Jeudi 28 février 2008
Mes souvenirs de lycée sont vivaces comme s’ils dataient d’hier. Certains me font sourire, d’autres me serrent le cœur.
Quelques réminiscences me laissent indifférente aussi.
Et voilà que, perdus au milieu de ces images d’un temps qui s’éloigne se dressent des épisodes qui font gronder,
intacte, une immense colère.
Si Sabine était une amie de longue date, elle était toutefois
absente de mon quotidien. Les études, ce n’était pas pour elle, aussi préféra-t-elle quitter le lycée pour goûter à l’ivresse de la vraie vie. De cette rupture avec l’univers d’une adolescence
plus conventionnelle s’ouvrit un fossé que ni elle ni moi ne repérâmes tout de suite.
Rajaa fut l’amie des jours mornes, les jours qui se succèdent et nous mènent vers un âge adulte auquel on aspire sans le
voir venir. Nous nous entendions à merveille et partagions la rêveuse nostalgie du pays natal de nos
parents. Des histoires différentes, des origines distinctes, mais la même quête d’identité, la même soif de reconnaissance, une détermination identique à rester nous-mêmes sans savoir qui nous
étions. Ensemble nous avons ri aux larmes, ri à en suffoquer, comme ça, pour rien. Ensemble nous avons séché mille cours de maths, avons bu des centaines de cafés, fumé d’innombrables cigarettes
en crachant sur un monde hostile et conformiste auquel jamais, au grand jamais, nous n’aurions la lâcheté d’appartenir. Ensemble nous avons imaginé une amitié indéfectible. Ensemble nous nous
sommes construites en nous regardant l’une l’autre comme un reflet dont on surveille l’évolution.
Un après-midi pluvieux d’automne, Rajaa et moi retrouvâmes Sabine dans un bistro parisien. Elle était accompagnée de son
amie Marianne, dont les convictions politiques ne pouvaient que se
heurter à l’histoire que Rajaa et moi incarnions. Toutefois, l’entente était cordiale et les conversations plaisantes.
Nous caquetions joyeusement lorsque soudain, le regard de Rajaa s’obscurcit. Elle fixait avec une insistance curieuse et
étonnée un badge arboré ostensiblement par Marianne. Visiblement mal à l’aise, elle gigotait sur sa chaise en fronçant nerveusement les sourcils. Pendant ce temps, Marianne bavassait, riait, et
Sabine, fidèle écho, lui répondait en ricanant à son tour.
Rajaa interrompit ces réjouissances en apostrophant Marianne : « C’est quoi, ça ? »
demanda-t-elle.
Marianne ouvrit de grands yeux surpris.
- Ca ? fit-elle pour demander des précisions supplémentaires.
- Oui, ça, répéta Rajaa en tendant un doigt incrédule vers le badge
épinglé sur la poitrine de la blonde pimbêche.
Marianne baissa les yeux, observa son badge. Leva la tête et fixa Rajaa sans détourner le regard. Puis, d’abord
imperceptible, puis de plus en plus franc, un sourire se peignit sur son visage.
- Ooooooooh, ça ? ironisa-t-elle non sans satisfaction. Ca, c’est
Benito.
Rajaa, soufflée, s’abstint de tout commentaire. Nous étions jeunes, mais toutes devinions le message porté par l’effigie de
Mussolini exhibée fièrement.
Notre quatuor improbable, je le sais aujourd’hui, n’était qu’un aperçu des nombreux paradoxes qui agitent le monde et
constituent la fragile humanité.
par Jo
publié dans :
Les années lycée
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L'écriture dans tous ses états
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