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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Les années fac

Jeudi 5 octobre 2006

Jérémy était l’un de ces étudiants blonds, les cheveux longs, le look streetwear, qui promènent leur suffisance dans les couloirs de la fac et dans les bistrots des alentours.

 

Flanqué de sa bande d’indéfectibles potes, il allait d’un cours à l’autre, feignait d’étudier (un peu), pompait les notes du plus studieux d’entre eux (beaucoup) et faisait des projets pour le prochain week-end.

 

C’était un joyeux drille, plutôt agréable au premier abord, charmeur dans l’âme, toujours soucieux de plaire.  Ses amis lui vouaient un véritable culte. Jérémy a dit qu’il fallait aller à tel café et non tel autre. Jérémy a dit que… Jérémy a dit. Et tous, comme un seul homme, s’exécutaient, suivaient Jérémy comme une ombre docile qui ne pouvait, par définition, se trouver ailleurs que collée aux basques de l’idole.

 

Par le plus grand des hasards, ma route croisa la sienne. « Un garçon gentil, souriant », m’étais-je dit après notre première rencontre.

 

Le temps passa. L’enthousiasme aussi.

 

Il ne fallait pas contredire Mister J. La première fois, je ne remarquai pas l’effroi que provoqua dans l’assemblée le fait de manifester un avis différent du sien. Mon opposition, pourtant toute relative, fut perçue comme un outrecuidant défi. Jamais Jérémy ne me pardonna d’avoir osé lui tenir tête publiquement, et il se jura de me faire payer cette irrémissible humiliation.

 

Il étudiait les sciences, et moi l’histoire. Là où la concurrence était inexistante, il mit un point d’honneur à la faire naître. Il commença à lire des manuels d’histoire et innocemment, au détour d’une phrase, il s’évertuait à montrer qu’il savait des choses que j’ignorais, dans le domaine où j’aurais du, selon lui, exceller.

 

Au lieu de devenir pesant, cela fut amusant dès lors que je compris ses tristes motivations.

 

Un après-midi,  au café, je m’aperçus qu’il avait perdu son sourire caractéristique. Son regard était perçant et mauvais, ses lèvres se retroussaient avec haine et tout son visage se crispait douloureusement. Il aurait pu être effrayant : il était pathétique. Cependant, il garda toute sa contenance lorsqu’il s’adressa à son public, fidèles et moi-même confondus :

 

-        Je suis meilleur en orthographe que vous tous.

 

Un peu surprise par cette affirmation péremptoire, je lui fis remarquer qu’il ne savait absolument pas comment les uns et les autres écrivaient, et que pour ma part je ne lui avais jamais donné l’occasion  de juger ce point précis.  Il ne se démonta pas. Au contraire, comme dopé par sa propre fatuité, il enchérit :

 

-         Je lis chaque mois plus de livres que vous tous en une année !

 

Silence respectueux des fidèles.

 

-         J’ai une culture générale plus étendue que vous n’en aurez jamais !

 

Je me souviens m’être dit qu’il nous faisait une blague, qu’en réalité, c’était de l’humour – j’ai un problème avec un certain type d’humour et je mets un certain temps à le reconnaître.

 

Que nenni ! Le bougre était aussi sérieux qu’un pape le jour de son intronisation.

 

J’ai éclaté de rire. Les fidèles ont tressailli. Je lui ai signifié le ridicule et la présomption de ses propos. Mais Jérémy, comme réveillé de sa transe, désormais calme et posé, me regarda droit dans les yeux et m’assena :

 

-         Je suis plus intelligent et plus cultivé que vous tous. Tu penses que non, mais tu ne peux pas me prouver que j'ai tort. Donc j’ai raison.

 

Il se peut qu’il le croie encore.

 

 

 

 

Par Jo
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Samedi 4 novembre 2006
 
Florent était un sportif. Il en avait le look, il en avait les muscles, il les exhibait avec fierté. Florent se voyait probablement beau comme un dieu et sexy en diable, comme le laissait à penser la lueur de fierté qui s'allumait au fond de ses yeux lorsqu'il discutait avec une fille. En réalité, il était petit et trapu comme un crapaud.
Florent, qui plus est, était persuadé de son intelligence. Non seulement il se croyait doté d'un corps d'éphèbe, mais il jouait les intellectuels. Etudiant, qu'il était.
Il préparait un concours pour devenir enseignant. Un de ces concours pour lesquels il faut mettre sa vie entre parenthèses, ingurgiter des quantités impensables d'écrits et de références académiques, devenir le plus brillant des érudits : tout ce qui constitue le bagage indispensable pour ensuite enseigner à des adolescents de banlieue hostiles et pratiquement analphabètes.
 
Florent portait, hiver comme été, un bandeau au poignet. Très absorbant. Pour aller à la fac écouter des cours soporifiques ou lire à n'en plus finir dans les bibliothèques universitaires, c'était assez étonnant. Aussi étais-je persuadée que Florent, athlète dans l'âme, arborait cet accessoire comme d'autres portent une casquette ou un survêtement de marque : pour le look.
 
Florent n'était pas mon ami, bien qu'il l'ait peut-être pensé. Nous étions amenés à nous côtoyer, c'est vrai, mais très vite sa présence me pesa terriblement. Il ne me fit rire qu'une fois, mais resta par la suite convaincu de son irrésistible humour. Il multipliait donc les plaisanteries vaseuses et guettait la réaction de l'auditoire, lequel, poli, riait avec crispation pour signifier qu'il avait compris l'intention drôle avant de reprendre un air sérieux plus propice à l'étude. Florent ne voyait rien. Il riait avec nous avant de lever son avant-bras mécaniquement, comme s'il faisait un bras d'honneur, et s'essuyait le front avec son bandeau de poignet en riant de toutes ses dents.
Les mois passèrent. L'hiver fit place à l'automne. L'échéance du concours approchait. Florent portait toujours son bandeau, faisait des blagues, riait puis brandissait son avant-bras avant d'éponger son visage d'un revers de la main.
Le concours eut lieu. Dans l'attente des résultats puis des oraux, nous continuâmes fébrilement à réviser. Florent passait des heures à la bibliothèque, sérieux, motivé. Il restait plongé dans ses livres des heures durant, les décortiquait, les recopiait, les apprenait. Epongeait son front.
Puis vint le printemps, et avec lui, une certaine douceur des températures. Florent arbora des tee-shirts moulants, et à mesure que le mercure grimpait, il s'accessoirisait davantage. Il passa à deux bandeaux : un à chaque poignet. Il se frottait de crème solaire dès les premiers rayons, pour protéger sa peau fragile. Et il s'épongeait compulsivement le front.
 
Le mois de mai fut moite, puis franchement chaud. Nous travaillions désormais dans l'optique des oraux, qui nous faisaient peur. Nous essayions de nous réconforter comme nous pouvions et Florent, fort de l'expérience que lui conférait l'échec cuisant subi l'année précédente, me dispensait moult conseils aussi fastidieux qu'inutiles. Ses phrases étaient ponctuées du geste qui lui sera désormais éternellement associé : l'avant-bras levé, le poing à demi fermé face au nez, pivotement du coude, remontée de cinq centimètres, épongeage. Au mois de juin, il innova : il épongeait une fois avec le poignet droit, puis une seconde fois avec le poignet gauche. J'étais de plus en plus fascinée par son insolite chorégraphie et le regardais, incrédule, pendant qu'il procédait à l'absorption systématique de sa sueur. Il s'en aperçut, et bien loin de deviner la véritable raison de mon intérêt, je le vis esquisser un demi-sourire en me jetant une oeillade gourmande.
Dès lors, je ne pus détacher mon regard de Florent, toute troublée que j'étais par la production insensée de ses glandes sudoripares. Elles ne pouvaient qu’être hypertrophiées, subir un dysfonctionnement d'origine hormonale, que sais-je ? Plus il faisait chaud, plus Florent jouait du poignet. Ses bandeaux ayant rempli leur mission, il lui arrivait même d'en changer en cours de journée. Plus il s'essuyait plus j'étais fixée sur lui, presque sous hypnose.
 
Le dernier jour de l'année universitaire, alors que la série d'oraux qui mettait fin à notre labeur venait de s'achever, tous les étudiants concernés déjeunèrent ensemble. Soulagés par la pression retombée bien qu'inquiets par l'attente des résultats, nous faisions état de nos doutes et craintes. Florent, lui, n'avait que des certitudes. Il ne pouvait qu'avoir réussi, et c'est sans modestie ni compassion aucune qu'il qualifia de lamentable échec  la prestation d'un camarade –qui fut lauréat du concours cette année-là, contrairement à Florent.
Pendant le repas, nous avions tous chaud et tout le monde transpirait abondamment dans le restaurant non climatisé. Nous nous plaignions de la chaleur et Florent devait être sur le point de se déclencher des tendinites aux deux bras tant il s'épongeait. Mais voilà : il fallait qu'il mange. Manger ou éponger, il faut choisir. Entre deux bouchées, les pores de sa peau continuaient inlassablement leur production, et je vis ce que jamais je n'avais vu auparavant : des gouttes, de grosses gouttes bien rondes, d'aspect presque charnu si elles n'avaient été liquides, perlaient dans un alignement parfait. Bien loin de se dissoudre pour former un film humide à la surface de sa peau, comme cela arrive chez presque tout le monde, elles demeuraient ainsi, défiant insolemment les lois de la pesanteur. Le front de Florent était couvert de grosses gouttes de sueur hérissées à l'horizontale. Tandis qu'il mâchait, qu'il parlait, je m'attendais à tout instant à les voir se briser et couler en cascade sur l'arête de son nez, mais non. Au contraire elles ne cessaient d'enfler, d'enfler encore, grossissaient comme une bulle de chewing-gum sur le point d'exploser. En face de lui, je luttai contre le réflexe de me protéger de la main tant je craignais d'être puissamment éclaboussée.
Florent, d'un revers de la main, mit fin à cette excrétion pléthorique.
Je n'avais plus faim.
 
Il est des êtres incongrus qui, dotés d'une exceptionnelle particularité, nous marquent de manière indélébile. Je n'oublierai jamais Florent et ses gouttes, tout comme je sais qu'il a marqué durablement les esprits de tous ceux qui ont assisté à son explosive sudation.


Par Jo
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Vendredi 10 novembre 2006
Chris est né le 25 décembre. C’est la date de naissance qui a motivé le choix de son prénom. Comme il est plus facile d’appeler un enfant Chris que Jésus, ce fut Chris.
Chris aimait beaucoup raconter cette histoire. Elevé par sa mère comme un second Messie, il avait de lui-même une haute estime, en même temps que la volonté de ne pas décevoir. Ce que sa maman pensait de lui était primordial, et il avait probablement grandi avec cette obsession de coller aux désirs maternels.
Etudiant à Paris, il habitait avec son frère loin du cocon familial. C’est lui qui tenait la maison, qui faisait le ménage, passait la serpillière, avec un soin qui n’avait rien à envier à celui dont fait preuve la plus maniaque des ménagères.
Chris était beau, ce genre de beauté méditerranéenne qui ne laisse pas les filles insensibles. Il avait un sourire enchanteur mais n’abusait pas d’un charme qu’il méconnaissait lui-même.
 
Nous nous entendions bien. Il lut avec intérêt les romans que j’avais écrits, adolescente, fut même franchement emballé par l’un d’eux et m’encouragea à faire, une énième fois, la tournée des éditeurs parisiens. Après cela, il s’essaya à son tour à l’écriture. Je me souviens de la fierté touchante avec laquelle il m’apporta quelques feuillets dactylographiés, un matin d’hiver. Je les lus attentivement, épouvantée par l’ineptie de l’histoire et le style lourd, ne sachant comment rester honnête tout en préservant sa susceptibilité et son ego.
Au fil des mois, son apparence physique évolua également. Il se laissa pousser la moustache et le bouc, ce qui lui donnait la même allure générale que mon fiancé, dont il était l’ami. Quand Chéri décida, sur un coup de tête, de tout raser, Chris n’attendit pas plus de quelques jours avant d’en faire autant. Quelques mois plus tard, Chéri renoua avec son style initial, et Chris cessa lui aussi de se raser.
 
Puis il m’abreuva de compliments sur ma tenue vestimentaire, les bijoux que je portais, mes sacs à main. Flattée, je souriais. Dans le même temps, toutefois, Chris me disait des choses troublantes :
-         J’aime bien tes mains. Ce sont plus des mains de mec, tu vois…
-         Ah oui ?  m’étonnai-je. Mais qu’appelles-tu « des mains de mec » ?
-         Je ne sais pas, je trouve que tu as plus des mains de mec … Ah mais moi j’aime bien, hein … !  ajouta-t-il pour me rassurer.
 
Bon. Je n’insistai pas. Quelques jours plus tard, il m’expliqua comme mon caractère lui plaisait. Un caractère déterminé, dur parfois. « Un caractère plus de mec, tu vois » selon Chris. Je commençai à me poser des questions.
En parallèle Chris revenait à la charge sur mes bijoux, s’extasiant sur un collier qui lui plaisait.
-         Comme j’aimerais, moi aussi, pouvoir porter un collier comme celui-là… Mais ça ferait pédé, non ? 
-         Euh… Ben c’est un collier de fille… répondis-je sans trop comprendre.
 
A partir de là, je me rendis compte à quel point l’homosexualité revenait souvent dans les conversations. Il trouvait tel garçon mignon, et insistait sur ce fait tout en cherchant une réaction de ma part. Comme il n’en voyait aucune, il finissait par être plus direct : « J’ai peur de devenir pédé, tu vois… ».
Je lui ai demandé à plusieurs reprises s’il était attiré par les garçons, mais il niait, tout offusqué d’une telle question. Il avait eu des filles dans sa vie, n’était-ce pas une preuve du contraire ?  Je n’insistai pas. Chris continuait ses allusions étranges et se débattait avec ses propres incertitudes.
Un soir, lors d’une soirée entre amis, Chris avait trop bu. Il riait sans cesse,  sautait sur des camarades étudiants et leur réclamait avec insistance des bisous en essayant de leur grimper dessus, à la manière d’un chien pressé de s’accoupler : « Allez, allez-alleeeeeeez ! Fais pas ton timide ! ». Eclatait de rire. « Oh la la, je suis gai ! » lâcha-t-il subitement avant d’enchaîner : « Gay. G-A-Y ».
C’était dit.
 
Je ne sus jamais avec certitude si Chris était ou non homosexuel. Je sais simplement qu’il n’assumait pas pleinement ses désirs, et qu’il essayait de se les dissimuler à lui-même. Son malaise était devenu évident. Il dut comprendre que je l’avais remarqué et identifié pour me fuir avec autant d’application.
Quand je l’interrogeai sur les raisons de son attitude glaciale à mon encontre, de la distance qu’il avait mise entre nous, il me regarda d’un air méprisant que jamais auparavant je ne lui avais connu et me dit avec un dédain tout aussi inattendu : « Tu vois, j’ai évolué ». 
 
Je l’espère pour lui.
Par Jo
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Lundi 13 novembre 2006
Lorsque j’étais étudiante, j’aimais me promener dans les rues de Paris, errer dans le quartier latin. J’aimais aller à la bibliothèque universitaire, entrer dans les librairies, caresser les livres que j’aurais aimé acheter pour finalement repartir les mains vides. J’appréciais ces rues malgré leur grisaille, je me nourrissais de cette ambiance si particulière. Pleine de vie et de vies. Je sentais l’effervescence intellectuelle qui régnait là, les étudiants chargés de classeurs qui pensaient en même temps à leurs examens, à leur nouvelle vie amoureuse et à la prochaine soirée entre amis. Je m’asseyais dans les cafés et commandais un expresso tout en rêvassant, perdue dans la contemplation des passants. J’admirais même la pluie qui tombait en fines gouttes et faisait fuir les touristes et les pressés, dont beaucoup se protégeaient en rabattant simplement leur capuche sur la tête.
Le quartier latin, c’est aussi les familles fraîchement immigrées, venues de l’Est, assises sur les grilles du métro pour se réchauffer. Les enfants jouent avec les emballages cartonnés du fast food du coin en se blottissant contre les jupes de leur mère, les plus grands s’entraînent à l’accordéon avant de s’engouffrer dans le métro. Plus loin, un vieillard édenté et malheureux comme les pierres fixe un point dans le vague avec une expression résignée, la main tendue, comme figée. On le frôle, on trébuche presque sur cette main qui empiète sur le trottoir. La petite boîte posée à ses pieds ne contient que quelques pièces.
Les voitures vont et viennent. Les klaxons, les bruits des moteurs, les bus complètent ce décor qui fut mon quotidien pendant tant d’années. Où je me revois rien qu’en y pensant.
 
Au milieu, là, il y a moi. Personne ne me voit tout comme je ne vois personne. Je croise dix, cent personnes, mais je suis incapable de retenir un visage, un regard. Et soudain, il y a ce garçon au sourire bienveillant qui m’arrête. Quelques gouttes de pluie tombent, je fronce les sourcils mais l’écoute. Il sourit toujours. Me montre des cartes postales, très jolies, sur lesquelles on peut voir un joli dessin, l’œuvre d’un artiste débutant sans doute. Je lui rends poliment son sourire tout en consultant ma montre. Il ne se laisse pas démonter et, bien décidé à capter mon attention, se lance dans une présentation accrocheuse :
     -   Bonjour, je vous demande cinq minutes. Voilà, avec des amis étudiants nous avons monté une association … .
Je l’écoute, un peu mal à l’aise. Je comprends qu’il vend ses cartes postales, que je n’en ai que faire, que je n’ai pas d’argent, qu’il va falloir lui dire non, qu’il est charmant et que je suis en retard. J’attends qu’il reprenne sa respiration et je m’engouffre dans cette pause salutaire.
-         Je suis désolée, lui dis-je en compatissant sincèrement, mais je n’ai pas d’argent sur moi …..
 
Je ne finis pas une explication qui meurt sur mes lèvres. Il change de regard. Avale son sourire. S’étouffe avec. Me fixe avec dureté. Nos regards se rencontrent un long moment.
-         Connasssssse, siffle-t-il avec mépris.
 
Puis il tourne les talons. Je reste là, sous la pluie qui s’est intensifiée. Je me retourne pour vérifier que je ne l’ai pas inventé. Non, il est bien là. Devant un autre passant, le voilà qui brandit ses cartes, les décris, le sourire aux lèvres. Il a remis son masque.  Médusée, je reprends ma route d’un pas lent et abasourdi. J'observe mieux les visages, je les trouve fermés, tristes, hostiles parfois.
 
Tout le monde porte un masque et la plupart l’ignore.
 
Photo dallenogare
 
 
Par Jo
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Lundi 18 décembre 2006
L’hôpital, c’est sinistre. Ca sent la maladie, ça sent la mort, ça pue la tristesse et la désolation. Il y a de nombreuses années, la malchance m’y a conduite.
Sabine, ma grande amie de l’époque, a décidé pour me réconforter de venir me rendre visite en amenant avec elle deux personnes que j’exécrais profondément (et elle le savait) : Marianne et son petit ami. Ce dernier était un grand costaud blond, le crâne tondu, la nuque épaisse, au regard de bovidé. Aussi futé qu’un tonneau de bière, il était en outre adhérent d’un parti d’extrême droite pour lequel il militait activement. Quand on a une tension artérielle à 7 et une température corporelle qui flirte avec les 41 degrés, que la nausée nous envahit tout comme l’impression que rien ne peut exister en dehors de cet hôpital et de cette souffrance, c’est exactement l’être que l’on rêve d’avoir face à soi.
Il était là, pourtant. S’est planté devant moi avec un sourire niais. Marianne, plus en retrait, s’appuyait tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, ne sachant quelle posture adopter. Sabine, pas gênée du tout, me considérait avec un ennui manifeste, ne comprenant sans doute pas pourquoi je ne sautais pas de mon lit d’hôpital pour aller faire les boutiques avec elle.
Devant mon silence -quelle poisse, les gens malades !- elle entama la conversation avec ses deux amis. Sabine évoquait sa prochaine sortie en boîte et décrivit à Marianne le joli haut qu’elle porterait à cette occasion. Puis elle fouilla dans son sac à main en disant : «Attends ! » avant d’en sortir le tee-shirt en question d’un air triomphal. Elle le plaqua sur son torse, imaginant déjà les lumières des stroboscopes et l’odeur de la fumée de cigarette sur ses cheveux. Radieuse, elle se tourna vers moi qui la regardais, incrédule, pour me poser la question la plus adéquate en de pareilles circonstances :
-         Alors, alors ? T’en penses quoi ?
 
 
Puis l’ami de Marianne crut bon de me faire la conversation. Je le voyais depuis quelques minutes déjà me scruter avec un inquiétant intérêt. Soudain, inspiré, il me demanda avec un drôle de rictus :
-         Tu vas mourir ?
J’ouvris de grands yeux emplis de surprise et d’effroi. Il enchaîna :
-         Tu sais qu’il y a une morgue, en bas ?
Il partit alors d’un rire gras qui le rendait encore plus cruel qu’il n’était imbécile.
Inquiète quant à la maladie dont j’étais atteinte, presque à l’agonie, je ne trouvai pas la force de répondre ni celle d’intimer à l’intrus l’ordre de déguerpir. Fort heureusement, Sabine s’éclipsa quelques minutes plus tard, entraînant avec elle les deux fachos dans son sillage.
 
Depuis, je me suis rétablie.
Notre amitié, non.
Par Jo
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