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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

10 mars 2008 1 10 /03 /mars /2008 21:02

Jeune prof débutante, je fus amenée à faire un stage dans un grand lycée de la région. Avec mes jeunes collègues, nous nous étions donné rendez-vous devant l’établissement, afin de nous présenter ensemble au bureau de la proviseure.

Au complet, notre petite troupe se retrouva donc accueillie dans un chaleureux bureau aux couleurs chatoyantes. Le tapis, les tapisseries, la couleur fauve des meubles en bois, tout était en accord avec cette impression de chaleur un peu brûlante perçue dès notre arrivée.
La femme qui nous accueillit avait une allure stricte : la jupe droite, la veste infâme, le cheveu fade. Sans doute essayait-elle, par ce décor bouillant, de compenser son effroyable froideur.
« Bonjour ! » s’exclama-t-elle en serrant tour à tour les mains des petits jeunots. Sa poigne était ferme, presque brutale.
 
« Alors… Je suis la proviseure de ce lycée, dans lequel je vous souhaite la bienvenue. Je vais vous le présenter rapidement et vous laisser ensuite le découvrir par vous-mêmes ».
 
Elle se mit à nous réciter sa fiche : date de construction, historique complet, cadre agréable avec le magnifique parc arboré. Elle cita les effectifs, le taux de réussite au bac qui la remplissait d’une ostensible fierté, évoqua le profil des élèves.
Le lycée accueillait beaucoup d’enfants dont les parents avaient des métiers importants : ambassadeurs, artistes, chefs d’entreprise. Des activités professionnelles si captivantes qu’elles les empêchaient de s’occuper de leur encombrante progéniture. Comme le lycée était aussi un internat, c’était bien pratique : on pouvait sans culpabilité aucune laisser les rejetons aux bons soins de l’éducation nationale pendant que l’on parcourait la planète, de dîners d’affaires en soirées mondaines. D’ailleurs, de l’aveu de l’infirmière qui nous accueillit un peu plus tard, ces adolescents allaient très mal. C’est trop dur d’être un gosse de riches. Comment se construire alors que ses parents confondent amour et argent ? Les pauvres petits souffraient de l’absence que compensaient trop mal mille cadeaux coûteux. L’argent et le bonheur ne vont pas de pair. Ca fait réfléchir.
A ce propos, il faudrait que je songe à raisonner Ahmed, le petit dur de ma classe de cinquième, la prochaine fois qu’il se retrouvera au poste pour avoir cramé la voiture de son voisin ou caillassé le fourgon de police qui patrouillait dans le quartier. Enfin, Ahmed, de quoi te plains-tu ? Regarde un peu, toi tu as un père. Il est là, il vient te chercher au commissariat quand tu fais une connerie ! T’as vu comme il est présent ? Tu as même le droit à une beigne bien sentie au moment où il te récupère, à laquelle s’ajoutent quelques coups de ceinture, une fois rentré à la maison. C'est pas bien, dis, un père qui s’occupe de toi ? Parce qu’il y a des gamins qui n’ont rien de tout ça, tu te rends compte ?  Imagine si tu avais des parents qui se contentaient de te payer tout ce que tu veux ? Ah, ces jeunes, ils ne savent plus apprécier ce qu’ils ont. Non, mais vraiment …
 
 
Il y avait des problèmes, donc. Pourtant, en apparence, le lycée offrait une vitrine parfaite. La proviseure conclut sa présentation élogieuse avec un sourire qui se voulait suave mais que je trouvai carnassier. Elle ajouta, alors que nous nous apprêtions à prendre congé :
-         Vous verrez, ici, c’est calme : la population n’est pas très … hum… colorée.
 
Mon regard perplexe croisa celui, tout aussi décontenancé, d’un collègue stagiaire. Personne ne releva cette stupéfiante remarque.
-         Oui, c’est vrai, il n’y a pas beaucoup d’immigration, poursuivait-elle dans un souci de clarté. Pas d’immigration, pas de problèmes !
 
 
 
 
Effarés par un slogan aussi simpliste qu’insupportable, nous passâmes le reste de la journée à compter, en nous esclaffant, les rares basanés qui, sans doute tombés de leur cocotier, s’étaient échoués sur cet îlot du savoir et de la civilisation.
 
Dans un monde sans couleurs, il faut savoir apporter sa contribution en riant jaune.
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4 mars 2008 2 04 /03 /mars /2008 23:09
m-tro-a-rien-copie-1.jpg
Lorsque j’étais parisienne, je prenais quotidiennement le métro. Comme la plupart des parisiens. Le métro, c’est sombre, ça grouille, c’est triste, ça pue. 
De temps en temps, un déplacement inhabituel venait bouleverser ma routine, et j’avais alors la joie d’emprunter les lignes aériennes où les rames souterraines font une escapade à l’air libre.
Regarder Paris vivre.
 Ces façades pleines de fenêtres que l’on longe. Ces jouets d’enfant éparpillés sur le sol d’une chambre aux murs bleus, où s’invitent des regards indiscrets. Des tags qui sentent mauvais la misère et le désespoir. L’effervescence colorée d’un marché où chacun chemine, le cabas bien rempli.
Paris à mes pieds.
 
Je me souviens d’un jour où, comprimée entre les usagers, j’essayais d’éviter un coude trop saillant à ma gauche. En me faufilant à droite, je me retrouvai le nez sous l’aisselle puante d’un gigantesque barbu. Impossible de me repositionner plus loin pour éviter les effluves fétides. Cœur soulevé et narines pincées, je pris mon mal en patience et essayai de m’extraire mentalement en attendant d’arriver à destination.
Lorsque les portes du métro s’ouvrirent, je me précipitai avec soulagement sur le quai et, d’un pas un peu traînant, me dirigeai vers les escaliers.
Ce jour-là, il faisait beau. Je n’étais pas pressée, je n’étais plus asphyxiée par les relents âcres de la sueur d’autrui et j’aimais prendre mon temps dans la douceur printanière. C’est alors que, sur le quai d’en face s’élevèrent des notes de musique. Légères et puissantes, voluptueuses et enivrantes, elles figeaient les passants dans une saisissante magie. Certains, stoppés dans leur élan, se statufiaient littéralement. Pour d’autres, cela durait une fraction de seconde à peine mais tous étaient parcourus d’un irrépressible frisson. S’il y avait des indifférents, on ne peut que les plaindre. La vie sans musique est bien plus triste encore que la musique sans talent.
 
Le son de l’accordéon.
Les étés de mon enfance. Le souvenir de Tony.
 
Le musicien était ce jeune homme dont le manteau râpé s’accordait parfaitement à ses souliers usés. De magnifiques boucles blondes encadraient un visage de chérubin, lisse et poupin, d’une fantastique beauté. Seul au monde, l’Artiste fermait les yeux en laissant ses doigts agiles courir sur le clavier comme une caresse auditive.
Il s’arrêta brusquement après un accord coléreux. Je cessai de respirer et m’immobilisai sur le quai, perdue dans la contemplation de ce musicien inespéré et saisie d’angoisse d’entendre la rumeur de la rue reprendre ses droits.
L’Artiste entrouvrit les yeux, porta sur son public éphémère un regard alangui et entonna la Marche turque de Mozart avec la simplicité à laquelle on reconnaît les grands virtuoses.
Un métro déchira de son tonitruant fracas cette délicieuse harmonie. Un flot de passagers en descendit, d’autres s’engouffrèrent dans la machine infernale. Puis, de nouveau, l’accordéon gémissait, grondait, m’emportait. La musique, si grande, semblait à l’étroit dans la station fermée : elle s’élevait dans un tourbillon puis se débattait contre l’incongru couvercle qui l’empêchait de devenir céleste.
L’Artiste, absorbé, paraissait déjà parti, ne nous offrant, l’espace de quelques minutes, que sa présence physique. Son âme, comme si elle refusait la médiocrité de sa condition, se fondait dans cette mélodie immatérielle avec l’espoir de fuir vers d’autres horizons. De temps en temps, un passant déposait une pièce aux pieds de l’accordéoniste. Déchu de son paradis, voilà cet ange condamné à croupir dans les immondices urbaines, sans considération ni reconnaissance.
 
Mais le temps ne s’embarrasse point de la beauté, qui semble seulement le suspendre sans jamais entraver sa course.  Rappelée à mes obligations, je repris à contrecoeur ma marche vers la sortie, me retournant à plusieurs reprises, mortifiée d’être arrachée, bien malgré moi, à ce moment d’éternité.
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1 mars 2008 6 01 /03 /mars /2008 00:00



Les votes pour le Festival de Romans sont ouverts. Je réédite le message car j'ai très peu expliqué le but de ce concours. Je recommence donc en essayant d'être claire.

Il s'agit du festival de l'expression sur internet. Les internautes votent pour le ou les blog(s) de leur choix. Les dix blogs ayant récolté le plus grand nombre de suffrages dans chacune des catégories seront finalistes. C'est parmi ces blogs que le jury choisira le lauréat. 
Seuls les blogs finalistes seront lus par le jury (lequel se compose, entre autres, des éditions Plon pour la catégorie littérature).

Vous pouvez voter pour autant de participants que vous le souhaitez: je ne demande donc pas l'exclusivité, mais j'avoue, j'avoue: mon ego rosirait de joie si vos voix étaient nombreuses.

Pour voter, cliquez sur le lien ci-dessous.

Vous avez jusqu'à la fin du mois de mars pour le faire.

                         VOTEZ !


Vous pouvez aussi aller sur le site du festival, puis  aller dans la catégorie: "Littérature - Fiction / romans". Une fois mon blog repéré, il suffit de cliquer sur "fiche détaillée" et voter ! 

/ !   ATTENTION  / !
N'oubliez pas de cliquer sur la confirmation qui vous parviendra par email.

Dans les semaines à venir, certains textes plus anciens seront réédités. 


Merci. Je compte sur vous !
 

 

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8 février 2008 5 08 /02 /février /2008 11:58
gifle.jpg
Au début de ma carrière, je me souviens de cet enseignant parfait, ce prof de français qui alliait droiture, rigueur, sérieux et esprit d’initiative pédagogique. Qualités qui, ajoutées à sa grande humanité, en faisaient un maître craint et aimé des élèves.
Toujours, il faisait preuve de calme autant que de recul, et bien souvent il fut amené à me prodiguer de précieux conseils lorsque, dépassée par l’agitation croissante de telle ou telle classe, ma patience autant que mon moral fléchissaient.
 
Un jour de mai, une fébrilité inhabituelle s’était abattue sur la salle des profs. On s’étonnait, on s’indignait, riait même de la situation incongrue et incroyable.
-         Non, t’es sûr ? entendait-on.
-         Oui, je te jure ! Ca s’est passé tout à l‘heure.
-         Mais qu’est-ce qui lui a pris ?
-         C’était avec la petite Denise !
-          Haaaaaaaaaaaan !
 
J’allai moi aussi aux nouvelles.
Marc, le prof modèle, avait giflé une élève. Une petite peste qui ne respectait ni père, ni mère, ni personne d’autre. Elle l’avait provoqué tant et si bien qu’elle était parvenue à mettre ses nerfs, que d’ordinaire il contrôlait si bien, à rude épreuve. Pour finir, Denise la rebelle l’avait traité de « gros pédé », laissant la classe stupéfaite. Grondant d’une colère retenue, Marc tança la jeune fille et s’apprêtait à l’exclure de classe quand, le regardant droit dans les yeux, elle répéta : « Gros pédé ».
Dans les yeux de la petite brillait cette flamme de défi, et son sourire s’épanouissait avec la certitude de sortir indemne de l’épreuve de force. Marc, qui avait toujours respecté chacun de ses élèves ; Marc qui était la modération et la retenue mêmes ; Marc, le dernier à qui j’aurais prêté une quelconque intention violente, a fortiori envers l’une de nos ouailles ; Marc leva alors la main et, avec trois doigts furieux, atteignit le visage de l’impudente. Gifle symbolique mais scandaleuse qui mit l’établissement en émoi.
 
Je ne m’en remettais pas. Marc avait frappé un élève ? Marc ?
 
Bien entendu, il fut convoqué par le chef d’établissement et l’élève elle aussi réprimandée. Les parents de Denise, loin de s’émouvoir de la claque reçue par leur adolescente, s’offusquèrent surtout de l’attitude qui l’avait motivée. D’autres, dans la même situation, rompent le dialogue et traduisent l’enseignant fautif devant la justice, compromettant carrière et réputation sans sourciller. Ni se remettre en question.
Bien sûr, le prof, être chargé de savoir et –on l’espère de plus en plus, on y croit de moins en moins- de sagesse, devrait être au-dessus d’instincts brutaux indignes de sa fonction. Bien sûr. Toutefois, on l’oublie trop, il reste un être humain riche de ses qualités mais non exempt de fêlures. Quand il est équilibré et supporte stoïquement brimades et provocations de gamins mal élevés tout en continuant d’enseigner, on ne le loue jamais. S’il faillit, en revanche, qu’il ne parvient pas par la magie de sa seule présence à imposer le respect dans ses classes, tandis que la hiérarchie l’abandonne à ses difficultés et les parents lui délèguent l’éducation de leurs enfants, on le lynche.
 
Oui, vraiment, de par les avantages fantastiques qu’il procure et la reconnaissance sociale qu’il inspire, prof, c’est vraiment le plus beau métier du monde.
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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 17:58

Après son déménagement, Sophie se mit en tête d’avoir un animal. Une petite bête affectueuse qui lui apporterait la tendresse dont elle avait besoin, qui l’aimerait de manière inconditionnelle, une présence rassurante et fidèle pour remplir le quotidien.
Et voilà Sophie qui passe en revue les différents types de bestioles domestiques afin de trouver le compagnon à poils idéal.
-         Tu ne veux pas prendre un chat ? lui demandai-je.
-         Naaaaaaaaaaaaan, j’sais pas tu vois, un chat ça laisse des poils, et puis faut changer la litière tu vois. Ah nan hein, tut-tût-tût, fit-elle en claquant sa langue, pas de chat, non.
 
Et là voilà repartie dans les doutes générés par ce choix fondamental. Après avoir tourné et retourné maintes fois l’épineux problème dans sa tête, elle opta pour un chien. « Mais un petit, hein ? Comme ça c’est mignon, ça vient te voir le matin, ça dit bonjour… ».
Ravie, Sophie ajouta : « Je me demande quelle marque je vais choisir ? ». Elle leva les yeux vers le ciel comme si elle en attendait une réponse. Les cieux demeurèrent silencieux.
J’imaginai un instant Sophie affublée d’un chien, sans nul doute un yorkshire ou un caniche qu’elle accessoiriserait avec le plus grand ridicule, et je me sentis soudain l’âme d’une fervente militante de la SPA.
-         Sophie, réfléchis bien, il y a aussi beaucoup de contraintes, sermonnai-je.
Elle posa sur moi ses deux immenses yeux bleus.
-         Ah … ?  fit-elle.
-         Eh bien, il faut les sortir, au moins trois fois par jour, même s’il fait froid, même s’il pleut, même si on est en retard le matin ou crevé le soir… Bref ça peut être chiant.
-         Hein ? s’écria-t-elle, incrédule.
 
Elle continua à scruter mon visage pour y déceler une quelconque volonté de plaisanter. Sûre d’elle, Sophie esquissait déjà le sourire qui ne demandait qu’à éclore en éclat de rire franc à la révélation de la blague. Mon air sérieux la déstabilisa.
-         Naaaaaan, arrête ! Tu crois ?
-         Ben évidemment ! Un chien ça se sort, enfin … !
 
La déception la plus cruelle s’empara de Sophie. Un instant, je crus qu’elle allait se mettre à pleurer. Toutefois, elle se ressaisit. Retrouvant son air jovial, désolée du manque de perspicacité et de la méconnaissance des mœurs canines dont je faisais preuve, elle conclut avec un claquement de langue réprobateur :
-         Tû-tû-tût ! Mais naaaaaaaaaaaaaan ! Moi, c’est un chien d’appartement que je veux ! 



chien-d-appartement.jpg
 


Il est probable qu’elle cherche encore ce modèle.
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25 janvier 2008 5 25 /01 /janvier /2008 23:57

http://www.loveliformes.com/c/31-category/pull-grande-taille-.jpgIl y a quelques jours à peine, pendant que je surveillais un contrôle et rêvassais en attendant paresseusement que le temps passe, je les regardais. Tous. Ces têtes recouvertes de cheveux, longs, blonds, courts, châtains, crépus ou raides, sales ou parsemés de pellicules, ces têtes vides ou pas, ces êtres forts d’une histoire personnelle unique qui se retrouvaient embarqués dans une même aventure, le temps d’une année scolaire. Ces adolescents en construction qui, l’espace de quelques minutes, concentraient tous leurs efforts au devoir que je leur avais préparé, que ce soit pour répondre aux questions ou pour le saboter. 

 
Je passai chacun d’eux en revue, les détestables, les attachants, les rebelles, quand j’arrivai à Myriam. Du fond de la classe où j’étais tapie, je ne voyais que son dos. 
Myriam était une grosse fille un peu bête, une de ces créatures qui n’ont même pas l’intelligence pour pallier leur manque de grâce. Elle ne voyait aucun intérêt à étudier, préférant rire sottement ou feindre ponctuellement de travailler en me fixant d’un regard bovin. Son attitude négative me la rendait, la plupart du temps, extrêmement antipathique.
 
Penchée sur sa copie, Myriam faisait mine de travailler sur son devoir. Elle portait un pantalon bon marché, des tennis sales ainsi qu’un pull en coton dont la qualité médiocre était décelable au premier coup d’œil. Au niveau de sa nuque, juste au-dessus de la capuche, une immense étiquette oubliée pendouillait. On pouvait y lire le prix dérisoire et la taille immense du vêtement ainsi que le taux de rabais conséquent dont elle avait été l’heureuse bénéficiaire.
Un instant j’ai songé à l’avertir discrètement. Elle aurait rougi, sans doute bredouillé, avant d’arracher aussi vite que possible l’étiquette gênante. Peut-être même m’aurait-elle remercié. Puis j’ai imaginé Myriam se pavanant dans la cour avec sa stupide insolence, promenant partout son hideux pull tout droit sorti du magasin, et je me suis tue.
 
C’est avec un sourire non dénué d’une jubilatoire cruauté que je la regardai quitter ma salle, rejoindre ses camarades et s’exposer aux yeux de tous, l’étiquette se balançant au rythme de ses pas.
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21 janvier 2008 1 21 /01 /janvier /2008 22:47
C’était une de ces journées d’automne moroses. Paris s’agitait sous une cloche de nuages. La lourde humidité pesait sur les passants qui allaient et venaient, tête basse. Chéri et moi nous étions donné rendez-vous dans un café, histoire de boire un dernier verre avant de rentrer dîner. Nous avons pris le temps de nous raconter le travail, la fatigue, l’envie de rentrer. Cela nous détendit un peu.
Nous avons marché sur la grande avenue mouillée jusqu’à cette petite rue transversale qui nous fit brusquement quitter la capitale. C’est une ruelle étroite et terne, bordée d’immeubles laids et fissurés. Une rue oubliée derrière une grande artère érigée en vitrine, étalage de splendeurs dissimulant une arrière-boutique modeste. Nous voilà arrivés au cœur d’un Paris que le point de disparaître, d’un Paris rogné par des promoteurs immobiliers qui chassent, à coups de construction neuves, l’âme de la ville en même temps que les petites gens qui l’animaient.
Les bruits des moteurs et les klaxons furieux s’atténuèrent à mesure que nous nous enfoncions dans les entrailles urbaines.
 
Absorbés par notre conversation, nous arrivâmes rapidement à notre voiture. Je sortis les clés, ouvris les portières et, alors que nous nous apprêtions à monter dedans, je vis cette toute petite boutique. Un magasin tout droit sorti d’un autre temps, avec sa devanture un peu sale, le rideau métallique remonté, la vieille porte en bois fatigué ornée d’une poignée ancienne et branlante. A l’intérieur, le minuscule espace accueillait non sans mal le gros présentoir où trônaient nems, bœuf aux oignons et riz cantonnais. Prise d’une subite envie de saveurs orientales, je m’écriai : « Et si on mangeait chinois ce soir ? ». Chéri acquiesça, et nous entrâmes.
La minuscule échoppe exhalait la friture et l’encens. Nous attendîmes en observant les plats que le tintement de la sonnette fasse venir le maître des lieux. Celui-ci ne tarda pas. C’était un Chinois plus petit encore que son microscopique espace de restauration, un vieux Chinois tassé, ridé, épuisé. Il nous scruta avec étonnement, comme stupéfait de nous voir là, avant de nous saluer chaleureusement. Il prit notre commande puis se retira à reculons en nous faisant mille courbettes et révérences.
-         Si voulez-vous patienter … proposa-t-il avec un fort accent asiatique avant de disparaître.
Le temps nous parut long. Dehors, la nuit était tombée. Pas âme qui vive ne s’aventurait là : la rue était déserte, à quelques pas seulement des embouteillages et de la cohue du retour au bercail.
Chéri et moi observâmes le présentoir, la vieille caisse rouillée et fûmes pris d’une soudaine inquiétude à la vue des plats. Quand avaient-ils été faits ? Depuis combien de temps macéraient-ils là ?
 
Le petit Chinois réapparut si subitement que je sursautai. « Et voilà ! » s’exclama-t-il triomphalement en brandissant les boites en plastique pleines. Les posant dans un coin, il utilisa une feuille jaunie pour faire son calcul à la main. A l’annonce du prix, Chéri et moi nous rappelâmes que nous n’avions pas de monnaie. Bien évidemment, il était surréaliste d’imaginer que cet humble commerçant était équipé d’un appareil de paiement par carte bancaire. Ce qu’il nous confirma.
-         Acceptez-vous les chèques ? demandai-je.
-          Oui, chèque, bien sûr.
Au moment de sortir le chéquier, je me mis à saliver devant les perles de coco. Blanches, à la forme délicieusement arrondie, elles me faisaient furieusement envie.
-         Je vais vous prendre une perle de coco avec, demandai-je.
-         Perle de coco, oui, bien sûr, voilà. Très bon, perle coco.
Je souris et payai. Nous partîmes.
 
De retour chez nous, la nourriture achetée, bien loin d’être toxique, s’avéra succulente. Ravis d’avoir trouvé un excellent traiteur chinois, satisfaits de contribuer à faire vivre un commerce dont l’équilibre paraissait bien fragile, nous nous régalâmes. Quand vint l’heure du dessert, impatiente à la perspective de dévorer la perle de coco tant convoitée, je me précipitai sur le sac. Mais ô, horreur ! Il était vide. Vide.
-         Aaaaaaaaaaaaaah ! Ma perle de coco ! Il a oublié ma perle de coco ! pestai-je, trouvant d’un coup le vieux Chinois beaucoup moins sympathique. En plus on l’a payée, merde !
 Chéri, incapable de comprendre l’irrépressible envie de perle de coco qui m’étreignait, tenta de m’apaiser. Terrassée par la déception, je me rabattis sur un vieux yaourt oublié dans le frigo. Je ne l’avais pas encore terminé que l’on sonna à l’interphone. Qui cela pouvait-il bien être à cette heure ? Nous n’attendions personne. Chéri répondit, puis il me fit signe qu’il descendait. Intriguée, j’attendis en avalant les ultimes cuillérées de l’insipide yaourt.
Quelques minutes plus tard, Chéri était de retour. L’air amusé, il brandissait un fin sachet en plastique à l’intérieur duquel se trouvaient deux perles de coco.
-         Mais… d’où sortent-elles ? demandai-je effarée.
Avec un regard à la fois halluciné et attendri, Chéri m’expliqua.
 
Lorsqu’il était descendu, il s’était retrouvé nez à nez avec le vieux Chinois essoufflé. Atterré de la faute professionnelle commise, le vieil homme n’avait pu retrouver la sérénité que par la réparation. Il avait, sitôt qu’il s’était aperçu du malencontreux oubli, enfourché son vélo pour parcourir avec une fébrile culpabilité les kilomètres le séparant de notre banlieue. C’est ainsi que, penaud, il était arrivé jusque chez nous grâce à l’adresse figurant sur le chèque avec lequel nous l’avions payé.
 
Ce soir-là, pleine d’une foi inhabituelle en l’Autre, je dégustai avidement deux friandises chinoises au lieu de celle, unique, que j’avais achetée.
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15 janvier 2008 2 15 /01 /janvier /2008 22:58
Pour rentrer chez moi chaque soir, je passe sur un pont qui surplombe l’autoroute. Il est laid, il est tout gris, et quand on regarde en bas, on voit les voitures qui défilent sur la trois voies dans un affreux vrombissement.
En général, lorsque je suis arrêtée au feu rouge, un sentiment de soulagement m’étreint. La journée de travail est finie et je m’en vais retrouver mon nid douillet.
Parfois il fait beau, et je rêvasse à tout ce que je pourrais faire : aller me promener au parc, lire un bon bouquin sur un banc isolé, profiter des derniers rayons pour clore en beauté une journée morose. Parfois il fait froid, et je songe que j’aimerais aller au ski, faire de la luge avec Fiston, errer dans la montagne et respirer la bonne odeur de  résine de sapin. Souvent en ce moment, il pleut.  Alors je me laisse hypnotiser par le va-et-vient des essuie-glace sur le pare-brise en attendant que le feu passe au vert.
 
Depuis dix jours environ, impossible de laisser mon esprit divaguer comme à l’accoutumée. Chaque soir sur le pont, j’ai les idées noires. J’imagine une jeune fille, peut-être une adolescente regarder les voitures en bas avec des larmes plein les joues. Je me dis que ça doit être une drôle de mort, tomber du haut d’un pont sordide et se faire percuter par une voiture, être projetée des mètres plus loin avant de se faire écrabouiller par un camion.
Je pense à ça, maintenant, le soir.
 
A certains moments, il m’arrive de me dire que sous ce pont, là en bas, une moto s’est écrasée un samedi soir après la fête. A moins que ce ne soit arrivé un soir de semaine pareil à celui-ci ?  Il serait aujourd'hui trop dangereux de descendre pour se recueillir sur les lieux de l’accident.
En rentrant chez moi, maintenant, j’ai la mort plein la tête.
 
Depuis dix jours environ, quand je m’arrête au feu rouge,  je vois ces lettres plastifiées accrochées sur le parapet du pont, entourées de fleurs délicatement enveloppées d’un plastique sale. Il y a plusieurs missives. Je ne me suis jamais arrêtée pour lire l’hommage, mais tant d’histoires possibles se construisent autour de ce deuil placardé. C’est étrange, quand la mort d’autrui s’invite dans notre quotidien.
Je n’arrive pas à déchiffrer grand-chose, de là où je suis. Juste « Tu t’es envolée mon ange ». La suite se noie dans les gouttes de pluie. Une couronne mortuaire en forme de cœur, composée de roses rouges, apporterait presque de la gaieté dans un monde en gris et blanc.
  
 

Ce n'était pas un accident de moto. Je sais maintenant de qui il s'agit.
Elle s'appelait Sybile et elle avait quinze ans. Elle s'est suicidée il y a un mois en sautant du pont. Percutée par plusieurs véhicules, elle est morte sur le coup.
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11 janvier 2008 5 11 /01 /janvier /2008 11:23
Dans notre société civilisée, les bas instincts sont la plupart du temps contenus par un cadre juridique strict. Malgré les montées d’adrénaline ou les coups de sang, nous sommes une majorité à retenir nos pulsions violentes et nous ne frappons pas pour régler les conflits ; nous ne tuons pas non plus pour assouvir une soif de vengeance. Nous évitons de nous insulter. La loi du plus fort est l’apanage des sociétés archaïques : point de ça chez nous.
 
Puis vient le temps des soldes.
Les comportements subissent alors une remarquable altération. Les femelles déchaînées se ruent dans les espaces mercantiles qui deviennent pour l’occasion une jungle d’un genre nouveau. Les seules formes de communication sont le grognement hostile, la bave rageuse et le soulèvement discret –mais non moins comminatoire- de la babine supérieure afin d’éloigner l’ennemie qui aurait l’impensable outrecuidance de lorgner sur la jupe convoitée. Si tous ces signaux de dissuasion ne sont pas suivis de l’effet escompté, les femelles peuvent même délaisser le fruit de leur chasse pour s’adonner au conflit. Des chaussettes à la main, quelques cintres pendus à l’avant-bras, les autres représentantes de l’espèce deviennent spectatrices curieuses sans cesser de scruter les alentours pour repérer l’ennemi fourbe prêt à profiter de ce moment de distraction.
J’étais là, au milieu de ces amazones prédatrices, affublée d’un Fiston bien sagement endormi. Je venais d’aboyer sur une ménagère pressée qui, utilisant son corps massif comme redoutable bélier, avait manqué de pulvériser la poussette sur son passage. Toute remontée, je me dirigeai vers les caisses bondées.
Je faisais la queue tout en me méfiant des perfides créatures qui, pas après pas, coup de coude après coup de coude, essayaient de gruger quelques places quand je vis cette femme derrière moi. Elle avait l’air fatigué et un peu perdu. Ses yeux cernés regardaient dans le vague. Tantôt appuyée sur une jambe, tantôt sur l’autre, elle prenait son mal en patience comme nous toutes.
Comme toutes aussi, elle soupirait parfois en regardant sa montre. Comme toutes, elle se disait que c’était incroyable, toutes ces bonnes femmes excitées par trois morceaux de tissu et deux chiffons. Comme toutes, elle était pressée de quitter cet enfer pour retourner dans le vrai monde quadrillé de lois et d’hypocrisie. Mais à la différence des autres, elle devait supporter le poids d’un ventre proéminent.
Je m’arrêtai sur son abdomen rebondi, pleine de compassion et de tendre nostalgie. Fiston était né depuis peu et je me sentais encore concernée par l’état particulier des femmes enceintes. A l’empathie succéda l’indignation. Comment donc, personne ne l’avait vue ? Personne ne lui cédait la priorité? A la bonne heure ! Si les guenons devant moi manquaient autant de civisme, moi j’allais agir en lui proposant de passer devant moi. Ainsi, peut-être que des âmes charitables cèderaient elles aussi leur tour à cette future maman courbatue.
 
Me retournant, je m’adressai à elle avec bienveillance :
-         Voulez-vous passer devant ?
Dans un premier temps, elle ne réagit pas.
-         Voulez-vous passer devant ? répétai-je un peu plus fort.
 
Dans la file d’attente, quelques têtes se tournèrent vers nous. La femme enceinte eut comme un sursaut, comprit que je lui parlais et me jeta un regard interrogateur. Pour la troisième fois, je lui demandai si elle voulait prendre ma place pour alléger son attente. Elle me considéra sans comprendre, l’œil rond. Puis, en l’espace de quelques secondes je vis son expression passer de l’étonnement à l’hostilité. Ses sourcils se froncèrent, elle pinça les lèvres avant de me fixer avec ressentiment.
Je fus saisie d’un affreux, d’un terrible doute. Face à l’absence de réponse de sa part, je crus bon d’éclaircir la situation :
-         Vous n’êtes pas enceinte ?
 
Si elle avait pu, elle m’aurait tuée.
 
-         Ah non, pas du tout, rétorqua-t-elle sèchement.
 
 
C’est l’ironie du sort : avec de bonnes intentions, on peut parfois infliger à autrui une humiliation d’autant plus cruelle qu’elle est involontaire.
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5 janvier 2008 6 05 /01 /janvier /2008 16:59

Je compte inscrire mon blog au Festival de Romans.

J'hésite toutefois entre deux catégories:

  • Catégorie Fiction / Romans

Créations originales de textes de fiction et/ou de romans. 

  • Catégorie Blog de vie (journal intime, biographie, témoignage)

Blog personnel, autobiographique, tenu sous la forme de journal intime. 

Lecteurs anonymes (ou non), vous qui passez sur mon blog dans la discrétion la plus absolue, le moment est venu de vous exprimer en répondant à CE SONDAGE
(si vous tombez sur la page de résultats, clliquez sur retour en bas à droite)

Merci.



EDIT 07/01/08: Ca y est, mon blog est inscrit. Pour le moment, j'ai choisi la catégorie littérature. Continuez toutefois à voter (pour voir si la majorité "blog de vie" se confirme): Il y a possibilité de s'inscrire également dans cette catégorie comme le suggère Balmeyer dans les commentaires. 
Pour les anciens, ceux qui me suivent depuis le début: ne vous étonnez pas si dans les semaines à venir certains textes sont exhumés des archives, histoire de les faire connaître aux curieux venus à la découverte de mon blog. Il y auar également des inédits, évidemment. 
A bientôt, donc.

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