Présentation

Texte libre

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Texte libre

Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Mercredi 2 avril 2008

A la fac, Lydie était aussi transparente qu'un film alimentaire. Discrète, elle ne se faisait jamais remarquer. Elle aurait pu rester engluée dans la masse anonyme, mais l'autoritaire directive d'un prof mal luné nous imposa de travailler ensemble sur un exposé, lui attribuant ainsi une place de choix dans mes souvenirs.

Je fis donc connaissance de Lydie. Elle était un peu insipide, un peu anachronique aussi, avec son look étrange, ses habits défraîchis et son comportement bizarre. Ensemble nous étudiâmes avec un sérieux exemplaire. Même le vendredi soir. Même le dimanche, une fois.

La veille de l'exposé, raison ultime de notre dissonante collaboration, nous nous retrouvâmes une dernière fois pour revoir l'ensemble du travail abattu et nous assurer que tout était comme nous le souhaitions. Nous voilà donc attablées devant un café, soulagées d'être venues à bout de notre tâche, à nous laisser au bavardage léger. Lydie voulait être professeur des écoles. Elle disait encore « instit' ».

« J'adore travailler avec les enfants ! C'est sûr, je veux être instit' ! » affirmait-elle. Et ses yeux s'illuminaient. On sentait qu'elle en rêvait. Enseigner. Transmettre. Je la regardai se perdre dans une déclamation pleine de fougue. L'enseignement va mal, les élèves ne savent plus écrire. Les lacunes sont énormes. Tout le monde le sait, tout le monde le dit. Elle devait donc, elle, contribuer à lutter contre ces insupportables fléaux. C'était plus qu'un devoir pour Lydie : c'était une mission. Pas de doute.
Lydie avait le feu sacré. J'étais admirative.

 

A la fin de son discours plein d‘emphase, Lydie poussa un grand cri : « Mince ! J'ai oublié d'écrire à ma banque ! ». C'était urgent, pourtant. Ni une, ni deux, la missive ne pouvant attendre, elle s'attela à la tâche. Elle sortit une feuille, un stylo, mâchouilla sa lèvre inférieure avec une moue songeuse pour faire venir l'inspiration, puis se mit à écrire.
« Madame, monsieur... » dit-elle pour encourager la course de sa plume sur le papier. J'allumai une cigarette et la fumai avec délectation tout en regardant paresseusement par la baie vitrée. De temps à autre, je regardais Lydie, toujours absorbée par la rédaction de son courrier.
- Dis-moi, Jo?

Je sursautai légèrement:
- Oui?

Elle me fixa intensément avant de me demander :
- Le montant d'un chèque... Montant...
- Oui ......?
- Montant, ça s'écrit avec un « t » ou avec un « d »?
 

Je la considérai avec stupeur. Puis, devant son insondable désarroi et la sincérité de son interrogation, je volai à son secours :
- Eh bien, dans la mesure où il n'est pas question d'Yves, je pense qu'il vaut mieux mettre un «t».

 

L’année suivante, elle fut reçue au concours et eut la joie d’enseigner à des élèves de cours préparatoire.

Lydie m'a probablement oubliée aujourd'hui. Si toutefois elle se souvient de cet épisode, il est à parier qu'elle se demande encore qui était ce mystérieux Yves, et ce qu'il avait bien pu venir faire dans la conversation.

par Jo publié dans : Les années fac communauté : L'écriture dans tous ses états
ajouter un commentaire commentaires (15)    créer un trackback recommander
Lundi 3 mars 2008
 

    

L'université est un lieu qui recèle bien des mystères. Apparemment, rien de bien exceptionnel dans cet antre du savoir où règne une effervescence constante. Les étudiants fourmillent, bourdonnent et pérorent tout au long de la journée. Ils marchent, leurs sacs sur le dos, vers la connaissance. Ils plongent leurs nez dans des piles de feuilles manuscrites, dans de multiples livres écrits pour eux. Certains sont moins studieux que d'autres, mais tous sont pris de la même inquiétude fébrile lorsque approchent les sessions d'examen.
Le campus de Jussieu, armé de sa grande tour brandie comme une menace, ses tourelles, ses poutres et ses couloirs, est un grand château des temps modernes. Son fossé, qui le distingue des bâtiments conventionnels lui donne un air féodal qui fait parfois frissonner, et c'est volontiers que son sous-sol se transforme en un obscur labyrinthe les soirs d'hiver.
Dans ce sous-sol qui ressemble aussi à un grand parking de supermarché, il y a un endroit, conçu pour travailler mais que les étudiants occupent souvent pour jouer au tarot et autres jeux de cartes. Dès mon arrivée à l'université, j'ai fréquenté cet endroit chaud et gratuit, qui me permettait tout à la fois d'apprendre ou simplement de rester là, à l'abri du vent qui siffle sous chaque tour.
 
Un jour, j'étais installée comme à mon habitude, quand pour la première fois je le vis. Saisie de curiosité, je l'observai longuement. C'était un homme sans âge, barbu et les cheveux collés vers l'arrière, crinière encrassée couronnant sa pauvre tête. Il était habillé simplement, manifestement ses vêtements n'étaient plus de toute fraîcheur, tandis que ses chaussures ressemblaient à de vieilles galoches mouillées avec leur bosse à l'extrémité. Une des languettes pendait misérablement jusque terre; l'autre était correctement dissimulée derrière l'enchevêtrement des lacets.
Je l'ai regardé si longtemps qu'il m'a semblé sortir de ma réalité ordinaire, terne et commune. J'étais là, presque en face de lui, tout entière absorbée par le spectacle qu'il m'offrait; je le dévisageais avec insistance. Il ne me voyait pas. Les yeux ouverts, il posait sur le monde un regard exclusivement tourné vers son intériorité. Un homme trop vieux pour être étudiant, qui aurait pu paraître désorienté et qui pourtant semblait animé d'une farouche détermination.
Sur une table, près de lui, était posée une valise aux coins usés. Béante, elle abritait des piles de papier corné et noirci, sans doute gardées là depuis des années. Il fixait le tableau d'un air inspiré, puis, se saisissant de la craie, il brandit son bras dans un geste meurtrier, un éclair passa dans ses yeux et il écrasa la craie blanche sur le tableau noir. Un point, un tout petit point resta là, stigmate anonyme d'une vie brisée. Puis l'homme fit quatre pas courts, sur le coté, à la manière d'un crabe, et écrasa une nouvelle fois le bâton qui lui salissait les doigts. Un second point s'afficha.
Je retenais mon souffle tout en restant figée dans ma contemplation émerveillée. Il continua son manège jusqu'à ce que, à intervalles réguliers, le tableau fût criblé de points. Enfin il s'arrêta. Recula un peu. Regarda le résultat avec triomphe. Et, nonchalamment, il se mit à marcher à reculons, consciencieusement, un deux trois quatre, tout en jetant des regards furtifs à droite, puis à gauche.
Bientôt il disparut au fond du couloir.
Je demeurai un long moment saisie d'une telle vision, incapable de me replonger dans mon travail. Ne le voyant pas revenir, je crus un instant avoir rêvé. Mais sa valise posée sur la table témoignait de la réalité de son existence.
Il ressurgit alors que je lisais. Un quart d'heure plus tard. Une demi-heure, peut-être. Je levai un oeil vers la silhouette en me posant mille questions inutiles. Il reprit sa danse: un point, quatre pas à droite, un autre point, de nouveau les pas. Mon crâne résonnait de ce bruit de craie assassinée. Puis il repartit à reculons.
 
 Je le revis souvent. Je sus par la suite qu'il venait tous les jours, arrivant parfois très tôt le matin, dès l'ouverture, repartant à la fermeture. Tous les étudiants le connaissaient, aussi demeuraient-ils impassibles lorsqu'il s'arrêtait pour fixer un point sur leur tableau. Quelquefois on entendait des ricanements étouffés, des chuchotements perplexes, ou moqueurs. Il ne s'en formalisait pas, comme un sourd. Ou un indifférent.
 
J'appris plus tard qu'il avait été étudiant dans cette université. En biologie, dit-on. Et brillant de surcroît. Un jeune homme ordinaire qui suivait des études sans embûches. Puis un jour, ce génie en herbe avait sans doute connu un échec, dont on ignore le détail. Il serait devenu fou à la suite de cela, et hante désormais la faculté de son incompréhensible rituel. On s'habitue à sa présence comme à celle de la grande tour centrale. Comme on s'accoutume aux pigeons qui fuient, à la pluie qui tombe, aux mendiants du métro. Plus aveugles que les aveugles et plus sourds que les sourds à la détresse qui point si près de nous.
 
Il est le fantôme de Jussieu sans néanmoins être mort. Il n'est pas nécessaire de s'éteindre pour avoir sa vie derrière soi. Et quand je le vois, j'ai un serrement au coeur, de le regarder ainsi aligner des points comme passent les jours, et partir à reculons pour rattraper sa jeunesse.


Texte initialement publié le vendredi 6 octobre 2006
par Jo publié dans : Les années fac communauté : L'écriture dans tous ses états
ajouter un commentaire commentaires (12)    créer un trackback recommander
Mercredi 13 février 2008

Jadis, en ces temps lointains où ma naissance n’existait qu’à l’état de vague projet, mes parents quittèrent leur pays, laissant derrière eux une terre natale gorgée de soleil ainsi que les oliviers et la dictature qui s’y épanouissaient. Ils s’installèrent en France le temps d’amasser un petit pécule, sans imaginer que de leur exil croîtrait un nouvel arbre qui, contre toute attente, parviendrait à planter ses racines avec la vigueur suffisante pour s’acclimater hors de son milieu originel.
Les années passèrent. La perspective du retour aussi.
 
A chaque rentrée scolaire, lorsqu’il s’agissait d’indiquer la profession des parents dans les multiples dossiers et formulaires, ma mère, qui était femme de ménage, me disait : « Mets couturière, plutôt ». Elle savait coudre comme personne mais n’avait pu, hélas, exercer le métier auquel la promettait toutefois sa formation. Je passai des années à écrire « couturière » dans la case « profession de la mère ». Puis j’ai grandi, et en grandissant, il y a ces choses qui nous révoltent, ces choses que l’on comprend.
Lorsque j’en avais l’occasion, je lançais désormais un « femme de ménage » un peu rageur. Je nourrissais une fierté outrancière de jeter à la face du monde ce que j’avais tu des années durant, et j’aimais à voir comme une provocation ce qui n’était en réalité que le pathétique cri d’une révolte aussi dérisoire que nécessaire.
Avec quelques années de plus, je parvins à trouver l’équilibre qui me permettait de ne plus dissimuler ni revendiquer. « Femme de ménage » devint une information simple et anodine. Administrative. Du moins jusqu’à ce jour où j’entrai dans la pyramide de la scolarité de Jussieu afin de m’inscrire à l’université pour la première fois. Je me trouvai face à ce jeune homme zélé qui s’efforçait de conjuguer efficacité, rapidité et amabilité. Il enregistra mes nom, prénom, date de naissance, discipline en pianotant fébrilement sur son clavier. Levant les yeux, il enchaîna : « Profession du père ? » Tic-tic-tic-tic. Nouveau regard interrogateur : « Profession de la mère ? »
-         Femme de ménage.
 
Immédiatement, il blêmit. Si subitement que je craignis la crise d’hypoglycémie, peut-être même l’apoplexie. J’étais convaincue que, d’une seconde à l’autre, il allait s’effondrer sur son bureau. Je l’observai avec une certaine anxiété. La mine décomposée, il bafouilla un peu. Là, c’était sûr, il faisait un malaise.
-         Mais… Je … Argh …
 
Derrière moi, la file d’attente était interminable, et les étudiants en herbe faisaient entendre leur impatience. Au guichet, l’employé souffreteux hoquetait toujours.
-         Ah mais, vous savez … lâcha-t-il avec une dégoulinante compassion, il ne faut pas avoir honte … !
 
Je mis quelques secondes à comprendre que si moi, j’étais très à l’aise, lui, en revanche, avait honte pour deux.
par Jo publié dans : Les années fac communauté : L'écriture dans tous ses états
ajouter un commentaire commentaires (11)    créer un trackback recommander
Lundi 7 janvier 2008
Comme beaucoup d’étudiants, il m’arriva de travailler pour remplir autant que possible un compte en banque malingre. A la fin de mon année de maîtrise, je postulai à la prestigieuse fonction de caissière afin de meubler les mois d’été qui me séparaient d’une nouvelle année studieuse –l’année de préparation aux concours d’enseignement.
Après un après-midi de formation, on m’estima opérationnelle. Je me lançai donc seule à la caisse d’un petit Monop’ de quartier.
Je ne vous narrerai pas le quotidien d’une hôtesse de caisse : on le fait mieux que moi ICI . Si j’entreprends de me remémorer cette période de ma vie, c’est que le fait d’exercer cette tâche place celui qui en a le privilège dans un observatoire du genre humain des plus instructifs.
 
Lorsque j’étais caissière, la préoccupation majeure du consommateur de base était le redoutable et redouté passage à l’euro. Inévitable et terrifiant de par son imminence, le sujet était sur toutes les lèvres.
«  Oh la la, qu’est-ce que ce sera quand on passera à l’euro » disait la mémé d’un air effrayé.
« Combien ça fait, en euros ? » demandait le plaisantin
«  Bientôt l’euro ! On va s’emmêler les pinceaux … », geignait un autre.
J’acquiesçais, galégeais, souhaitais une bonne journée. Bip-bip-bip.
 
Vint cet homme d’âge moyen, la mine fermée, chapeau vissé sur la tête, le nez surplombé de lunettes aux verres fumés qui obscurcissaient son regard. Il déposa ses articles sur le tapis roulant sans piper mot et répondit du bout des lèvres à mon bonjour aussi enjoué qu’automatique. Il rangea ensuite ses achats avec application, profitant de la faible fréquentation du magasin pour s’autoriser une lenteur particulièrement appuyée.
Je lui annonçai le montant final de son ticket puis attendis les bras croisés qu’il songe à payer. Ses courses entassées dans un cabas usé, il sortit dans sa poche un billet qu’il me tendit distraitement. Je le rangeai et farfouillai dans le tiroir pour lui rendre la monnaie. J’eus le malheur de me tromper. Il réclama son du, que je lui donnai aussitôt en m’excusant. Un sourire timide illumina un instant son visage bourru.
-         Ah la la, qu’est-ce que ce sera quand on passera à l’euro, hein !
-         Eh oui, répondis-je par réflexe.
Il me scruta avec insistance avant d’ajouter, reprenant son air maussade :
-         Oui, bon… enfin… Moi je dis ça, mais ce sera surtout dur pour vous, hein ! A la caisse !
Je le fixai, amusée, avant de préciser :
-         Oh, vous savez, pour moi ça ne sera pas trop dur, je ne serai plus là .
Ma phrase lui fit l’effet d’un crochet du gauche . Il tressaillit, se raidit et, sonné, m’observa en fronçant les sourcils. « Mais, mais, mais… », bredouilla-t-il. Il avait du mal à se remettre de sa vive émotion. Le pauvre homme.
Profitant d’une inspiration plus profonde, il se reprit enfin.
-         Mais… Comment … Vous ne serez plus là ? Vous ne serez plus là ! Comment ça vous ne serez plus là ? Mais vous serez  ?
Il n’eût pas été plus surpris si je lui avais annoncé mon intention de m’installer sur la lune. Visiblement estomaqué, il me considérait avec un mépris dont il n’avait probablement pas conscience lui-même. L’idée qu’une caissière, c’est-à-dire un être à peine humain, une extension charnelle de la caisse enregistreuse pût imaginer se désolidariser un jour de la machine pour mener sa vie propre lui semblait par trop saugrenue.
 
Du dédain présent dans le regard d’autrui ou de l’étroitesse de sa vue, je ne sais laquelle des deux tares je considère la plus affligeante.
 
 
par Jo publié dans : Les années fac communauté : L'écriture dans tous ses états
ajouter un commentaire commentaires (5)    créer un trackback recommander
Samedi 25 août 2007

Les souvenirs d’été sont, pour les jeunes gens, souvent inoubliables. Les amis d’une saison à qui l’on clame le caractère éternel d’une amitié fanée sitôt l’automne revenu, les odeurs de sel et d’embruns, les folles rigolades et les nuits blanches nourrissent pour toujours le mythe d’une jeunesse merveilleuse que cultivent les nostalgiques entrés dans l’âge mur.
Tel évènement estival est généralement rattaché à une ère bien précise :  c’était l’année où j’ai rencontré untel, l’été où nous étions à tel endroit, les vacances passées avec Bidulle et Truc.
 
Au moment où j’écris, à la fin de ces vacances qui ne ressemblent pas à un été, je me souviens avec une cuisante précision de l’année où j’ai rencontré Victor.
C’était en juillet, et c’était un vrai été. Soleil, chaleur, nuits moites étaient au rendez-vous. Le sommeil était si pénible que je me couchais le plus tard possible. Parfois pas du tout. Profiter de la fraîcheur nocturne.
Après le dîner, qui en ces temps insouciants se composait le plus souvent de quelques tranches de jambon et d’un morceau de pain, tout notre groupe – Chéri, moi-même et quelques jeunes spécimens de ma famille- sortait prendre ses quartiers à la terrasse d’un café voisin. Nous discutions alors des heures durant, commandions à boire plusieurs fois en alternant cocktails, jus de fruits et café. Tous les soirs, comme nous n’avions nulle part ailleurs où aller, faute de moyen de locomotion, nous restions jusqu’à la fermeture.
Depuis quelques jours, nous avions remarqué les deux serveurs. Ils venaient plus volontiers à notre table, plaisantaient, lançaient des œillades dragueuses aux filles célibataires présentes. Liaient connaissance.
Un soir, l’un d’eux nous proposa de sortir après la fermeture, à une heure du matin. Nous acceptâmes.
 
Victor avait une voiture. Petite mais fougueuse, rouge carmin, elle peinait à tous nous accueillir en son sein, mais nous nous serrions, nous compressions, nous aplatissions, jusqu’à ce que la portière ferme sans coincer une main ou un pied malchanceux. Pris de fou rire, nous nous empressions d’oublier l’inconfort procuré par une fesse mal assise ou un genou exagérément remonté pour nous griser des promesses festives de la nuit. La voiture filait, peut-être trop vite, avec la musique trop forte, sur des routes désertes qui semblaient n’attendre que nous. Grâce à Victor, nous avons connu des endroits magnifiques, des gens sympathiques, des moments magiques.
Nous nous sommes disputés aussi. Victor était caractériel, soupe au lait et d’une mauvaise foi exaspérante. Mais le lendemain, il redevenait un ami agréable.
 
Nous avons rencontré nombre de ses amis d’enfance. Plusieurs d’entre eux profitèrent d’un moment d’éloignement pour nous glisser discrètement à l’oreille : « Tu sais, Victor n’est plus du tout le même, il n’a plus le même caractère depuis son accident. Plus du tout. ».
Bien sûr, Victor nous avait parlé de son accident, mais nous n’avions certainement pas compris à quel point cela avait changé sa vie.
Il avait dix-neuf ans et sortait tout juste de l’adolescence. A cet âge, on sort avec ses copains, on ne pense ni à la souffrance ni à la mort. Victor était allé danser un samedi soir. Il s’est certainement beaucoup amusé. Il a du mal à s’en souvenir, alors il le suppose sans aucune certitude. Et puis, en sortant, alors qu’il marchait tranquillement, une automobile vrombissante surgie de nulle part déboula à grande vitesse et le faucha sans même ralentir.
Ce sont ses amis, témoins impuissants du drame, qui lui ont raconté. La police. Les ambulances. Le sang. Et son corps désarticulé coincé sous la voiture responsable.
Le conducteur était ivre. Flic lui-même, mais pas en service, il avait l’arrogance de celui qui a la certitude d’être intouchable et c’est avec le plus grand mépris de la vie d’autrui qu’il ordonna aux policiers venus l’interpeller : « Enlevez-moi ce corps bloqué sous ma voiture ».
Ce corps.
 
 
Victor est resté trois semaines dans le coma. C’est ce qui a occasionné les lésions du cerveau responsables des changements de personnalité constatées par ses proches. La mâchoire en miettes, il a vécu des mois avec des tiges de fer dans la bouche. Outre la douleur, il a du boire à la paille, absorber de la nourriture liquide à chaque repas, réapprendre à manger.
Il a subi plusieurs opérations, dont une avec pose de pièces de métal afin de tenir ses os en place. Cet été-là, il en avait toujours une dans la jambe. Ca le faisait rire.
 
Les étés suivants, nous le vîmes moins. Victor se fiança, trouva un autre travail. Ouvrier dans une usine quelconque. Ca lui convenait, ce n’était pas trop mal payé, et puis c’était un boulot stable. Il me racontait ça en jouant aux fléchettes dans un petit troquet sympa. Quelques jours plus tard, je lui dis au revoir et, les vacances touchant à leur fin, je repartis vers une vie plus routinière.
J’étais rentrée depuis deux jours quand le téléphone sonna. Un ami de Victor, devenu le mien, crut bon de nous prévenir. Au travail, dans son usine, Victor s’était coincé le bras dans une machine qui lui avait écrasé les doigts de la main droite. Les mêmes doigts qui lançaient si habilement les fléchettes une semaine auparavant. Il ne lui restait désormais plus que le pouce et une moitié d’index.
Il y a des gens qui ont la poisse.
 
Depuis, il s’est marié, il a eu une petite fille. Je le vois peu, mais il est à parier qu’il est très heureux. L’autre jour, nous l’avons rencontré par hasard près du café où nous avons fait sa connaissance. Il a eu l’air content de nous voir. Il m’a fait la bise chaleureusement, et a tendu vers mon mari un moignon pourvu d’un doigt et demi.
Et il souriait.
 
 
 
 
par Jo publié dans : Les années fac
ajouter un commentaire commentaires (8)    créer un trackback recommander
creer blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus