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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

Evidence ...

 

 

« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

Vendredi 18 avril 2008

Yves et Marie-Laurence forment un couple épanoui. Ils sont heureux, ils sont cultivés, ils sont spirituels.

Ces deux âmes égarées se sont trouvées un peu par hasard, un peu comme tout le monde. Elles ne se sont plus jamais quittées, et le mariage vint naturellement sceller leur amour.

Pourtant, une fêlure fragilisait ce bonheur admirable. Ils connaissaient la douleur de voir se construire un avenir chaque jour un peu plus éloigné des rêves caressés : l’union demeurait inféconde.

Ne pas enfanter. Ne pas se projeter. Ne pas exister autrement que dans l’instant, enfermé dans un segment temporel qui ne serait relié à rien.

 

Des années durant, ils s’attelèrent à la tâche reproductrice sans perdre espoir ni ardeur. Leur persévérante copulation finit, après de bien longs efforts, par porter ses fruits.  Marie-Laurence eut enfin la joie d’attendre le bébé tant désiré.

La petite fille qui vint au monde était l’enfant du miracle. Elle fut choyée, admirée, observée avec ravissement. Les parents étaient aussi émerveillés qu’incrédules devant cet être délicat qui leur appartenait un peu.

 

 

Un jour, Marie-Laurence et moi discutions au téléphone. Elle évoquait une fois de plus sa fille, revenait sur les doutes qui l’avaient assaillie avant de tomber enceinte et s’ouvrit à moi en abandonnant toute retenue : « Ah, on voulait un enfant, mais on n’imaginait  pas que ce serait une enfant comme ça ! On a attendu, oh oui on a attendu, mais ça valait le coup ! »

J’écoute la fierté dans sa voix, je l’entends se rengorger pour digérer sa bonne fortune :

-         Ah, Irène ! Irène, c’est quelque chose !  Quelle enfant intelligente ! C’est clair qu’elle a du hériter de notre double QI ! Quand on a des parents très intelligents, les QI ne s’additionnent pas, non : c’est exponentiel. Ce qui fait qu’Irène est encore beaucoup plus intelligente que nous.


C’est dire.

 

 Marie-Laurence ne s’arrêta pas là. Elle s’extasie, elle se mire, elle se montre. Le jour de la naissance d’Irène, la Fée Intelligence ne vint pas seule. Elle était accompagnée de son amie Beauté, laquelle ne voulut pas faire un cadeau moins prestigieux que celui de sa consoeur. C’est ainsi que la jeune Irène, non contente d’avoir des capacités intellectuelles abyssales, était vouée à devenir l’icône absolue de la magnificence féminine.

Le regard maternel est plein de magie.

 

La petite Irène était de fait ravissante. Blonde, le regard bleu, elle avait hérité des traits parentaux, que la fraîcheur enfantine sauvait fortuitement de l’ingratitude. Yves et sa tendre moitié se pâmaient devant si sublime perfection. L’idée que la seule existence de la fillette suffise à la parer de tous les charmes aux yeux de ses géniteurs ne les effleurait même pas. Ils avaient assez de recul pour être objectifs. Evidemment. Béats, ils regardaient Irène interagir avec le monde comme si, entre tous, elle était la première à connaître pareille évolution.

Marie-Laurence développait, inlassable : « Cela m’inquiète beaucoup tout de même. Il y a des choses que l’on pardonne à quelqu’un qui est moche. Quelqu’un qui est moche et qui est intelligent, bon, on veut bien être son ami. Mais j’ai peur qu’Irène soit malheureuse avec un physique pareil. Sans oublier qu’il y a aussi le risque qu’elle devienne imbuvable, d’avoir autant suscité l’admiration. Alors nous, on essaie de compenser en ne la mettant pas sur un piédestal, pour qu’elle ne soit pas détestable non plus ».

 

Marie-Laurence voulait apprendre à Irène comment éviter les ornières de la vanité. Noble objectif.

 

Qui sait ? Peut-être que la petite aura aussi hérité de la modestie de sa mère.

 

 

par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 19 mars 2008

profsexyblog-copie-1.jpgLes années passant, Sophie la copine du lycée, la Sophie sensible à l’esthétique d’un numéro de téléphone, Sophie l’amie des animaux, Sophie l’inénarrable rencontra quelqu’un, se maria dans de rocambolesques circonstances et mit au monde deux charmants bambins.

Quand le petit dernier avait quelques mois, j’étais moi-même enceinte. Malgré des années de contacts épisodiques, nous entreprîmes de nous revoir, convaincues que la grâce de l’enfantement pourrait nous rapprocher de nouveau. C’est ainsi que je transportai mon imposante excroissance abdominale jusque chez elle.
Elle m’offrit un thé et le temps s’étiola lentement entre souvenirs, bavardages et couches culottes. Nous en vînmes à parler de mon métier. Sophie, elle, ne travaillait pas. Son commerçant de mari gagnait suffisamment bien sa vie pour assumer logement, femme et enfants.
Elle s’intéressa avec sincérité à mes difficultés et aux relations que j’entretenais avec mes élèves. Intellectuellement nourrie aux séries américaines, elle était probablement fascinée d’entendre des récits de la vraie vie. Il existe ainsi des êtres extraordinaires pour lesquels la banalité quotidienne revêt un caractère exotique.
 
« Ah ouèèèèèèèèè… !  C’est pas facile…. » commentait Sophie. Puis, s’enquérant de mes rapports avec les élèves garçons, elle me fit « Oh la la ! Heureusement que t’es pas canon ! »
 
Interloquée, je la dévisageai. Pas canon ? Pas canon ! Comment ça pas canon ?
 
 
Sophie comprit à mon expression quelle bourde elle venait de faire. Sincèrement navrée –Sophie est une fille profondément sincère-, elle entreprit de se rattraper : « Mais non ! C’est pas ce que je voulais dire … Mais bon, enfin… je veux dire… il n’y a pas des profs très belles dans ton collège ? » insista-t-elle pour bien me faire comprendre sa pensée.
 
Moi qui n’avais jamais douté de ma sublime silhouette, voilà qu’une truie qu’autrui m’assenait pareille remarque. De plus en plus mal à l’aise, Sophie se perdait en explications anxieuses tant elle était soucieuse de ne pas me vexer:
-         Mais ne le prends pas mal, hein ? Je disais ça comme ça. Tu vois, même moi, je ne me considère pas canon.


 

Il faut rencontrer au moins une Sophie au cours de son existence : cela rend philosophe.
par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mardi 15 janvier 2008
Pour rentrer chez moi chaque soir, je passe sur un pont qui surplombe l’autoroute. Il est laid, il est tout gris, et quand on regarde en bas, on voit les voitures qui défilent sur la trois voies dans un affreux vrombissement.
En général, lorsque je suis arrêtée au feu rouge, un sentiment de soulagement m’étreint. La journée de travail est finie et je m’en vais retrouver mon nid douillet.
Parfois il fait beau, et je rêvasse à tout ce que je pourrais faire : aller me promener au parc, lire un bon bouquin sur un banc isolé, profiter des derniers rayons pour clore en beauté une journée morose. Parfois il fait froid, et je songe que j’aimerais aller au ski, faire de la luge avec Fiston, errer dans la montagne et respirer la bonne odeur de  résine de sapin. Souvent en ce moment, il pleut.  Alors je me laisse hypnotiser par le va-et-vient des essuie-glace sur le pare-brise en attendant que le feu passe au vert.
 
Depuis dix jours environ, impossible de laisser mon esprit divaguer comme à l’accoutumée. Chaque soir sur le pont, j’ai les idées noires. J’imagine une jeune fille, peut-être une adolescente regarder les voitures en bas avec des larmes plein les joues. Je me dis que ça doit être une drôle de mort, tomber du haut d’un pont sordide et se faire percuter par une voiture, être projetée des mètres plus loin avant de se faire écrabouiller par un camion.
Je pense à ça, maintenant, le soir.
 
A certains moments, il m’arrive de me dire que sous ce pont, là en bas, une moto s’est écrasée un samedi soir après la fête. A moins que ce ne soit arrivé un soir de semaine pareil à celui-ci ?  Il serait aujourd'hui trop dangereux de descendre pour se recueillir sur les lieux de l’accident.
En rentrant chez moi, maintenant, j’ai la mort plein la tête.
 
Depuis dix jours environ, quand je m’arrête au feu rouge,  je vois ces lettres plastifiées accrochées sur le parapet du pont, entourées de fleurs délicatement enveloppées d’un plastique sale. Il y a plusieurs missives. Je ne me suis jamais arrêtée pour lire l’hommage, mais tant d’histoires possibles se construisent autour de ce deuil placardé. C’est étrange, quand la mort d’autrui s’invite dans notre quotidien.
Je n’arrive pas à déchiffrer grand-chose, de là où je suis. Juste « Tu t’es envolée mon ange ». La suite se noie dans les gouttes de pluie. Une couronne mortuaire en forme de cœur, composée de roses rouges, apporterait presque de la gaieté dans un monde en gris et blanc.
  
 

Ce n'était pas un accident de moto. Je sais maintenant de qui il s'agit.
Elle s'appelait Sybile et elle avait quinze ans. Elle s'est suicidée il y a un mois en sautant du pont. Percutée par plusieurs véhicules, elle est morte sur le coup.
par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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Vendredi 11 janvier 2008
Dans notre société civilisée, les bas instincts sont la plupart du temps contenus par un cadre juridique strict. Malgré les montées d’adrénaline ou les coups de sang, nous sommes une majorité à retenir nos pulsions violentes et nous ne frappons pas pour régler les conflits ; nous ne tuons pas non plus pour assouvir une soif de vengeance. Nous évitons de nous insulter. La loi du plus fort est l’apanage des sociétés archaïques : point de ça chez nous.
 
Puis vient le temps des soldes.
Les comportements subissent alors une remarquable altération. Les femelles déchaînées se ruent dans les espaces mercantiles qui deviennent pour l’occasion une jungle d’un genre nouveau. Les seules formes de communication sont le grognement hostile, la bave rageuse et le soulèvement discret –mais non moins comminatoire- de la babine supérieure afin d’éloigner l’ennemie qui aurait l’impensable outrecuidance de lorgner sur la jupe convoitée. Si tous ces signaux de dissuasion ne sont pas suivis de l’effet escompté, les femelles peuvent même délaisser le fruit de leur chasse pour s’adonner au conflit. Des chaussettes à la main, quelques cintres pendus à l’avant-bras, les autres représentantes de l’espèce deviennent spectatrices curieuses sans cesser de scruter les alentours pour repérer l’ennemi fourbe prêt à profiter de ce moment de distraction.
J’étais là, au milieu de ces amazones prédatrices, affublée d’un Fiston bien sagement endormi. Je venais d’aboyer sur une ménagère pressée qui, utilisant son corps massif comme redoutable bélier, avait manqué de pulvériser la poussette sur son passage. Toute remontée, je me dirigeai vers les caisses bondées.
Je faisais la queue tout en me méfiant des perfides créatures qui, pas après pas, coup de coude après coup de coude, essayaient de gruger quelques places quand je vis cette femme derrière moi. Elle avait l’air fatigué et un peu perdu. Ses yeux cernés regardaient dans le vague. Tantôt appuyée sur une jambe, tantôt sur l’autre, elle prenait son mal en patience comme nous toutes.
Comme toutes aussi, elle soupirait parfois en regardant sa montre. Comme toutes, elle se disait que c’était incroyable, toutes ces bonnes femmes excitées par trois morceaux de tissu et deux chiffons. Comme toutes, elle était pressée de quitter cet enfer pour retourner dans le vrai monde quadrillé de lois et d’hypocrisie. Mais à la différence des autres, elle devait supporter le poids d’un ventre proéminent.
Je m’arrêtai sur son abdomen rebondi, pleine de compassion et de tendre nostalgie. Fiston était né depuis peu et je me sentais encore concernée par l’état particulier des femmes enceintes. A l’empathie succéda l’indignation. Comment donc, personne ne l’avait vue ? Personne ne lui cédait la priorité? A la bonne heure ! Si les guenons devant moi manquaient autant de civisme, moi j’allais agir en lui proposant de passer devant moi. Ainsi, peut-être que des âmes charitables cèderaient elles aussi leur tour à cette future maman courbatue.
 
Me retournant, je m’adressai à elle avec bienveillance :
-         Voulez-vous passer devant ?
Dans un premier temps, elle ne réagit pas.
-         Voulez-vous passer devant ? répétai-je un peu plus fort.
 
Dans la file d’attente, quelques têtes se tournèrent vers nous. La femme enceinte eut comme un sursaut, comprit que je lui parlais et me jeta un regard interrogateur. Pour la troisième fois, je lui demandai si elle voulait prendre ma place pour alléger son attente. Elle me considéra sans comprendre, l’œil rond. Puis, en l’espace de quelques secondes je vis son expression passer de l’étonnement à l’hostilité. Ses sourcils se froncèrent, elle pinça les lèvres avant de me fixer avec ressentiment.
Je fus saisie d’un affreux, d’un terrible doute. Face à l’absence de réponse de sa part, je crus bon d’éclaircir la situation :
-         Vous n’êtes pas enceinte ?
 
Si elle avait pu, elle m’aurait tuée.
 
-         Ah non, pas du tout, rétorqua-t-elle sèchement.
 
 
C’est l’ironie du sort : avec de bonnes intentions, on peut parfois infliger à autrui une humiliation d’autant plus cruelle qu’elle est involontaire.
par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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Vendredi 4 janvier 2008

Il est des Autrui qui, l’air de rien, sèment avec sadisme les vigoureuses graines de la torture morale la plus aboutie.
 
Je ne sais pas de qui il s’agit.
Je ne sais pas s’il a eu conscience de ce qu’il a fait.
Je ne sais pas si une personne seule est responsable.
 
Je sais juste qu’il y a des vieux qui moisissent dans cette maison. Qui se dessèchent dans ce sordide mouroir et qui, la bouche ouverte sur des gencives édentées, bavent copieusement en attendant que le jour finisse.
Je sais seulement que c’est là qu’ils se réveillent, qu’ils se couchent. Que c’est là qu’ils frémissent d’enthousiasme dans l’attente de la visite d’un médecin, d’une aide-soignante, d’un bénévole, plus rarement d’un proche.
 
Ceux qui ont mené à bien le projet de construction de cette maison de retraite peuvent être fiers : elle est grande, les chambres sont claires à défaut d’être spacieuses, les salles communes agréables. Il y a la télé, quelques étagères supportent la maigre charge d’une paire de livres –pour ceux qui comprennent encore ce qu’ils déchiffrent. Des animations dansantes sont même organisées et l’espace d’un après-midi trop court, les vieux tournoient en riant avant de choir sur une chaise pour apaiser leur doux vertige.
Tout contribue à cette apparence d’une bâtisse abritant dans la dignité des pensionnaires diminués.
 
Celui qui a choisi l’emplacement a-t-il pu ne pas y penser ? Peut-être en a-t-il plaisanté en famille, comme d’une bonne blague ?
 
C’est une maison de retraite récente et engageante, c’est vrai.
Mais lorsque l’on regarde par la fenêtre, l’horizon offert aux vieillards est constitué des pierres tombales du cimetière qu’elle surplombe.

 

par Jo publié dans : Au quotidien communauté : L'écriture dans tous ses états
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