Evidence ...
« L’Enfer, c’est les Autres »
Jean-Paul Sartre
Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.
AUTRUI(e)
Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.
« L’Enfer, c’est les Autres »
Jean-Paul Sartre
Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.
A l’heure où, par milliers, les internautes se regardent le nombril avec délectation et mégalomanie en racontant leurs aventures quotidiennes, j’inaugure ce blog en braquant mon modeste projecteur sur les autres.
Les Autres. Ces êtres semblables à moi-même et pourtant intrinsèquement différents. Ils sont fascinants précisément parce qu’ils sont innombrables.
Innombrables. Et ils ne sont pas moi.
Autrui, c’est ce passant qui déambule, cette fille qui relève ses cheveux nonchalamment, assise à l’arrêt de bus. C’est le collègue de travail qui nous accueille l’œil torve chaque matin, le SDF qui croupit sous son carton mouillé et pestilentiel, la bourgeoise huppée qui fait claquer ses talons avec arrogance. C’est la caissière fatiguée du supermarché du coin, ou encore la voisine volubile qui nous assomme de paroles stériles sur le palier, à la sortie de l’ascenseur. C’est l’enfant aux yeux pleins de rêve et le vieillard qui regarde vers le passé. C’est vous.
Je les regarde tantôt comme mes semblables tantôt comme les représentants d’une espèce aussi étrangère qu’étrange.
Observer autrui, c’est contempler l’Humanité avec ses qualités et ses travers. En une seconde, on peut saisir l’essence fugace de l’être humain, dans un instantané aveuglant de vérité.
Les Autres.
Observer autrui, c’est aussi, d'une certaine manière, se regarder soi-même à travers un miroir. Sans se reconnaître.
« Le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme »,
P. Desproges
J'ai toujours vécu en appartement.
Enfant, mon voisin du dessous était le métro parisien. Il rythmait nos journées par un vrombissement régulier qui faisait trembler nos murs et nos pieds. Ce n'est que tard dans la nuit que cessait le va-et-vient et que pouvait régner le calme propice au sommeil. Pendant des années, donc, j'ai grandi avec tous ces voisins d'un instant, invisibles, passagers habituels ou occasionnels du métropolitain de Paris.
Après cela, mes parents décidèrent de ne plus habiter au rez-de-chaussée. Nous vécûmes donc un an au deuxième étage d'un petit immeuble ancien, timidement niché dans une impasse tranquille du XIVème arrondissement. La famille qui occupait le logement situé dans la cour mettait une certaine ambiance, pour ne pas dire une ambiance certaine. Ils avaient un chien immense, un berger allemand pourvu d'une impressionnante mâchoire. Il accueillait quiconque entrait dans l'immeuble par un concert d'aboiements ponctués d'affreux grognements. En liberté dans la petite cour, il allait, venait et passait sa grosse tête par la fenêtre sans vitre de la porte qui séparait son antre du hall de l'immeuble, conduisant ainsi beaucoup de visiteurs ou de résidents à rebrousser immédiatement chemin.
Bien sûr, ses maîtres essayaient de ne pas le laisser faire. Chaque série d'aboiements était accompagnée de cris réprobateurs, censés maîtriser le monstre. Nous avions donc, pour le même prix, un étonnant canon à deux voix, canine et humaine.
Régulièrement, l'un des nombreux fils de la maison s'entraînait. Il pratiquait les arts martiaux et des heures durant, au vu de tous, il enchaînait inlassablement les mêmes gestes. De ma fenêtre, je voyais ses impressionnants biceps tatoués se couvrir de perles de sueur. Ce manège durait quelques semaines ou quelques mois. Puis il disparaissait pour une période plus ou moins longue.De temps à autre, une descente de police nous donnait quelques indices quant aux raisons de ses absences et les motivations de son entraînement.
Après notre déménagement, nous avons atterri dans une mignonne copropriété de banlieue. Là, les voisins à fuir, ceux qui sèment la zizanie
et sont montrés du doigt, c'était nous. Sur notre palier, à l'étage du dessous et du dessus, partout ne vivaient que des vieux. Seuls et tristes comme des pierres. Forcément, quatre personnes dans un même appartement, cela créa un sacré remue-ménage dans cette antichambre du cimetière. Nous vivions, tout simplement, mais c'était déjà trop. On nous enjoignit de vivre en silence, comme les momies qui partageaient l'immeuble. Ce fut difficile pour tous : pour moi dont les parents, soucieux d'être bien vus, essayaient de chuchoter dès le début de la soirée, et pénible aussi pour les voisins qui tendaient l'oreille pour être certains de ne rien louper du plus petit bruissement, jugé intolérable.
Il leur arriva de se plaindre après une anodine conversation. Parler était désormais une nuisance qu'il nous fallait cesser, et bientôt tout le voisinage se ligua contre nous. Avions-nous encore le droit de respirer, de partager nos joies ou encore de vivre ? Au regard des êtres fossilisés qui peuplaient notre bâtiment, non. Notre famille était une insulte à leur vieillesse et à leur solitude, eux qui avaient la télévision pour seule compagne et qui s'endormaient devant sitôt assis sur leur canapé défraîchi.
Le silence, leur compagnon imposé, était devenu une norme reconnue et acceptée par tous. Que chez nous, on eût à qui parler leur apparaissait comme une hérésie. J'échappai au bûcher. Mes parents subissent encore l'opprobre haineux des plus tenaces.
Heureusement, je connus plus tard des voisins charmants : une petite vieille adorable et compréhensive, pleine d'attentions et de bienveillance, des jeunes tolérants et des couples équilibrés. Cela m'a presque réconciliée avec l'homo vicinus, mais il faut avouer qu'il s'agit tout de même d'une espèce à part.
Le hasard de la vie a un jour placé Pierrick sur mon chemin. Il était proche de la trentaine, et redoutait par-dessus tout voir s’éloigner sa jeunesse. Aussi cultivait-il un coté « éternel étudiant ». Pour lui, rester jeune, c’était aussi tester en permanence un pouvoir de séduction qu’il imaginait intense. En couple depuis plusieurs années, cela ne l’empêchait nullement de courtiser toutes les filles qu’il trouvait à son goût.
Quand nous nous sommes rencontrés, nous avons partagé de grandes discussions, des fous rires et des plaisanteries. Nous avons échangé sur le quotidien, sur la vie, l’amour, la mort. Nous avons appris à nous connaître et je crois qu’alors, je le considérais comme un ami.
Notre relation n’était pas dénuée d’ambiguïté. Pierrick multipliait les allusions grivoises, je souriais et le taquinais, tout en me sentant flattée, tout en me sentant jolie. Tout en étant jeune mariée.
Bien sûr, ce fut mon cher et tendre époux qui prit ombrage de cette relation. Indépendante, déterminée, je refusais de sacrifier une amitié, toute suspecte qu’elle fût, à la jalousie. Une amitié aussi platonique qu’éphémère. Cela fait bien longtemps, en effet, que Pierrick vérifie son charme auprès d’autres connaissances féminines.
Finalement, il n’aura laissé derrière lui que des souvenirs vagues et des impressions floues. Je serais certainement incapable de retranscrire nos conversations ou raconter dans le détail des moments passés. Il y a pourtant une particularité qui le rend aussi unique qu’exceptionnel. Pierrick avait un rêve, un rêve irréalisable et inaccessible. Ce genre de rêve qui peut choquer ou faire sourire, que l’on peut prendre pour une blague au moment où il est révélé, mais qui revêtait indubitablement une importance capitale dans sa vie. Il me le révéla un beau jour, fier d’une originalité que personne ne pourra lui contester :
- Moi, j’ai toujours voulu être un bonobo. - Un bonobo ? lui demandai-je, attendant plus d’explications. - Oui, un bonobo, confirma-t-il, transporté par l’enthousiasme. Le bonobo, poursuivit-il très doctement, est le singe le plus proche de l’homme. Il a la plus grande fréquence de rapports sexuels de tout le monde animal. Tu imagines, un bonobo passe sa vie à baiser ! Le pied ! Ses yeux brillaient d’une étrange lueur. Bien sûr, tous les gens qui recueillirent cette singulière confidence la considérèrent comme une simple plaisanterie, une excentricité tout au plus. Néanmoins, à la seule pensée de ce regard pétillant d’envie, ce visage empreint d’admiration, je sais qu’il était sérieux quand il disait que si la réincarnation existait, il voudrait devenir un bonobo. Le rêve inaccessible de sa vie actuelle.
Pierrick, l’ami de passage, restera à jamais dans mon souvenir l’homme que l’appel du sexe rapprochait du primate. Pierrick, l’homme qui voulait être un bonobo.

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