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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

4 mars 2007 7 04 /03 /mars /2007 00:00

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Sophie était de ces filles aux formes généreuses qui aguichent les hommes et n’en sont pas peu fières. Elle était plutôt jolie, mais avec un visage que l’on s’attend davantage à voir sur une poupée de porcelaine que sur une femme de chair et de sang : de grands yeux bleus, des joues charnues et roses, une bouche ourlée et gourmande, une vacuité certaine dans le regard. Adolescente, elle rêvait du grand amour et s’imaginait le trouver à chaque instant. Un garçon lui souriait ? Il était fou d’elle. Un autre la draguait ? Il projetait sans doute d’en faire sa femme.  Si elle prenait le bus, elle lisait dans le regard du conducteur la promesse d’une folle histoire. Cette dernière lubie m’a marquée. Sophie me téléphonait, après des heures passées assise, à l’arrêt, à attendre, bus après bus, le chauffeur convoité. Quand enfin il arrivait, elle montait dans le bus jusqu’au terminus, avant de se ruer sur son téléphone pour me faire le fidèle compte-rendu de ses aventures :
-         Oh la la, quand je suis montée dans le bus je lui ai dit bonjour, et il m’a regardée, tu vois, il m’a dit « bonjour », mais avec un truc dans le regard… ! C’était comme si que…
La semaine suivante, elle avait un autre objectif : voir la main gauche de l’élu afin de savoir s’il était marié ou non. Alliance ou pas d’alliance ? Telle était la question qui occupait totalement l’esprit de Sophie. Finalement, il n’en portait pas. Cela ne changea rien.
Et puis elle oublia ce bel inconnu.
 
Une autre fois, elle s’enticha d’un garçon du lycée. Il était gentil, il était intéressé par elle. De ce fait, elle se montra intéressée par lui. Le rapprochement survint lors d’une séance de cinéma entre amis, un samedi après-midi. Elle en sortit le feu aux joues, le sourire aux lèvres et me susurra discrètement, victorieuse : « Il m’a embrassée ! ».
Déjà, pour leur premier baiser, il avait choisi la pénombre du cinéma pour se soustraire aux regards indiscrets. Dans les jours, les semaines, les mois qui suivirent, il n’eut envers Sophie aucune des manifestations de tendresse que l’on a envers la fille avec laquelle on sort. Dans la cour du lycée, il lui faisait quatre bises chastes sur les joues. Comme il me les faisait à moi, sa camarade de classe. Rien n’indiquait qu’il y avait entre eux des relations toutes particulières. Pourtant, chaque mercredi à la sortie des classes, ils prenaient ensemble le même bus et descendaient au même arrêt. Allaient chez lui. Là, leurs corps se retrouvaient, fusionnaient. Elle me racontait ses expériences avec une pléthore de détails. Pourtant, le lendemain, devant ses amis, le jeune homme feignait la connaître à peine. Sophie ne comprenait pas son attitude et cherchait des réponses : « Mais pourquoi il est comme ça ? Je l’aime, moi ! D’ailleurs, quand nous aurons des enfants... » Et elle partait dans des rêveries irraisonnées.   
Je l’écoutais. Je n’osais lui dire ce qu’elle ne voulait pas voir. Quand elle comprit qu’il lui échappait, sans avoir su qu’il n’avait jamais été à elle, elle lui écrivit des poèmes déchirants de sincérité, dégoulinants de mièvrerie. Comme quelques mots sur le papier ne produisaient pas, selon elle, l’effet escompté, elle préféra les lire à haute voix et les enregistrer. A la récréation, elle lui glissa furtivement une cassette en lui chuchotant mystérieusement : « Tiens, tu écouteras ça quand tu seras seul ».
Lui, interloqué, la regarda s’éloigner sans comprendre. Quand enfin il écouta les déclamations de Sophie, il en fit profiter tous ceux qui, dans son entourage, étaient dans la confidence. Il pouffait tout en guettant nos réactions.
-         Elle est folle, c’te fille ! s’esclaffait-il. Ecoute ça ! Elle a enregistré ce truc dans un parc ! On entend même les oiseaux !
Et il partait d’un irrépressible fou rire, avant de singer l’amoureuse transie : « Je t’aime, cui-cui, je t’aime, cui-cui-cui ». Et il riait, riait, riait jusqu’à ne plus respirer. Son visage était rouge vermillon lorsque, à bout de souffle, il reprenait son sérieux. 
Régulièrement aussi, elle lui écrivait des lettres. Elle profitait de la récréation pour lui remettre la missive cachetée. Je la voyais traverser la cour avec son enveloppe à la main, puis la lui donner en lui glissant un "Tiens, tu liras quand tu seras seul"  tantôt enjôleur, tantôt pincé selon son état d'esprit.
 
Puis elle finit par se lasser. A moins que ce ne soit lui. Il expliqua à l’un de ses copains que même pour la bagatelle, elle le fatiguait. Cela ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Emoustillé par les récits des torrides mercredis, qu’il avait avidement écoutés, il entreprit de courtiser la demoiselle. Celle-ci ne tarda pas à voir en lui son nouveau prince charmant. Avec lui aussi, c’était le mercredi.  Sauf qu’il habitait beaucoup plus loin. C’était moins pratique, cela lui laissait moins de temps pour faire ses devoirs. Mais chaque semaine, elle répondait présente au rendez-vous hebdomadaire et suivait son nouvel amant sans s’offusquer du fait que le matin même, comme la veille et l'avant-veille, comme son ami avant lui,  il lui avait simplement fait la bise. Parce qu’être avec une fille comme elle, ça ne s’assume pas devant les autres jeunes. C’est quelque chose que l’on cache, des soupirs que l’on réserve au secret de sa chambre. Sophie ne comprenait pas. Elle se sentait flattée, imaginait que ce garçon se pâmait en secret depuis des mois et avait supporté dans l’affliction de la savoir amoureuse d’un autre.
Le soir après les cours, les deux compères riaient. Ils parlaient d’elle, comparaient leurs expériences, se demandaient : « Elle fait ça avec toi, aussi ? ». J’assistais à leur fraternelle compétition et j’avoue qu’il m’arriva d’en rire avec eux. 
 
Sophie, elle, n’a jamais douté qu’elle avait marqué leur vie à jamais et qu’elle demeurerait pour eux un impérissable souvenir. C’est sans doute vrai, mais probablement pas de la manière qu’elle croit.

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commentaires

jyzelle 24/04/2007 11:04

http://forum.aufeminin.com/forum/f566/__f470_f566-C-est-etonnant.html

Muad' Dib 10/03/2007 10:57

Voici quelques gros bisous pour que ta journée soit belle et ensoleillée !
 

kéline 09/03/2007 21:51

ça me rappelle une chanson de Benabar ..et oui je vois en remontant les coms que je ne suis pas la seule à y avoir pensé . c'est très bien vu et toujours le même plaisir à te lire. les ados sont souvent très cruels face à la naïveté et au désir d'amour sans visage des jeunes filles

Youkou :0008: 09/03/2007 09:51

Vachement touchant, tu sais pourquoi parce que c'est une ironie... Il faut en rire, parce qu'au plus profond de nous, c'est triste aussi, je vois Sophie...

Jo 08/03/2007 22:49

L'inconnu, Cajou --> Quand j'ai entendu la chanson de Benabar pour la première fois, je me suis dit : "c'est extraordinaire ! Ce type a forcément connu Sophie !" ...  Ou l'un de ces garçons dont je parle". A moins que ce genre de filles et de garçons soit plus répandu que je ne le croyais ... ?
 
Bienvenue aux nouveaux, à tous ceux que je n'avais jamais lus jusqu'ici et à tous, merci pour les commentaires laissés !