Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : AUTRUI
  • AUTRUI
  • : Tous ceux qui croisent notre chemin sont susceptibles de laisser une trace de leur passage.
  • Contact

Texte libre

Recherche

Texte libre

Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Archives

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

25 mai 2007 5 25 /05 /mai /2007 12:00
J’ai tout de suite remarqué son regard froid, noir, son visage fermé et sa bouche crispée. Il se tenait au fond de la classe et ne me quittait pas de ses yeux haineux. Je m’adressais à l’ensemble des élèves  et continuais le cours normalement, mais même lorsque je fixais un autre que lui je sentais sur moi le poids de son hostilité.
L’ambiance était lourde. Il avait l’extraordinaire capacité de diffuser un parfum de mal-être dans la salle, lequel se répandait et se densifiait insidieusement. C’était irrespirable. Les échanges devenaient électriques, les tensions presque palpables. Et toujours, ce regard.
 
Fabien était un petit bonhomme malingre et chétif, taciturne, mal dans sa peau. En début d’année, il promenait des cheveux hirsutes et un sac à dos couvert d’inscriptions étranges. Au fil du temps, il évolua. Ses cheveux se firent plus sombres, plus longs, ses ongles plus allongés, son visage plus pâle. Il portait des bagues à tête de mort et des bracelets à clous pointus.
Il n’écrivait pas. Ne rendait aucune copie. J’ai sévi avec lui comme avec les autres. Pourtant, j’ai tout de suite senti à quel point ma crispation sur le travail scolaire non fourni l’indifférait. Il ne se défendait jamais, répondait sans détour.
-         Mais pourquoi n’as-tu pas ton livre, Fabien ? C’est le troisième oubli, ce qui veut dire que tu seras puni.
-         Je m’en fous, lâchait-il avec une déroutante sincérité.
Bon.
 
Les semaines et les mois passèrent. De temps à autre, Fabien sortait son cahier et un crayon. La première fois, surprise, je jetai une œillade discrète sur ce qu’il faisait, et je m’aperçus qu’il dessinait. Cela n’est guère surprenant dans le contexte dans lequel je travaille habituellement : des gamins pour qui le travail scolaire n’a aucune espèce d’importance et qui rendent les heures de cours moins longues et moins pénibles en jouant du crayon sont extrêmement nombreux –hélas ! D’aucuns révèlent même un certain talent artistique qui m’a laissée bien des fois admiratrice.
Toutefois, dans le cas de Fabien c’était autre chose. Ses dessins étaient sombres. Ils étaient morbides. Ils exhalaient presque l’odeur nauséabonde de la mousse des cimetières, exprimaient tout le désespoir de celui qui rejette le monde vivant. Celui qui m’a le plus marquée représentait la mort encapuchonnée, le visage totalement dissimulé par une inquiétante pénombre, le tout dans un décor crépusculaire. Classiquement, elle tenait une faux qui venait manifestement de frapper, comme en témoignait le flot de sang qui dégoulinait encore de la gigantesque lame recourbée.
A d’autres moments, Fabien se sentait l’âme d’un poète et écrivait de véritables odes au sang.
 
Bien sûr – bien sûr !- son cas fut signalé. Sa pauvre mère était aussi effarée que nous, et elle dissimulait mal l’inquiétude qui la rongeait. Fabien détestait la vie, parlait suicide et destruction. A treize ans. Evidemment, il était suivi par un psy. Evidemment. Et pourtant, il n’allait pas mieux.
Avec le temps, il devint agressif. Par son regard, toujours, mais aussi verbalement. Les conflits se multipliaient. Il faisait fi des règles élémentaires du collège, ne respectait plus rien ni personne. J’ai alerté l’équipe. Un jour, cet enfant ferait une bêtise, envers lui, envers ses camarades, envers un adulte, qui sait ? Mais cela allait arriver. On ne me prit pas au sérieux, dans un premier temps, à l’exception de la collègue de français.
Les autres élèves, qui dans un premier temps avaient trouvé la rébellion de Fabien très amusante, commencèrent à ne plus en rire du tout. Une jeune fille nous avoua qu’elle en avait peur. Fabien les poursuivait pour les griffer avec des ongles de plus en plus longs à la première contrariété, et les avait même menacés de les planter avec le cutter qu’il dissimulait dans son sac.
 
La nouvelle fit grand bruit. Que Fabien, avec son instabilité mentale avérée, se promenât avec un objet tranchant au quotidien, à portée de pulsion, ne rassurait guère. Cependant, lorsque l’on fouilla son sac, on n’y trouva rien.
C’est finalement à la fin d’un cours de français que Fabien acheva de faire parler de lui. Il venait d’écrire –en classe- un long poème glorifiant le sang qui coule, se délectant de la souffrance et de la vie qui s’échappe, et n’avait pas supporté que celui-ci lui soit confisqué. L’enseignante, consciencieuse, projetait de le photocopier pour le joindre à son dossier déjà chargé. Fabien, bien loin d’accepter l’autorité toute légitime de sa professeure, exigea littéralement de récupérer sa création. Devant le ferme refus qui lui fut assené, il se métamorphosa, se remplit de haine et siffla mille et une menaces qui n’auguraient rien de bon.
C’est ainsi qu’il se retrouva en conseil de discipline avec une multitude de rapports tous plus inquiétants les uns que les autres, et qu’il fut renvoyé du collège. 
 
Un enfant de treize ans. Une mère impuissante. Un suivi médical peu efficace. Des enseignants qui n’ont aucune formation psychiatrique. C’est un constat d’échec d’une incommensurable tristesse. Et pourtant, son départ m’a avant tout laissé un sentiment de soulagement.
Fabien n’a pas été scolarisé des mois durant, avant de retrouver une place dans un établissement voisin.
Moins d’une année plus tard, il réussit à s’en faire exclure. 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Jo 08/07/2007 19:34

Oui, oui, je suis toujours prof !  ;-)

Bambou1980 08/07/2007 17:46

J'ai lu l'ensemble des témoignages que tu as rédigés dans la catégorie "le plus beau métier du monde"... Très émouvant... Es-tu toujours prof ? quelle est ta discipline ?
A bientôt peut-être,

BIDUDULE 16/06/2007 14:01

...le monde de l'Education, touche le fond !!!
C'est gravissime, ça !

Jo 07/06/2007 19:17

Inconnu, ce texte relève d'un parti pris: donner à voir.  C'est donc un choix de ne pas tout détailler, encore moins mes actions propres. Je préfère attirer l'attention sur l'Autre, celui qui, à un moment M, m'a marquée.
Si je fais ici un constat d'échec, échec que je considère global, collectif, et donc concernant toute l'équipe éducative, c'est qu'il y a eu toutes les tentatives possibles pour dialoguer avec cet enfant. J'ai choisi de ne pas forcément citer chaque phrase échangée.
De plus, et malgré le fait que le dialogue ait bel et bien existé, tu oublies le plus important: le contexte. Oui, absolument, le contexte, cher ami. Celui qui fait qu'un enfant n'est pas seul face à son enseignant. Il y a vingt-cinq autres gamins qui sont là. Et le but d'un cours -dois-je le rappeler- c'est avant tout de transmettre un savoir plutôt que de régler des problèmes personnels insolubles. Parce que sinon, je deviens psychothérapeute de groupe, et ça, ça s'appelle une reconversion. Renconversion que je n'envisage nullement dans cette voie-là, d'ailleurs.
Quant à ma supposée peur de l'agression, rien ne te permet de juger de sa pertinence, ou non. Prétendrais-tu qu'on n'a jamais vu un élève agresser un prof ?
En te lisant, j'ai surtout l'impression qu'une fois de plus, la pierre est jetée au prof inhumain et froid, planqué derrière son bureau et insensible à la détresse des adolescents en face. Cela ne me chagrine pas, ne me met plus en colère. Je suis juste effarée de constater le grand nombre de gens qui ont de vieux comptes à régler avec l'école.
 
PS: je précise que cet "inconnu dans la foule2" n'est pas la même personne que le premier "inconnu dans la foule", commentateur habituel de ce blog.

un inconnu dans la foule2 07/06/2007 16:06

j'aimerais attirer votre attention sur le positionnement de la prof dans cet histoire. elle se glisse dans le role d'observateur, elle regarde son eleve faire ceci, faire cela durant des mois, et meme des annees, et a aucun moment dans cette histoire ne feint d'AGIR, aller vers cet enfant, elle a peur de se faire agresser. c'est absurde! il faut beaucoup plus d'energie et de bonne volonte pour aider un adolescent agressif a depasser ses angoisses. Je sus d'accord avec Avatar quand il dit que "