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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Jeudi 28 février 2008
Mes souvenirs de lycée sont vivaces comme s’ils dataient d’hier. Certains me font sourire, d’autres me serrent le cœur. Quelques réminiscences me laissent indifférente aussi.
Et voilà que, perdus au milieu de ces images d’un temps qui s’éloigne se dressent des épisodes qui font gronder, intacte, une immense colère.
Si Sabine était une amie de longue date, elle était toutefois absente de mon quotidien. Les études, ce n’était pas pour elle, aussi préféra-t-elle quitter le lycée pour goûter à l’ivresse de la vraie vie. De cette rupture avec l’univers d’une adolescence plus conventionnelle s’ouvrit un fossé que ni elle ni moi ne repérâmes tout de suite.
Rajaa fut l’amie des jours mornes, les jours qui se succèdent et nous mènent vers un âge adulte auquel on aspire sans le voir venir. Nous nous entendions à merveille et partagions la rêveuse nostalgie du pays natal de nos parents. Des histoires différentes, des origines distinctes, mais la même quête d’identité, la même soif de reconnaissance, une détermination identique à rester nous-mêmes sans savoir qui nous étions. Ensemble nous avons ri aux larmes, ri à en suffoquer, comme ça, pour rien. Ensemble nous avons séché mille cours de maths, avons bu des centaines de cafés, fumé d’innombrables cigarettes en crachant sur un monde hostile et conformiste auquel jamais, au grand jamais, nous n’aurions la lâcheté d’appartenir. Ensemble nous avons imaginé une amitié indéfectible. Ensemble nous nous sommes construites en nous regardant l’une l’autre comme un reflet dont on surveille l’évolution.
 
Un après-midi pluvieux d’automne, Rajaa et moi retrouvâmes Sabine dans un bistro parisien. Elle était accompagnée de son amie Marianne, dont les convictions politiques ne pouvaient que se heurter à l’histoire que Rajaa et moi incarnions. Toutefois, l’entente était cordiale et les conversations plaisantes.
Nous caquetions joyeusement lorsque soudain, le regard de Rajaa s’obscurcit. Elle fixait avec une insistance curieuse et étonnée un badge arboré ostensiblement par Marianne. Visiblement mal à l’aise, elle gigotait sur sa chaise en fronçant nerveusement les sourcils. Pendant ce temps, Marianne bavassait, riait, et Sabine, fidèle écho, lui répondait en ricanant à son tour.
Rajaa interrompit ces réjouissances en apostrophant Marianne : « C’est quoi, ça ? » demanda-t-elle.
Marianne ouvrit de grands yeux surpris.
-         Ca ? fit-elle pour demander des précisions supplémentaires.
-         Oui, ça, répéta Rajaa en tendant un doigt incrédule vers le badge épinglé sur la poitrine de la blonde pimbêche.
 
Marianne baissa les yeux, observa son badge. Leva la tête et fixa Rajaa sans détourner le regard. Puis, d’abord imperceptible, puis de plus en plus franc, un sourire se peignit sur son visage.
-         Ooooooooh, ça ? ironisa-t-elle non sans satisfaction. Ca, c’est Benito.
 
Rajaa, soufflée, s’abstint de tout commentaire. Nous étions jeunes, mais toutes devinions le message porté par l’effigie de Mussolini exhibée fièrement.
 
 
Notre quatuor improbable, je le sais aujourd’hui, n’était qu’un aperçu des nombreux paradoxes qui agitent le monde et constituent la fragile humanité.
par Jo publié dans : Les années lycée communauté : L'écriture dans tous ses états
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Samedi 15 décembre 2007
Il était sympa, Nabil. Un grand déconneur, qui nous faisait mourir de rire pendant les récréations et parfois même pendant les cours. Le type qui a toujours le mot qui rend de bonne humeur, celui qui, même quand le monde est presque noir à force de grisaille, arrive à le faire voir à travers un voile rose.
De temps en temps, il fumait un joint. Pas trop souvent quand même.
De temps en temps, il séchait les cours. Pas trop souvent non plus.
 
A la cantine, il ne mangeait pas de porc. Lors du ramadan, il jeûnait. Pendant cette période, il se laissait parfois tenter par une petite cigarette vite fait, et riait en faisant un geste de la main pour montrer que tout cela n’avait pas grande importance lorsque d’aventure un moralisateur lui faisait les gros yeux.
Nabil était un jeune homme ordinaire, bien ancré dans son temps et riche de sa double culture. Cette image a pourtant été éclipsée, dans mon souvenir, par une autre, concurrente, qui s’y est peu à peu substituée.
 
Je n’ai pas remarqué tout de suite. C’est vrai, Nabil était plus taciturne, sa mine était plus sombre, moins gaie. Il affectait un détachement proche du mépris envers toutes les futilités qui passionnaient les jeunes de son âge. Demeurait seul de longs moments. Il avait perdu la gouaille qui le caractérisait, et distillait avec rareté le mot d’humour qui animait jadis nos conversations.
De temps en temps, il séchait les cours pour rejoindre de nouveaux amis, plus vieux que lui, extérieurs au lycée.
De temps en temps il citait des hadiths et autres versets.
Puis, isolé, il s’adonnait à la lecture du Coran. Souvent. De plus en plus souvent.
 
Il s’éloigna, résolument, des acteurs et du décor de sa vie d’avant. Malgré son sentiment de renaissance spirituelle et le bien-être que lui procurait sa nouvelle ferveur religieuse, il n’était plus, vu de l’extérieur, qu’une ombre à l’apparence vaguement semblable au Nabil d’antan.
C’est alors que, non satisfait de s’être métamorphosé lui-même, il entreprit de faire la leçon aux autres, critiquant acerbement ceux qui, musulmans par tradition mais dont la foi fragile vacillait trop souvent, ne pratiquaient pas avec la même conviction que lui. Leur promettait mille tourments et damnation éternelle. Alors, comme c’était à prévoir, les conspués s’éloignèrent de lui et ne le considérèrent plus qu’avec une grande aversion. Nabil n’en avait cure : il se sentait Phare dans l’obscurité, Certitude et Vérité au royaume de l’erreur. Et les mois passèrent.
 
Nabil était désormais un garçon renfermé, au regard dérangeant. Il avait cessé de partager les loisirs et les conversations des autres jeunes, lesquels avaient déjà oublié la gaieté et l’humour qui l’avaient caractérisé.
Un après-midi ensoleillé, à l’époque où chaleur et bourgeons font pousser des ailes aux adolescents, je traversais la cour du lycée pour rejoindre un groupe d’amis. Malgré la désagréable rencontre avec un goujat anonyme, je ne m’étais pas laissée décourager et continuais à porter des jupes, aussi courtes que me le permettait mon jeune âge. C’est alors que Nabil me regarda avec stupeur et dégoût : « Mais pourquoi tu t’habilles comme ça ? »
-         Comment ça comme ça ?
-         Bah comme ça, quoi.
 
Indignée plus encore que vexée, je lui tins tête. Il finit par expliciter sa pensée : « Bah ouais, quoi, c’est pas bien de s’habiller comme ça, tu montres tes jambes, et tout… Vas-y, rentre chez toi, va te rhabiller ! »
J’éclatai de rage. Je lui hurlai dessus, lui expliquant que je n’étais ni sa sœur, ni sa fille, ni sa coreligionnaire (et quand bien même !), et qu’il était prié à l’avenir de fermer ses yeux sur mon passage si ma vue provoquait chez lui un trouble aussi difficile à gérer.
 
L’année s’est achevée, telle un rideau tiré sur le lycée, sur Nabil et quelques autres. J’ai ouï dire qu’il s’était de plus en plus enfermé dans la pratique extrême d’une religion qui, lorsqu’elle est éclairée, est aussi ouverte et tolérante que n’importe quelle autre. Si un jour on m’apprenait qu’il a fini dans un camp d’entraînement afghan, ou harnaché d’explosifs, je n’en serais guère surprise. Toutefois, je préfère croire qu’il a retrouvé un peu de sa légèreté d’adolescent et que ce sont maintenant ses enfants qu’il fait rire autant que ses amis naguère.
par Jo publié dans : Les années lycée communauté : L'écriture dans tous ses états
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Dimanche 4 mars 2007
Sophie était de ces filles aux formes généreuses qui aguichent les hommes et n’en sont pas peu fières. Elle était plutôt jolie, mais avec un visage que l’on s’attend davantage à voir sur une poupée de porcelaine que sur une femme de chair et de sang : de grands yeux bleus, des joues charnues et roses, une bouche ourlée et gourmande, une vacuité certaine dans le regard. Adolescente, elle rêvait du grand amour et s’imaginait le trouver à chaque instant. Un garçon lui souriait ? Il était fou d’elle. Un autre la draguait ? Il projetait sans doute d’en faire sa femme.  Si elle prenait le bus, elle lisait dans le regard du conducteur la promesse d’une folle histoire. Cette dernière lubie m’a marquée. Sophie me téléphonait, après des heures passées assise, à l’arrêt, à attendre, bus après bus, le chauffeur convoité. Quand enfin il arrivait, elle montait dans le bus jusqu’au terminus, avant de se ruer sur son téléphone pour me faire le fidèle compte-rendu de ses aventures :
-         Oh la la, quand je suis montée dans le bus je lui ai dit bonjour, et il m’a regardée, tu vois, il m’a dit « bonjour », mais avec un truc dans le regard… ! C’était comme si que…
La semaine suivante, elle avait un autre objectif : voir la main gauche de l’élu afin de savoir s’il était marié ou non. Alliance ou pas d’alliance ? Telle était la question qui occupait totalement l’esprit de Sophie. Finalement, il n’en portait pas. Cela ne changea rien.
Et puis elle oublia ce bel inconnu.
 
Une autre fois, elle s’enticha d’un garçon du lycée. Il était gentil, il était intéressé par elle. De ce fait, elle se montra intéressée par lui. Le rapprochement survint lors d’une séance de cinéma entre amis, un samedi après-midi. Elle en sortit le feu aux joues, le sourire aux lèvres et me susurra discrètement, victorieuse : « Il m’a embrassée ! ».
Déjà, pour leur premier baiser, il avait choisi la pénombre du cinéma pour se soustraire aux regards indiscrets. Dans les jours, les semaines, les mois qui suivirent, il n’eut envers Sophie aucune des manifestations de tendresse que l’on a envers la fille avec laquelle on sort. Dans la cour du lycée, il lui faisait quatre bises chastes sur les joues. Comme il me les faisait à moi, sa camarade de classe. Rien n’indiquait qu’il y avait entre eux des relations toutes particulières. Pourtant, chaque mercredi à la sortie des classes, ils prenaient ensemble le même bus et descendaient au même arrêt. Allaient chez lui. Là, leurs corps se retrouvaient, fusionnaient. Elle me racontait ses expériences avec une pléthore de détails. Pourtant, le lendemain, devant ses amis, le jeune homme feignait la connaître à peine. Sophie ne comprenait pas son attitude et cherchait des réponses : « Mais pourquoi il est comme ça ? Je l’aime, moi ! D’ailleurs, quand nous aurons des enfants... » Et elle partait dans des rêveries irraisonnées.   
Je l’écoutais. Je n’osais lui dire ce qu’elle ne voulait pas voir. Quand elle comprit qu’il lui échappait, sans avoir su qu’il n’avait jamais été à elle, elle lui écrivit des poèmes déchirants de sincérité, dégoulinants de mièvrerie. Comme quelques mots sur le papier ne produisaient pas, selon elle, l’effet escompté, elle préféra les lire à haute voix et les enregistrer. A la récréation, elle lui glissa furtivement une cassette en lui chuchotant mystérieusement : « Tiens, tu écouteras ça quand tu seras seul ».
Lui, interloqué, la regarda s’éloigner sans comprendre. Quand enfin il écouta les déclamations de Sophie, il en fit profiter tous ceux qui, dans son entourage, étaient dans la confidence. Il pouffait tout en guettant nos réactions.
-         Elle est folle, c’te fille ! s’esclaffait-il. Ecoute ça ! Elle a enregistré ce truc dans un parc ! On entend même les oiseaux !
Et il partait d’un irrépressible fou rire, avant de singer l’amoureuse transie : « Je t’aime, cui-cui, je t’aime, cui-cui-cui ». Et il riait, riait, riait jusqu’à ne plus respirer. Son visage était rouge vermillon lorsque, à bout de souffle, il reprenait son sérieux. 
Régulièrement aussi, elle lui écrivait des lettres. Elle profitait de la récréation pour lui remettre la missive cachetée. Je la voyais traverser la cour avec son enveloppe à la main, puis la lui donner en lui glissant un "Tiens, tu liras quand tu seras seul"  tantôt enjôleur, tantôt pincé selon son état d'esprit.
 
Puis elle finit par se lasser. A moins que ce ne soit lui. Il expliqua à l’un de ses copains que même pour la bagatelle, elle le fatiguait. Cela ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Emoustillé par les récits des torrides mercredis, qu’il avait avidement écoutés, il entreprit de courtiser la demoiselle. Celle-ci ne tarda pas à voir en lui son nouveau prince charmant. Avec lui aussi, c’était le mercredi.  Sauf qu’il habitait beaucoup plus loin. C’était moins pratique, cela lui laissait moins de temps pour faire ses devoirs. Mais chaque semaine, elle répondait présente au rendez-vous hebdomadaire et suivait son nouvel amant sans s’offusquer du fait que le matin même, comme la veille et l'avant-veille, comme son ami avant lui,  il lui avait simplement fait la bise. Parce qu’être avec une fille comme elle, ça ne s’assume pas devant les autres jeunes. C’est quelque chose que l’on cache, des soupirs que l’on réserve au secret de sa chambre. Sophie ne comprenait pas. Elle se sentait flattée, imaginait que ce garçon se pâmait en secret depuis des mois et avait supporté dans l’affliction de la savoir amoureuse d’un autre.
Le soir après les cours, les deux compères riaient. Ils parlaient d’elle, comparaient leurs expériences, se demandaient : « Elle fait ça avec toi, aussi ? ». J’assistais à leur fraternelle compétition et j’avoue qu’il m’arriva d’en rire avec eux. 
 
Sophie, elle, n’a jamais douté qu’elle avait marqué leur vie à jamais et qu’elle demeurerait pour eux un impérissable souvenir. C’est sans doute vrai, mais probablement pas de la manière qu’elle croit.
par Jo publié dans : Les années lycée
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Mardi 9 janvier 2007
Sabine, dont vous pouvez relire les aventures ici et , ne disposait, à dix-sept ans, que de peu d’argent. Ses parents s’en sortaient comme ils pouvaient, parfois pas trop bien. Et elle, elle aimait la mode, les fringues, le maquillage, les jolies chaussures. Alors elle a fait le choix de voler ce qu’elle convoitait.
Pour les habits, le maquillage, ce n’était pas trop difficile. En revanche, cela se compliquait pour les chaussures. Comment dérober une paire de souliers ? Après avoir tourné et retourné la question dans sa tête, analysé le problème sous toutes les coutures, elle trouva. Il suffisait de franchir le seuil du magasin avec la paire choisie aux pieds. C’est déroutant de simplicité, d’évidence, mais il fallait y penser. Sabine avait le chic pour trouver des solutions de ce genre.
 
Le jour où elle mit en pratique sa théorie restera à jamais gravé dans mon disque dur à souvenirs. Nous étions toutes les deux. Je plaide coupable. Oui, je savais ce qu’elle allait faire, ce qui fait de moi sa complice.
Nous arrivâmes toutes les deux dans la boutique d’une enseigne à large diffusion nationale. Nous avons fureté, observé les modèles, commenté la forme du talon des uns, les détails des autres, avant qu’elle ne craque pour de ravissantes chaussures à talons, noires, en daim.
-         Ooooooh, elles sont trop belles celles-là ! s’exclama-t-elle avec envie.
Elle enfila un pied dedans et constata que cela lui allait à ravir. Sabine continuait donc à s’exclamer jusqu’à ce que ses cris de joie attirent l’attention de la vendeuse. Aimable, presque obséquieuse, celle-ci lui demanda :
-         Vous voulez que j’aille vous chercher l’autre pied ?
-         Oh oui, s’il vous plait, répondit Sabine.
 
La vendeuse s’éloigna, ouvrit une porte et descendit les escaliers qui menaient à la réserve. Comme les choses semblaient se préciser, je demandai à Sabine : « Sérieusement, tu ne vas pas le faire ? »
-         Je ne sais pas, douta-t-elle.
 
Mais déjà la vendeuse revenait avec la boite dans les mains et un large sourire sur le visage. Elle la déposa aux pieds de Sabine et la pria de chausser chacune des deux chaussures pour s’assurer que la taille convenait. Mon amie s’exécuta. Elle fit quelques pas dans le magasin, sous le regard de la vendeuse qui attendait confirmation de son choix. Cela dura bien cinq minutes. Sabine était maintenant rouge écarlate et bafouillait : « Euh.. je ne sais pas… Ca a l’air un peu grand, mais je ne suis pas sûre ». Et elle se remettait à arpenter la boutique.
Soudain, quelqu’un entra dans le magasin. Une lueur d’espoir traversa les yeux de Sabine. En s’occupant d’un autre client, la vendeuse allait certainement s’éloigner suffisamment pour qu’elle puisse se sauver sans être immédiatement repérée.
Effectivement, cela se passa ainsi dans un premier temps. La charmante dame qui s’était occupée de nous se dirigea vers la nouvelle cliente et se lança dans une conversation avec elle. Sabine jeta des regards inquiets vers al porte de sortie. On sentait toute son indécision, ses craintes péniblement mises en compétition avec un culot pourtant bien actif. L’hésitation fut de trop : déjà la vendeuse revenait vers nous. Son sourire avait disparu : elle commençait presque à s’impatienter devant l’absence de décision.
-         Alors, vous les prenez ou non ? demanda-t-elle.
 
Sabine expliqua que les chaussures lui plaisaient beaucoup, mais qu’elle avait l’impression que c’était un peu large à gauche.
-         Vous voulez essayer la taille en dessous ?
-         Non, non, parce qu’à droite c’est parfait.
-         Vous voulez essayer avec une semelle ?
-         Ah, oui, excellente idée, répondit Sabine, consciente aussi qu’elle devait saisir cette dernière chance sans tergiverser. 
 
La fille du magasin s’en alla et fut un long moment occupée à chercher la taille de semelle adéquate. Sabine ne demanda pas son reste et s’en alla en courant. Je la vis franchir la porte, médusée de constater qu’elle avait osé passer à l’acte. Elle détala en un rien de temps et je la revois encore, avec sa jupe et les chaussures à talon qu’elle venait juste de voler, courant à tout rompre dans la rue noire de monde, obligée de slalomer entre les passants pour ne pas se laisser ralentir.
Dans la boutique, tout était calme. Quand la vendeuse revint, je fis mine de m’intéresser à des bottes posées plus loin. Je l’observai à la dérobée et la vis qui cherchait Sabine du regard. Surprise, elle vint vers moi :
-         Où est votre amie ? me demanda-t-elle.
-         Oh, dis-je en affectant un air naturel, elle ne doit pas être loin.
J’entrepris de la chercher, en balayant l’espace alentour du regard. Je feignis la surprise en ne la voyant pas :
-         Oh mais c’est bizarre, elle était là il y a deux minutes.
 
La vendeuse s’étonna avec moi et attendis, sans sembler comprendre. Elle me questionna sur l’identité de Sabine, que je ne dévoilai pas. Puis elle dut se rendre à l’évidence : la paire de chaussures s’était envolée avec la voleuse. Ne restait plus, abandonnés sur le sol, les pauvres souliers troqués contre la rutilante paire neuve.
 
C’est une Sabine exténuée que je retrouvai dans un café du quartier.
 Dans sa folle cavale, elle avait trébuché. Il n’est pas aisé de sprinter avec des talons de dix centimètres, et elle ne s’était pas entraînée au préalable pour l’occasion. Elle s’était donc étalée de tout son long sur le bitume parisien, avant de se relever tout affolée et poursuivre sa course, indifférente aux gens qui s’inquiétaient de savoir si elle s’était blessée, sourde aux élancements lancinants de ses genoux en sang. Ses collants noirs étaient déchirés : un énorme trou laissait entrevoir chacune des plaies, tandis que les mailles filées zébraient le reste de ses jambes.
 
Mais l’essentiel, c’est qu’elle avait ses chaussures, même pas abîmées dans l’accident.
par Jo publié dans : Les années lycée
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Vendredi 22 décembre 2006
Kathy n’avait de féminin que le prénom et une opulente paire de seins. A l’âge de quatre ans, quand toutes les petites filles jouent à la poupée, Kathy, elle, pleurait quand on la mettait en jupe. Une fois, elle en avait même brûlé une, manquant ainsi de mettre le feu à tout l’appartement familial. Elle nous racontait cet épisode avec des éclats de rire dans la voix. Et on souriait.
Kathy avait douze ans. Nous étions dans la même classe de CM2.
 
Elle jouait toujours, et exclusivement avec les garçons de la classe, allant même jusqu’à devenir le leader de la bande. Quiconque la rencontrait la prenait pour l’un d’eux. Un jour, lors d’une sortie scolaire, un intervenant extérieur se méprit sur son sexe. Cela la fit rire plus que cela ne la gêna. Quelque part, je la soupçonne de s’être sentie flattée de cette erreur. Au fond d’elle, elle savait que la nature, qui fait pourtant si bien les choses d’ordinaire, s’était trompée la concernant. Elle se sentait coincée dans un corps et dans une identité sexuelle qui n’étaient pas les siens.
Bien sûr, l’adolescence lui apporta ses premiers émois amoureux. Bien sûr, seules les filles lui plaisaient. Celles qu’elle rencontrait pour la première fois n’y voyaient que du feu. Kathy mentait sur son prénom, portait de larges pulls pour camoufler sa poitrine et le tour était joué. Elle nous menaçait tous d’une vengeance terrible si nous faisions la moindre gaffe. L’appeler par son prénom devant une conquête, par exemple. Ou parler d’elle au féminin.
 
Même ceux qui la connaissaient avaient du mal à voir en elle une fille. La seule fois où je l’ai vue en jupe, c’était le jour de sa communion. Toute de blanc vêtue, virginale, je pris conscience de ses longs cils, je remarquai ses traits fins et délicats. Cette brève illusion de féminité s’évanouit dès la sortie de l’église, lorsque Kathy souleva sa longue robe dans un grand éclat de rire, découvrant le jean et les vieilles baskets qu’elle portait dessous. Nous rîmes comme si elle avait fait une bonne blague. Peut-être à elle-même.
Une autre fois –comment l’oublier ?- nous parlions d’un garçon qui me plaisait et elle me dit :
-         Oui, c’est vrai qu’il est mignon.
Puis elle se reprit, comme effrayée de ses propres mots et s’étonna à haute voix : « Oh la la, qu’est-ce qui m’arrive, je deviens pédé ou quoi ? »
 
La vie nous a fait prendre des chemins très différents, mais Kathy habitait le même quartier que moi, aussi ai-je pu suivre son évolution, de loin. Vers seize ans, elle vécut une histoire avec une jeune femme un peu plus âgée. Elle ne se quittaient plus, étaient de toutes les fêtes. Se tenaient par la main, s’embrassaient, dansaient des slows langoureusement. Pour moi qui avais toujours considéré Kathy comme un garçon, cela ne me choquait pas, mais j’entendais des murmures, des chuchotements, des ricanements. Un jour, alors que je la cherchais dans une soirée à laquelle nous étions toutes deux conviées, on me répondit : « Ah oui, Kathy… La gouine ? Elle est par là, je crois ».
 
Aujourd’hui, je ne sais absolument pas ce que Kathy est devenue. J’ignore si elle est heureuse, si elle a trouvé l’amour, si elle a choisi d’être opérée ou si elle s’est accommodée de ses seins volumineux.
Elle n’aimait pas seulement les femmes, elle ne comprenait pas pourquoi elle en était une, tellement il était évident qu’elle était en réalité un mec, un mec coincé dans ce corps outrageusement féminin.
Avec mes yeux d’enfant, je la considérais le plus naturellement du monde, et pourtant c’est sa particularité qui l’a épargnée du grand ménage que le temps fait à la mémoire.
par Jo publié dans : Les années lycée
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