temps à autre, j’y passais un moment avec Chéri, je lisais un livre au printemps, lorsque la météo clémente me permettait de m’installer en terrasse, sur les tables blanches et poussiéreuses. Etudiante, j’y révisais des examens ; devenue prof j’y corrigeais des copies. Et souvent, je faisais un brin de causette avec le patron, de plus en plus bedonnant, essoufflé, mais toujours aussi gentil.
Puis une jeune femme fit son apparition derrière le bar. Les mois passèrent, je la vis s’arrondir, s’épanouir avant de disparaître de longs mois durant. Un an plus tard environ, elle réapparut, et un bambin à la peau mate fit ses premiers pas dans le bistrot. L’heureux papa voyait sa nouvelle vie se construire sous ses yeux avec un bonheur qui s’affichait ostensiblement jusqu’à la commissure de ses lèvres. Enjoué, il servait les clients, échangeait quelques mots avec Chéri et moi, nous offrait parfois l’apéro, retournait derrière son bar.
 
Le temps passa et je déménageai. De temps à autre, je retournais boire un café chez celui que nous appelions désormais affectueusement « notre copain ». Il nous félicita chaudement quand il vit Fiston pour la première fois, sans jamais avoir rien su de ma grossesse. Puis nous disparaissions des mois, un an. Revenions. Il était là.
 
Je me souviens de ce jour où Chéri et moi passions à proximité du café et où nous décidâmes d’y faire un saut. Histoire de boire un verre, de dire bonjour, de prendre des nouvelles. Cela faisait bien longtemps que nous n’y étions pas retournés. C’est le sourire aux lèvres que nous avancions sous le soleil du mois d’août. Au loin, nous aurions du apercevoir les tables de la terrasse. Mais rien. Le petit renfoncement où nous nous étions si souvent installés était vide. Etonnés, nous nous sommes avancés, en nous disant qu’il était peut-être en vacances.
 
Le café était bien fermé. A l’intérieur, tout était vide. Plus de tables, de chaises, plus de comptoir ni pompes à bière. Tout avait été retiré, et des travaux étaient en cours. Nous avons cherché un mot, une indication précisant qu’il s’agissait d’une rénovation, que le café allait rouvrir. Nous n’avons rien trouvé.
Nous y sommes repassés, un mois plus tard, un an plus tard. Le local est resté en l’état, comme dans l’attente d’une renaissance qui n’a jamais eu lieu. Nous n’avons plus revu ni même eu de nouvelles de cet homme que nous connaissions depuis des années mais dont, en réalité, nous ignorions jusqu’au nom.

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commentaires

Xav. 04/03/2007 20:56

Belle tranche de vie! Surtout dans un café. Ces lieux si pleines de vie et agréables!

Morena 04/03/2007 15:56

J'arrive ici via un commentaire que tu as laissé chez Youkou... Cette histoire m'émeut plus que tu ne peux l'imaginer. Merci pour cet instant fragile.

Jo 04/03/2007 00:19

Merci pour vos commentaires ! ;)

Sophie (Ti Taz sur OB) 01/03/2007 13:44

Coucou! Dans l'optique de continuer de remplir la carte des blogueurs, je te soumets une idée que tu es en droit de ne pas appliquer... Ce serait de mettre le lien vers cette carte sur ton blog... éventuellement le lien pourrait être mis sur une image de la terre toute ronde toute belle (tu peux prendre celle de mon blog) pour montrer que nous sommes partout! A nouveau, ceci n'est en aucun cas une obligation ;-) Bonne journée, bisous

Soof 01/03/2007 09:29

AAAHHHH j'ai été absente quelques temps, faut dire que j'en ai bien peu pour moi depuis quelques jours (LOL), ça fait du bien de revenir ici !!! Comme un p'tit chez moi qui m'avait manqué !!!
Et je tombe sur un très beau texte ! Il est plein de douceur et de mélancolie je trouve ! On a vu défiler des années en quelques lignes ! Le tout est encore une fois formidablement bien écrit ! Bravo Jo !