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Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Vendredi 4 mai 2007

 

Il a dans les yeux la dureté de celui qui a vécu le pire, de celui qui ne craint plus rien. Il s’appelle Désiré. C’est un mauvais élève.
Un mauvais élève et un perturbateur. Quand il est là, non seulement il n’apprend rien lui-même mais il empêche les autres de se concentrer. Le cours s’interrompt souvent. Désiré tais-toi. Désiré s’il te plait. Désiré, ton carnet.
Les punitions pleuvent et il ne bronche pas. Comme s’il les recherchait. S’il est puni, cela prouve qu’il est vivant, qu’on le remarque, qu’il existe. Il les rend toujours, ses punitions. Presque avec le sourire. Et il recommence pour avoir d’autres pages à copier pour le lendemain.
Avec ses camarades, il est tyrannique. C’est la seule forme de communication qu’il connaît. La violence. Inspirer aux autres la peur, c’est exister, aussi. Et bien moins risqué que d’essayer de se faire aimer. Alors Désiré menace, Désiré harcèle, Désiré rackette. Désiré se croit respecté.
Les mois passent vite, et je regarde Désiré couler, s’enfoncer dans l’échec scolaire. On me dit que dehors, il traîne avec des grands. Qu’il deale, sans doute. Désiré a douze ans.
De temps à autre,  au détour d’une remarque, d’une lecture, il me sourit. C’est le seul moment où la flamme haineuse dans ses yeux vacille. Un instant seulement. Désiré a presque perdu l’habitude de sourire, et il se crispe aussitôt qu’il essaie pour redevenir l’enfant dur que je connais depuis des mois.
 
Quand je convoque ses parents, personne ne vient. En l’absence d’interlocuteur, je coince Désiré entre deux portes, entre deux cours, pour lui faire la morale, lui proposer de l’aide, le menacer de sanctions plus sévères. Désiré m’écoute toujours. Parfois il me rit au nez avant de partir ; à d’autres moments il me fait mille promesses, joue les élèves modèles pendant un jour ou deux puis reprend ses bonnes vieilles habitudes.
Un jour, j'ai vu sa mère. Elle parle mal français, semble s’excuser tout le temps. Elle ne maîtrise pas son fils, c’est l’école qui doit le faire. Elle ne comprend pas que je sollicite sa collaboration, sa participation. Elle ne sait pas faire, elle se sent accusée. Elle ne comprend pas que seule, l’école ne pourra rien pour son gamin.
On dira qu’elle a démissionné. On dira qu’elle a baissé les bras. On dira que tout est de sa faute. Mais elle, elle sait qu’elle n’a pas l’énergie pour mener tous les combats de front. Elle s’imagine que Désiré ne peut que bien grandir, bien tourner, en faisant des études dans ce beau pays qu’est la France. La maman n’imagine pas du tout le rôle que nous attendons qu’elle endosse. Elle, il faut déjà qu’elle se lève à l’aube chaque matin, pour aller faire la queue devant la préfecture deux heures avant son ouverture. Sinon, on ne lui donnera jamais ses papiers.
Elle travaille un peu, au noir, pour survivre. C’est l’un de ses frères qui l’héberge, et Désiré est élevé avec ses cousins. Ils s’entendent bien, mais certains soirs, lorsque les uns et les autres sont tendus et fatigués, ils se disputent. Les adultes finissent par mettre tout le monde au lit avec des torgnoles et éteignent la lumière en leur imposant le silence absolu. Tant pis pour les devoirs. Ils n’avaient qu’à les faire avant.
 
Désiré a quitté le collège. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Sans papiers, sa mère a peut-être rejoint un squat lugubre, un hôtel miteux ou un charter gracieusement affrété par le ministère de l’Intérieur.
Pourtant il n’avait pas envie d’y retourner, dans son pays d’Afrique. Là-bas l’attendaient tous les fantômes qu’il a fuis. Cela a beau être le pays où il est né, c’est pour lui, avant tout, le pays où son père est mort.
Je l’ai appris comme ça, en fin d’année. Désiré avait huit ans lorsque des rebelles ont fait irruption chez lui, alors qu’il se trouvait seul avec son papa. Il s’est caché sous le lit, par instinct. C’est depuis cette cachette de fortune qu’il a vu son père se faire froidement assassiner.
 
Mais la France n’a pas voulu de cette veuve désespérée, de cette mère-courage qui a traversé les continents pour trouver la paix, pleine du désir d’un avenir meilleur.
Et l’école n’a pas su quoi faire de cet enfant meurtri.
par Jo publié dans : Le plus beau métier du monde
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Commentaires

...


A bons entendeurs...!


(un retour en "fanfare" Jo !)

commentaire n° : 1 posté par : Artno (site web) le: 04/05/2007 17:25:47
Très émouvant ce texte.
C'est là que s'arrêtent toutes nos belles théories, tous nos "il faut"...
commentaire n° : 2 posté par : Sugus (site web) le: 04/05/2007 20:50:17
C'est cette impuissance face à la détresse de certains de nos élèves qui me rend hystérique !!!
commentaire n° : 3 posté par : teresa (site web) le: 04/05/2007 22:49:10

Encore un texte plein d'émotion et de compassion. Nous sommes impuissant devant l'horreur et la barbarie... c'est de cela dont se servent les démagogues comme Sarkozy pour faire passer leur politique basée sur la peur. Alors qu'il faudrait mettre en place des accompagnements psychologiques et éducatifs parallèles au système scolaire pour accompagner ces enfants qui ont vécu des atrocités dans leurs pays d'origine. La répression et l'exclusion doivent être l'ultime recours quand tout a été tenté avant. Nous sommes encore loin d'une véritable politique sociale dont soi disant, le candidat UMP se veut le porte parole. Espérons que les français se réveillent avant qu'il ne soit trop tard!


Merci pour ce témoignage Jo..

commentaire n° : 4 posté par : cyril (site web) le: 05/05/2007 08:45:15

Voici un électrochoc dont beaucoup de gens auraient besoin avant dimanche.......

commentaire n° : 5 posté par : Soof le: 05/05/2007 08:47:37

Bonjour,


tu es le même Jo qui dessine ?

commentaire n° : 6 posté par : valerieaga (site web) le: 05/05/2007 09:19:03

Bien vu Jo et publié au bon moment même si tout porte à croire que les dés sont joués. Il n'empêche que cela doit être dit et relayé largement autour de soi... ce que je vais m'empresser de faire avec ton article.


Je te souhaite (quand même! ) un bon WE lol

commentaire n° : 7 posté par : alaligne (site web) le: 05/05/2007 12:17:41

En réponse à Valerieaga :


Non, Jo ne dessine pas.... du moins pas à ma connaissance, LOL.


Et petite précision : Jo est une femme.

commentaire n° : 8 posté par : Soof le: 05/05/2007 15:46:40
commentaire n° : 9 posté par : Muad' Dib (site web) le: 07/05/2007 22:21:06

un drame humain comme il y en a tant et dont certains osent dire "que c'est pas notre affaire", que "La France n'a pas vocation à accueillir toute la misère du Monde"... Un phrase réductrice et bien pratique pour s'autoriser à ignorer tous les problèmes humains des réfugiés...


Fort  bien raconté comme chaque fois que tu prends la plume...

commentaire n° : 10 posté par : Koulou (Flegroll) (site web) le: 07/05/2007 22:27:43

Un article très bien écrit, qui donne un bon coup de poing en pleine figure.


Qu'il est triste qu'un enfant soit obligé de vivre ce genre d'atrocités, dans le silence et l'indifférence générale.


Et nous, enseignants, nous sommes les mains vides. Parfois, on se révolte et on crie. On hurle mais qui nous entend ?

commentaire n° : 11 posté par : Virgile (site web) le: 10/05/2007 17:00:21
Encore un texte plein d'émotions contenues une page admirable d'un destin qu'on ne souhaite pas admirer et la vie va  son cours ..........
commentaire n° : 12 posté par : chriscraft_ (site web) le: 10/05/2007 23:34:12
Ce n'est pas à l'éducation nationale et encore moins à nous les profs de culpabiliser de cette situation. Il faut nous mobiliser, il faut agir, mais pas penser que notre institution a failli.

Chacun son métier, à moins d'être formés pour régler les problèmes sociaux, ce n'est pas a nous de le faire.

Je partage ton indignation.

commentaire n° : 13 posté par : Le Professeur Carbure (site web) le: 11/05/2007 19:20:00
oui, mais tu ne peux pas tous les faire venir en France .. sinon c'est des centaines de millions qui viendront la misère est partout, en Europe on vit dans une bulle de bien être ...la solution, ce n'est pas ici , c'est là bas
commentaire n° : 14 posté par : TMS25 (site web) le: 12/05/2007 12:51:34
et... un désire de revenir Jo... n'aurais-tu point ?
commentaire n° : 15 posté par : Artno (site web) le: 16/05/2007 10:24:54

Très beau texte ! Que faire face à cette misère ? Grande question !

commentaire n° : 16 posté par : Rosebud (site web) le: 18/05/2007 11:40:24

Merci pour tous vos commentaires.


L'histoire de cet enfant m'avait touchée, j'avais envie de la partager, ainsi que tous les enseignements que l'on peut en tirer. Mais ce genre de malheur ne suscite pas les mêmes émotions chez tout le monde...



Valérieaga, non, je ne dessine pas et je n'ai pas l'honneur de connaître l'homonyme auquel tu fais allusion :  ;-)))

commentaire n° : 17 posté par : Jo (site web) le: 25/05/2007 12:12:57

)Contente de te retrouver Jo, cet article est tellement d'actualité pour le coup...


Merci de ton passage


Bettina (autre blog sur lequel j'ai eu l'émotion de ton commentaire...le premier des premiers)

commentaire n° : 18 posté par : Partir ou pas (site web) le: 27/05/2007 17:53:01
une histoire très touchante....j'aime bcp la réalité que tu décris....
commentaire n° : 19 posté par : stéph le: 30/05/2007 09:07:11
Et comment ne pas penser maintenant à Ivan, cet enfant russe victime, à sa manière, du système répressif qui se met en place, et qui profite de l'été, comme si la chaleur, la torpeur estivale allaient endormir les consciences ?
commentaire n° : 20 posté par : Jo (site web) le: 23/08/2007 00:05:30

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