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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

20 août 2007 1 20 /08 /août /2007 15:13
 
En ville, et particulièrement à Paris, les rues, les jardins publics, les grandes places sont envahis de nuées de pigeons. Je me souviens notamment d’un pont où passait le train, et sous lequel il fallait être bien vigilant si on ne voulait pas ressortir de là coiffé d’une parure excrémentielle. Les pigeons y pullulaient en effet, et semblaient prendre un malin plaisir à lâcher leurs fientes sur le crâne ou le manteau d’un innocent passant.
Pour la plupart des gens, un pigeon est un nuisible, une sorte de rat ridicule doté d’ailes. Et pour celui qui, malgré ses efforts, a un balcon constamment recouvert d’une épaisse couche de guano urbain, la perspective de les tuer suscite une jubilation vengeresse davantage qu’un serrement au cœur.
 
Dans la campagne dont je parle, les pigeons s’élèvent dans des colombiers improvisés au dessus des cages à lapins. Ils font partie du peuple de la basse-cour parmi lequel on pioche le dîner du jour.
Rien que d’y penser, je sens l’odeur de terre battue, je revois le potager coloré, les poules qui s’y promènent en liberté, frôlant les chiens endormis qui ouvrent un œil curieux sur leur passage. Je revois les niches faites de planches maladroitement assemblées, les clous rouillés qui dépassent parfois. Le figuier sur la droite, chargé de lourds fruits sucrés.
Tony habitait là. Je passais mes après-midi d'été avec sa sœur et lui. Dans ce village perdu, oublié par la pluie et par les bus, nous supportions la chaleur en nous demandant comment passer le temps. Un jour, alors que Tony et moi étions dans la cuisine, nous entendîmes un drôle de bruit, des battements d’ailes affolés, un bruissement de plumes écrasées, tout en sentant le parfum de panique qui montait de la bête prisonnière. C’était un pigeon qui venait de tomber dans la cheminée. Nous le vîmes surgir dans la pièce, sonné. Il demeura un instant posé là, nous scrutant de son œil rond puis, se ressaisissant aussitôt, il prit son envol avec force, avant de s’écraser contre le mur. Glissade au sol. Nouvel envol. Nouveau fracas contre le mur d’en face.
Le volatile, de plus en plus affolé, s’épuisait sans même chercher une issue. La porte étroite était à l’autre extrêmité. Il ne la voyait pas, et il est à parier qu’il ne la trouverait pas non plus.
Dans sa vaine fuite, il fit tomber des casseroles, brisa un vase. A chaque fois que la bestiole passait près de moi, je poussais des cris stridents et me couvrait la tête avec les mains. Tony, après avoir examiné la situation, sortit, en silence. Je le suivis. A l’intérieur, le pigeon continuait sa ronde frénétique.
-         Qu’est-ce que tu vas faire ?  lui demandai-je.
 
Déterminé, les mâchoires serrées, il se dirigea vers une armoire située dans la chambre de ses parents. Il ouvrit un tiroir et en sortit un fusil.
-         Qu’est-ce que tu vas faire ?  m’écriai-je de nouveau, désormais inquiète.
 
Il ne me répondit pas. Sortit de la pièce et, le regard fixe, les traits tendus, il épaula le fusil, visa le volatile. Tira. Je sursautai, puis ressentis un certain soulagement de voir le pigeon poursuivre sa course folle. Tony l’avait manqué. Sans se laisser démonter, celui-ci recommença. Soudain, l’oiseau s’immobilisa. Sur un coin de la cheminée, il se mit à trembloter, blessé, vulnérable, l’aile pendante.
Je hurlai. « Pourquoi as-tu fait ça ! Pourquoi ? ».
Tony, un peu déconcerté, me répondit avec colère : « Tu ne vois pas qu’il aurait fini par tout casser ? »
-         Et maintenant ? interrogeai-je.
-         Maintenant ?
 
Son regard redevint fixe, comme s’il cherchait une réponse à sa question. Tony marcha alors vers le pigeon, se saisit de la bête et, de toutes ses forces, lui serra le cou.
Je me souviens distinctement du bruit des ailes qui s’agitaient désespérément, des plumes qui volèrent jusque sur la tête de Tony, puis du dernier soubresaut de l’oiseau. Et surtout, surtout, je me rappelle le regard à la fois dur et vide d’un Tony métamorphosé, enragé, violent. D’un Tony méchant et cruel, dont l’expression en faisait un étranger à mes yeux.
 
Le pigeon mort, il le laissa tomber sur le sol.
Je le regardai, cet animal qui était encore plein de vie quelques minutes auparavant, et, levant les yeux vers son bourreau, je murmurai : « Mais pourquoi tu as fait une chose pareille ? « 
Tony ne savait plus. Il fronça légèrement les sourcils, prit un air penaud et presque triste. Puis il alla enterrer le pigeon au fond du jardin.
 Le soir même, le temps se rafraîchit, et il plut.
 
C’était avant que Tony ne devienne fou. Enfin, c'est ce qu'il parait.
 

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Published by Jo - dans autrui
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commentaires

Jane 01/03/2010 09:18


j'avais lu l'histoire de Tony l'accordéoniste, la pertte de son père, le developpement de la pathologie avant ce texte.
Curieusement, j'avais la chute en tete avant d'arriver à la fin de ce texte.


Artno 30/08/2007 23:13

Ce que ne vous dit pas Jo, mais que je sais pertinemment, c'est qu'elle écrit tous ses textes à la plume (de pigeons ! bien sûr)... et c'est pas de la fiente !?(désolé, je rentre juste de vacances... pigeons voyageur, mais ne va pas croire que j'ai petit coup dans l'aile !)

Roland 30/08/2007 00:21

"Le volatile, de plus en plus affolé, s’épuisait sans même chercher une issue. La porte étroite était à l’autre extrêmité. Il ne la voyait pas, et il est à parier qu’il ne la trouverait pas non plus."
C'est le genre de situation qui me font dire: "des fois les animaux sont aussi cons que les humains"
C'est pas vrai ça ?

(la première fois que j'ai dit cette phrase, c'est en voyant ma pauvre chatte persanne noire aux yeux d'or comment elle faisait pour, pardon-excuses! faire ses besoins: comme tous les chats après elle était sensé recouvrir le tout, mais elle faisait ça comme ça: elle s'éloignait un peu, puis donnait à 30 cm de l'endroit un (à l'extrème rigueur deux!) petit coup de patte, qui ne recouvrait rien du tout, et puis repartait avec la conscience du devoir accompli !
Là aussi il arrive souvent aux humains d'avoir un comprtement comparable!
Décidémment elle était presque aussi con que les humains!

Curieuse 27/08/2007 15:39

Même si, en bonne parisienne que je suis, je hais les pigeons qui vraiment dégradent nos villes, je trouve cette histoire triste. Un pigeon des campagnes ne méritait pas tel chatiment...Il m'est arrivé une histoire similaire un jour, mais ce n'était pas un pigeon qui était entré par ma fenêtre mais une chauve-souris !!! Heureusement, après l'avoir enfermée dans la pièce et m'être planquée derrière la porte (j'étais morte de trouille!!!), elle finit par sortir par là où elle était entrée... Depuis, je me méfie toujours de mes fenêtres ouvertes la nuit....

Mireille 23/08/2007 11:40

Par quel miracle es-tu venue sur mon blog ? En tout cas j'en remercie vivement le hasard ! Quel plaisir de te lire ! Franchement c'est la PREMIERE FOIS que j'arrive à terminer la lecture des articles d'un blog ! Belle écriture, profondeur, sensibilité et en plus tournée vers autrui, Bravo !