La catégorie des
« autrui » est vaste, et les possibilités qu'elle offre presque infinie. Il y a ceux que l’on a connus ou que l’on connaît. Ceux que l’on connaîtra, et ceux qui jamais ne croiseront
notre chemin. Et puis il y a ceux dont on a entendu parler. Les amis d’amis, les nièces ou les sœurs de ; la belle-sœur de la meilleure amie de notre concierge, ou le cousin du grand-oncle
de notre copain d’enfance. Des comme ça, il y en a plein. On écoute d’une oreille distraite le récit de leur vie mouvementée, de leur malheur ou de leur mariage. Et généralement, on l’oublie
aussi vite, car tout ce sur quoi on ne peut pas mettre de visage a du mal à nous atteindre durablement, profondément.
C’est l’une de ces histoires. J’aurais pu tout aussi bien la lire dans la rubrique « faits divers » d’un quotidien
populaire. Au lieu de ça, elle m’a été rapportée par ma mère. C’est la vie d’une famille apparentée à l’une de ses connaissances. La banalité d’une grossesse, d’une naissance. Un deuxième enfant
qui débarque dans la vie d’un couple heureux qui choie déjà un premier-né. Le quotidien de milliers de personnes en France, de centaines de millions dans le monde.
J’ignore son âge. Je sais simplement que c’est une jeune femme, qui a déjà une fille âgée de six ans, et qui vient d’avoir
un merveilleux petit garçon. Ils sont heureux, les parents.
Mais voilà, c’est épuisant, un nourrisson. Ca pleure, ça mange, ça fait pipi-caca et ça hurle de nouveau pour manger encore.
Toujours. Et quand ça a fini de se remplir l’estomac, ça vomit.
Quand ça dort, la jeune mère doit courir s’occuper des tâches ménagères, la vaisselle, la cuisine, l’aspirateur et le linge,
juste avant que le gnome ne se réveille dans un concert de braillements. Mais malgré ce stress, cette course, malgré le manque de sommeil et l’épuisement, elle sourit, la jeune mère, parce
qu’elle a tout pour être heureuse et elle se doit de montrer à tous combien elle est épanouie. Elle est épanouie une semaine, deux semaines. Elle fait mine de l’être pendant un mois, deux mois.
Et puis elle craque, dans l’intimité du foyer, d’abord.
Le mari voyait bien qu’elle allait mal. Qu’elle devenait agressive, émotive à l’excès. Que son comportement était de plus en
plus bizarre. Au début il ne s’est pas alarmé. Une maman, c’est fragile, les hormones tapent sur le système, c’est bien connu. De toute évidence, elle allait se ressaisir.
Mais elle ne se ressaisit pas. Les jours passaient et le comportement de la maman était de plus en plus bizarre. Elle
semblait nerveuse, tendue à l’extrême, passait de l’agressivité aux larmes, de l’abattement le plus absolu à l’hyperactivité. Elle était incapable d’avoir une conversation sereine, dormait mal la
nuit. Ce qu’elle ne disait pas, mais que son époux finit par comprendre, c’est qu’elle ne se sentait pas à la hauteur de ses responsabilités. Elle était une mauvaise mère, et ce bébé qui était
encore si jeune, ce tout petit de quelques semaines à peine ne pourrait être heureux s’il était élevé par elle, et sans doute pas davantage si elle disparaissait. Elle était dans une impasse, et
elle avait beau tourner et retourner le problème dans sa tête, elle ne parvenait pas à trouver de solution.
Un matin, elle partit. La porte de l’appartement claqua derrière elle. L’enfant dans les bras, blotti contre elle, confiant
par nature, elle déambula dans les rues de la capitale. Elle avait laissé sa grande fille, âgée de six ans à peine, enfermée dans l’appartement. Seule. Elle, elle était déjà indépendante. Elle
n’avait pas nécessairement besoin de sa mère, alors que le bébé, si. Elle ne pouvait pas le laisser, lui si fragile, si minuscule, lui qui se calmait contre son sein. C’est pour cela qu’elle
l’emporta avec elle.
C’est avec lui qu’elle escalada le parapet du pont. C’est avec lui qu’elle sauta. Avec lui qu’elle sombra dans les obscures
eaux de la Seine.
Mais quand on la repêcha, vivante, ce fut sans lui.
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