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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 01:48

tete-chauve.jpgIl y a des êtres comme ça, toujours aimables, gentils, avenants. Elle est de ceux-là.

C’est une grande femme parée de yeux immenses et d’une longue chevelure. Son dynamisme et son professionnalisme attirent tous ceux qui, affublés d’une bête à poils, souhaitent rafraîchir le look de leur compagnon à quatre pattes.

Sa boutique est exiguë mais conviviale. La porte est souvent ouverte, particulièrement en ce début d’été où les températures, agréables en matinée, grimpent sensiblement au cours de la journée. Une petite barrière en bois, garnie d’un fin grillage un peu cabossé, empêche les animaux désireux d’échapper au supplice de la douche de décamper. Les visiteurs sont toujours accueillis par des jappements impatients et des queues frétillantes. Chaque chien, le poil lustré et parfumé, attend son maître comme un sauveur, et malgré la déception de ne pas reconnaître la silhouette familière, la lueur d’espoir dans l’œil canin ne faiblit pas. Tout autre être humain que cette tortionnaire aux cheveux longs fera l’affaire, pourvu qu’on les tire de là.

Leur peur ne s’explique pas. Elle les cajole, la grande. Elle susurre des mots rassurants aux oreilles poilues tout en grattant la tête des canidés haletants. Toutefois, les asperger, les attacher puis les tondre des heures durant ne la rend que peu populaire aux yeux de son public.

Mme C., propriétaire d’une jolie chienne blanche au poil frisé aime bien Muriel la toiletteuse. Cela fait des années qu’elle lui est fidèle et que, quatre fois par an, elle lui confie sa précieuse compagne pour que celle-ci se fasse rafraîchir la fourrure. Il n’y a que Muriel  pour rendre la petite chienne si jolie, couper juste où il faut, ratiboiser le poil là où il est superflu tout en laissant la longueur suffisante pour souligner l’élégance de la bête. Pour pas cher en plus. Avec un sourire en bonus, une petite conversation non facturée, un échange aimable en ce monde de bêtes. Mme C. est ravie et recommande chaudement la grande femme aux doigts de fée.

Ce jour-là, cela fait presque deux mois que Mme C. a pris rendez-vous. Elle a du trop recommander le salon de toilettage : le voilà pris d’assaut par toutes les coquettes à chiens du quartier. Tant pis, elle attend. On ne change pas ses habitudes, Muriel est si efficace et si sympathique. Une semaine avant le rendez-vous, alors qu’elle voit se profiler la fin de la longue attente, le téléphone sonne. Muriel, du salon Ratiboise, lui demande si la petite chienne peut venir se faire coiffer deux jours plus tôt. Mme C. est bien embêtée. Deux jours plus tôt, ça ne l’arrange pas. Mais enfin, Muriel n’a jamais décalé ni annulé un rendez-vous, le moment est venu de se montrer conciliant et la nouvelle date est arrêtée. Mme C. change ses obligations, se rend disponible, et note soigneusement le jour et l’heure sur son agenda.

Le jour venu, rien ne se passe comme prévu. Monsieur C., qui doit conduire tout ce petit monde jusqu’à la boutique,  est retenu par des obligations professionnelles. Il se fait réprimander par madame excédée et promet de se hâter. A peine Monsieur C. a-t-il raccroché que le téléphone sonne à nouveau. C’est Muriel qui demande s’il est possible d’avancer le rendez-vous d’une demi-heure. Mme C., toute bienveillante qu’elle soit à l’égard de la gentille toiletteuse, se pique aussitôt, hérissée après l’altercation avec sa moitié. Non, c’est impossible.

Bien. Tant pis. L’heure est maintenue. 16h30 précises. Parfait.

 

Monsieur C. se fait attendre. Il arrive finalement, haletant, stressé, pour repartir aussitôt avec femme et chien, au doux rythme des récriminations de sa moitié. Malgré tous leurs efforts, et puisque rien ne sert de courir quand on est parti trop tard, ils arrivent devant le salon de toilettage avec exactement dix minutes de retard.

 

Devant la porte, et juste derrière la barrière, ils voient la longue silhouette de Muriel. Imposante, elle se dresse sur le pas de porte, les mains sur les hanches, parfaitement immobile sous le soleil de plomb. Dans la boutique règne un silence inhabituel. Point d’aboiements ou de glapissements. Monsieur et madame s’avancent, traînant une chienne apeurée qui se tortille au bout de la laisse pour déguerpir. Muriel ne cille pas, elle les laisse arriver jusqu’à elle. Sans un sourire, elle leur dit : « Vous êtes trop en retard ».

Mme C. s’excuse, s’attendant à voir Muriel s’écarter pour leur faciliter le passage. Celle-ci n’en fait rien. Elle reste là, immense, sévère, hostile, et répète d’une voix monocorde : « Vous êtes trop en retard. Je ne peux pas vous prendre. J’ai des obligations. ».

Mme C.,  qui bien qu’elle essaie d’être aimable ne manque jamais une occasion de régler ses comptes, s’emporte. Dix minutes de retard. Dix minutes ! Ca arrive, non ? Oui c’est du retard, mais trop …  ?  Trop pour être refusée comme une malpropre, après avoir attendu deux mois, après avoir accepté gentiment de décaler un rendez-vous alors même que cela compliquait sa petite vie, après …

 

Muriel bondit d’un coup. Son visage se retrouve à quelques centimètres seulement de celui de Mme C. qui se fige. Les yeux écarquillés, une lueur furieuse au fond des pupilles, elle la dévisage avec dureté. Les deux femmes se font face, et  le silence qui s’établit semble tout écraser. Puis Muriel attrape brusquement ses longs cheveux bruns, tire dessus d’un coup sec et arrache brutalement l’ensemble. Elle demeure silencieuse, les yeux durs, le crâne parfaitement lisse, la longue chevelure serrée entre ses doigts crispés. Mme C. observe ce visage inattendu, colérique, haineux et chauve comme si la douce toiletteuse s’était subitement métamorphosée en un catcheur enragé. 

 

« Voilà ! Voilà POURQUOI !!! » hurle Muriel aux deux clients médusés.

 

Puis, sans rien ajouter, elle leur tourne le dos, réajuste sa perruque sans plus leur accorder d’attention avant d’entrer dans sa boutique et d’en claquer la porte.

 

Monsieur et madame C., désormais plus attristés que choqués, ont tourné les talons, devancés par la petite chienne qui, ravie de s’en tirer à si bon compte, aurait, si elle l’avait compris, béni une si sombre maladie.

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commentaires

Julie 29/06/2014 15:35


On ne s'attend pas à la chute (non ce n'est pas un vilain jeu de mots)


MAlheureuseusement les apparences sont parfois trompeuses


bravo pour ton texte


Julie !)

Lamante 28/06/2014 15:55


C'est vrai que l'on ne se rend pas compte de la souffrance au quotidien des travailleurs malades.