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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

4 janvier 2008 5 04 /01 /janvier /2008 00:50

Il est des Autrui qui, l’air de rien, sèment avec sadisme les vigoureuses graines de la torture morale la plus aboutie.
 
Je ne sais pas de qui il s’agit.
Je ne sais pas s’il a eu conscience de ce qu’il a fait.
Je ne sais pas si une personne seule est responsable.
 
Je sais juste qu’il y a des vieux qui moisissent dans cette maison. Qui se dessèchent dans ce sordide mouroir et qui, la bouche ouverte sur des gencives édentées, bavent copieusement en attendant que le jour finisse.
Je sais seulement que c’est là qu’ils se réveillent, qu’ils se couchent. Que c’est là qu’ils frémissent d’enthousiasme dans l’attente de la visite d’un médecin, d’une aide-soignante, d’un bénévole, plus rarement d’un proche.
 
Ceux qui ont mené à bien le projet de construction de cette maison de retraite peuvent être fiers : elle est grande, les chambres sont claires à défaut d’être spacieuses, les salles communes agréables. Il y a la télé, quelques étagères supportent la maigre charge d’une paire de livres –pour ceux qui comprennent encore ce qu’ils déchiffrent. Des animations dansantes sont même organisées et l’espace d’un après-midi trop court, les vieux tournoient en riant avant de choir sur une chaise pour apaiser leur doux vertige.
Tout contribue à cette apparence d’une bâtisse abritant dans la dignité des pensionnaires diminués.
 
Celui qui a choisi l’emplacement a-t-il pu ne pas y penser ? Peut-être en a-t-il plaisanté en famille, comme d’une bonne blague ?
 
C’est une maison de retraite récente et engageante, c’est vrai.
Mais lorsque l’on regarde par la fenêtre, l’horizon offert aux vieillards est constitué des pierres tombales du cimetière qu’elle surplombe.

 

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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 00:02
 
                                                                                                   
 

C’était un petit bonhomme
Oublié dans un coin
Un petit bonhomme
Au bord du chemin
Du chemin quotidien
De centaines, de milliers d’âmes
Qui fuient le froid, qui n’ont pas faim
Qui baissent la tête, qui ne voient rien
Ni la détresse ni les larmes.
                                    
L’hiver est là, c’était de saison
Un petit bonhomme de glace
Ça passe inaperçu, on peut comprendre
Qu’il ait été ignoré des masses.
 
Un petit bonhomme au bord du chemin
Qui n’avait que sa carcasse
Ce petit bonhomme
Oublié dans un coin
Avec des trous dans ses godasses
A voulu dans son abandon
Fêter Noël à sa façon
Il s’est endormi un soir dans sa crasse
Pour devenir au petit matin
Un inoubliable bonhomme de glace.
 
En hommage au SDF mort de froid place de la Concorde à Paris, le 20 décembre 2007.
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18 décembre 2007 2 18 /12 /décembre /2007 22:25
telephone.gif
Sophie, dont j’ai narré les aventures ici et m’annonça un jour son déménagement dans un appartement plus grand, bien situé, dans un quartier qui lui convenait. C’était pour elle une excellente nouvelle, et je ne pouvais que partager sa joie. Elle listait toutes les modifications de décoration intérieure qu’elle réaliserait, comme son salon serait ravissant avec tel ou tel meuble, comment ses rideaux ravissants iraient à merveille dans la chambre … C’était passionnant, cet enthousiasme, et me voilà toute disposée à lui prêter main forte, faire les magasins avec elle, l’écouter rêver à son futur nid douillet.
Après avoir arpenté les boutiques, nous nous posâmes dans un café. Devant une boisson chaude pour nous ragaillardir en cet après-midi glacial, nous discutions encore sur le sujet.
-         Ah, il faut que tu penses à faire suivre ton courrier, lui recommandai-je.
-         Ah ouèèèèèèèèè... Tu as raison.
-         Et ton numéro de téléphone … Il faudra que tu me donnes le nouveau.
 
Elle fronça légèrement le sourcil droit et me considéra avec une perplexité non dissimulée.
-         Pourquoi le nouveau ? Quel nouveau ?
Surprise par sa question, je précisai néanmoins :
-         Oui, le nouveau. J’imagine que tu vas changer de numéro de téléphone en changeant d’appartement, de ville … 
Son front se plissa davantage.
-         Changer de numéro ? répéta-t-elle en regardant légèrement vers le ciel et arborant la mine soucieuse de celui qui réfléchit avec effort.
 
Silence.
 
Sophie me dévisageait avec insistance. Elle attendait sans l’ombre d’un doute que je précise ma pensée. Je m’exécutai : « Oui, Sophie, généralement, quand on déménage, on change de numéro de téléphone comme d’adresse, et si le numéro peut être maintenu, ce qui n’est pas toujours possible, il faut en faire la demande explicite… »
 
Son visage s’éclaira alors. Elle avait compris.
C’est d’un air mi-bienveillant mi-sévère, cet air que l’on prend pour réaliser la prouesse de réprimander un enfant sans cesser de le rassurer qu’elle conclut :
-         NAAAN ! Je veux pas changer de numéro de téléphone, moi !
 
N’importe qui peut comprendre cela. Tout un cercle d’amis et de connaissances à prévenir, des mois avant de venir à bout des erreurs persistantes, des nouvelles qui se perdent… Il est tellement plus simple de changer d’adresse sans modifier tout le reste !
Sophie révéla ma méprise en allant au bout de son raisonnement : « Bah non ! Je veux pas changer de numéro de téléphone, moi ! Je trouve qu’il est bien, moi, comme numéro de téléphone ! »
 
Je n’avais jamais imaginé auparavant qu’on puisse considérer un numéro de téléphone comme autre chose qu’une suite de nombres, et encore moins qu’on pense à le qualifier de bien ou pas. Tout bien réfléchi, le mien est super ! C’est décidé, demain, je me le fais tatouer sur la fesse gauche.
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26 novembre 2007 1 26 /11 /novembre /2007 16:14

Il y a quelques temps, Monique nous avait déjà éblouis par son érudition cinématographique. Je pensais avec naïveté qu’elle n’avait fait qu’un détour inattendu et improvisé dans mon catalogue par ailleurs si bien pourvu d’Autruis, tant l’insignifiance de la bonne femme laissait présager son enfoncement définitif dans l’oubli. Las ! La revoilà. Toujours grandiose.
 
Monique est une petite prof stressée, mine soucieuse, lèvres pincées, mais qui, les jours où l’on se sent l’âme miséricordieuse, semble tellement gentille. Gentille comme ce chien infesté de tiques qui nous émeut presque autant que ses croûtes sanguinolentes nous répugnent. Cette pauvre bête à laquelle on n’ose pas donner le coup de pied qui nous titille la jambe mais pour lequel on n’a pas de bout de pain à perdre. Ce chien qui, si on fait mine de le nourrir, nous suivra jusqu’à ce qu’on trouve le moyen de le faire déguerpir. Alors on est là, on hésite. On lui adresse un regard : il remue la queue. On tend la main vers lui : il baisse la tête et couche les oreilles. Il est mignon le chien. Il nous encombre mais on ne va pas lui jeter de pierres. Le pauvre.
 
Monique quémande toujours de l’attention. Alors, quand elle me court après dans les couloirs pour me raconter comment elle a perdu 12 minutes de cours à réprimander les élèves arrivés en retard, ce qu’elle a du endurer de ricanements et moqueries insolentes lorsqu’elle a cherché à sanctionner ces abus évidents, quand Monique suffoque presque tant elle parle vite pour me transmettre toutes les informations avant que je ne me lasse de ses jérémiades, alors, faible que je suis, je m’arrête, lui accorde un sourire aimable, lui prête une oreille qui se veut attentive. Puis, l’ego ragaillardi par la fierté que me procure ma grandeur d’âme, je la quitte non sans être obligée de m’excuser de lui fausser compagnie.
 
Depuis quelques semaines, Monique se précipite vers moi en jappant sitôt qu’elle aperçoit ma sombre silhouette au loin. C’est toujours la même chose : les élèves sont méchants. Très méchants. Et puis les profs aussi, qui les gardent trop longtemps dans leur cours après la sonnerie. Du coup ils arrivent en retard au sien, de cours. Et puis ils l’insultent quand elle leur demande leur carnet de correspondance pour mettre la retenue qui sanctionne leurs douze minutes d’errance. Monique souffre. Je compatis.
« La prochaine fois », me glisse Monique comme si elle me demandait une faveur, « lâche-les à l’heure ».
Je lui précise qu’ils ont été lâchés à l’heure réglementaire, et lui promet de veiller à ce que la classe dont je suis professeur principal cesse d’abuser des intercours pour écourter les heures de maths.
 
Une semaine plus tard, je sursaute. Alors que, les bras chargés de lourds manuels scolaires, je m’achemine vers ma salle de classe, je vois que Monique trotte à mes cotés.
« Oh la la, ils sont encore arrivés en retard jeudi ».
« Ah ».
Les Monique savent se plaindre des retards, symptôme absolu du manque de correction, mais méconnaissent l’usage du mot bonjour. On voit à leur carence en matière d'éducation quand les canidés ont souffert de l’absence d’un maître.
 
« Est-ce que tu pourrais, s’il te plait, les laisser sortir à l’heure le jeudi ? » poursuit-elle.
-         Oui, bien sûr Monique, mais je t’ai déjà dit que je ne les garde pas. Quand ça sonne, ils sortent. Si exceptionnellement je dois en garder un plus longtemps que prévu, je lui fais systématiquement un mot pour en aviser les collègues.
Monique en reste là. Le lendemain matin, elle me contacte par mél pour me demander de LIBERER LA CLASSE A L’HEURE LE JEUDI SVP.
La Monique commence à me gonfler sec mais cordiale, je lui réponds fermement et aussi poliment que possible.
 
Le jeudi suivant, le prédestiné Kévin, subissant bien malgré lui l’influence d’un prénom maléfique, se fait remarquer pour avoir transformé un préservatif en ballon de baudruche. Moi, prof principale consciencieuse, je lui demande de venir me voir à la fin du cours et, l’air sombre et faussement outrée de pareille indécence, le sermonne sévèrement. Deux minutes et trente secondes plus tard, je le « libère », muni d’un mot stipulant, avec l’exactitude d’un satellite basé sur l’heure de Greenwich, l’heure précise à laquelle Kévin-aux-hormones-en-ébullition m’a quittée.
 
Monique commence à hérisser le poil.
« Tu m’as encore envoyé Kévin et tous ses amis en retard ! » glapit-elle.
-         Non. Pas « encore ». c’est la première fois que je le fais, et tu te doutes que si je le garde quelques minutes, c’est que j’ai des choses de la plus haute importance à lui dire. Tous les autres sont partis à la sonnerie.
-         Alors ils ont rajouté leur nom sur le mot.
Mais la pièce à conviction a disparu. Evidemment.
J’ignore Monique, pressée de la voir générer une migraine chez une autre victime. Mais elle ne détale pas. Elle s’approche.
-         Oui, parce que tu comprends, ils en jouent, tu vois, ils le font exprès, alors si tu les retiens… »
-         Je t’ai déjà dit que je ne les retenais pas.
-         Oui mais enfin, bon… Tu vois… C’est Stéphane qui me l’a dit, alors comme c’est un bon élève on peut quand même le croire … !
Je ne retiens pas un rire incrédule. La crédibilité du bon élève prend le pas sur celle de l’irréprochable enseignante. L’honneur bafoué, je me redresse à la manière d’un coq paré au combat et puis je vois cette petite chose hargneuse qui me fixe et le rire l’emporte sur l’orgueil. Elle, elle ne rit pas du tout. Démunie face aux adolescents malicieux, elle cherche la responsabilité des conflits qui l’opposent aux élèves dans les actes d’autrui. Et pour voir si elle arrivera un jour à imposer sa voix, elle s’évertue à expérimenter sur ses collègues ce qu’elle a échoué en classe.
Je reprends avec aplomb et entêtement ma version.
-         Bon, alors arrête de les retenir. Ne le fais plus, c’est tout, ordonne-t-elle.
Monique a la bave aux babines. Tout en lui faisant face, je lâche un soupir intérieur. Ma commisération naïve me perdra.
 
Je jurai, mais un peu tard, qu’on ne m’y prendrait plus.
 La prochaine fois que le hasard mettra sur mon chemin un chien galeux, plutôt que de le laisser approcher suffisamment près pour me souffler au visage son haleine fétide et me montrer ses dents jaunies, je lèverai bien haut mes bottes aux talons acérés pour lui décocher le plus redoutable des coups de pied.
 
Et demain, je prends mon bâton. 
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10 novembre 2007 6 10 /11 /novembre /2007 11:54
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Il a déjà été question des êtres malotrus que l’on croise dans les grandes surfaces. De même, j’ai raconté ici une mésaventure qui a mis sur ma route un goujat hors pair. Or, quand la muflerie s’épanouit dans un décor de supermarché, je ne peux résister à l’envie de narrer la scène.
 
C’était un samedi et le samedi, c’est bien connu, les Michu s’en vont en famille ravitailler la tribu. L’hyper grouille d’insectes à taille humaine qui peinent à se déplacer dans les rayons par trop peuplés. A la caisse, ils forment d’interminables queues desquelles s’échappent une réprimande parentale, un sanglot d’enfant, plus rarement un éclat de rire.
Je me pressai vers ces files à la longueur décourageante quand j’aperçus une caisse presque vide. Je m’y dirigeai sans plus tarder lorsqu’une jeune femme flanquée d’un marmot dans une poussette me devança. Je me plaçai donc derrière elle et avançai sur ses pas lorsque le caissier, un grand escogriffe à l’œil torve et au cheveu filasse la fixa et, sérieux comme un pape, lui dit : « Ah non, madame, je ne prends pas les bébés ».
Surprise, la jeune femme le considéra interloquée. Point de clin d’œil ni de sourire, point de démenti: rien dans l’expression du caissier ne laissait percevoir l’humour de la remarque. La maman émit un petit gloussement peu assuré, d’un air de dire « ah la bonne blague ! » avant de se placer dans la queue. L’hôte de caisse revint à la charge, la voix chargée de détermination : « Non, je ne prends pas les bébés ». Nouveau regard déconcerté de la maman. Cette fois-ci, elle ne répondit pas, se contentant de poser ses emplettes sur le tapis roulant.
Le client qui la précédait s’en fut. Notre caissier se pencha pour observer l’enfant qui, ayant cessé de babiller, scrutait le monde alentour d’un air grave. « Bah alors ? » lui dit-il, « tu n’as pas l’air content, toi ! »
-         Il est sans doute contrarié de passer à la caisse de quelqu’un qui n’aime pas les bébés, plaisanta la mère pour détendre une atmosphère lourde.
 
Un bip après l’autre, les courses furent enregistrées, payées et rangées. Vint mon tour. Bip-bip-bip. Derrière moi, la file s’était allongée. La personne qui me suivait immédiatement était une femme petite, de forte corpulence, les cheveux courts et sans éclat, des lunettes sévères qui rapetissaient ses yeux éteints. Accompagnée d’une adolescente renfrognée, elle subissait le réapprovisionnement comme elle purgeait sa vie.
Le caissier la vit. Aussitôt, il lui dit : « Ah non, madame, je ne prends pas les femmes à lunettes ». Léger rictus gêné de la matrone. Le goujat en rajouta une couche, sans doute déçu de l’impavidité de sa victime : « Bah non, moi je ne prends pas les femmes à lunettes ». Il s’arrêta un instant, à l’affût de l’inspiration et poursuivit sans ciller : « Ah ouais, je ne peux pas passer vos articles, madame. Je ne prends pas les femmes à lunettes. Je ne prends que les jolies filles en mini jupe ».
 
C’est toujours agréable pour une pauvre créature bigleuse, au nez surplombé de ce qui tient plus de la prothèse oculaire que de l’accessoire de mode, moche, grosse et peut-être malheureuse, qui surmonte sa fatigue et sa lassitude pour accomplir, un jour de repos,  une tâche de la vie quotidienne pénible mais nonobstant nécessaire, de se faire publiquement traiter de boudin par un caissier aussi laid que stupide.
Quand on travaille dans un supermarché, il se peut que l’on en vienne à tout considérer comme de la marchandise exposée au choix du chaland et que l’on confonde le défilé des clients avec une page meetic. L’avantage indéniable des sites de rencontre, c’est que l’on peut y rentrer ses critères sans humilier personne (Si tu es blonde à forte poitrine, sans lunettes et sans enfants, ça m’intéresse).
 
Autrui, ton univers est impitoyable.
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5 novembre 2007 1 05 /11 /novembre /2007 01:19
Il était aussi petit et aussi mignon que mes autres élèves de sixième. Blond, un peu timide, un peu perdu. Un peu singulier aussi. Un peu invisible, parfois.
Je débarquais tout juste dans ce collège, forte d’une année d’expérience dans un établissement bien plus tranquille. J’avais avec moi toutes les craintes et toute l’énergie nécessaires : la crainte de mal faire pour toujours se remettre en question, l’énergie de continuer malgré les difficultés. J’ai flanché parfois. Je me suis plaint, beaucoup, beaucoup. Mais j’ai toutefois trouvé la force de faire face à ces classes turbulentes qui me rejetaient, moi qui n’étais là que pour elles –et pour mon compte en banque. Ma seule bouffée d’oxygène, c’était avec ces petits-là, encore empreints de la grâce de l’enfance.
Il s’appelait Maxime et je l’ai trouvé étrange dès la première interrogation écrite. Alors que tous les enfants étaient consciencieusement penchés sur leur feuille, avec une concentration qui distille l’angoisse, alors que le silence si rare était presque total, j’entendis des sons. Nerveux, saccadés. Des « hum ! », des « aaah ! » puis une mélopée plus lente, presque hypnotisante. Un «aoummmmmm » un peu inquiétant.
Les élèves ont commencé à relever la tête, à s’observer les uns les autres, à froncer les sourcils, interrogateurs. Moi-même je scrutais chacun d’eux afin de localiser l’étrange bruitage, cette litanie d’onomatopées qui semblait accompagner le silence («Aouuuuuuuuuuuuuuuum ») avant de le fracasser rageusement (« aaaaaaah ! Ouh ! Hum ! Aaah ! »). L’auteur de ces sons était manifestement un ventriloque de talent puisque malgré un examen attentif, j’étais incapable de désigner leur provenance avec certitude. Je ramassai les copies avant de les regarder partir. Puis j’oubliai l’affaire.
 
Deux jours plus tard, j’entendis de nouveau ce bruitage déconcertant.
 « Ouh ! Hum ! » » faisait Maxime tout en lançant son menton violemment sur le coté, en même temps qu’il semblait donner un coup d’épaule dans un adversaire invisible.
Je le considérai, interloquée, tandis qu’il poursuivait sa drôle de danse. « Ahouaaaah ! » rugit-il soudain, le visage déformé par une hargne qui sied mal à un si jeune être. Et le voilà qui, secoué d’un spasme, lançait son bras, manquant d’assommer sa voisine avant de le rattraper de l’autre main, comme possédé, comme dédoublé, comme impuissant.
Je ne sais plus trop. J’ai du lui faire des remarques, le reprendre, mais je sentais que quelque chose n’allait pas, qu’il s’écartait de cette norme imposée aux élèves au point qu’elle lui était inaccessible. Maxime avait sur le visage la crispation torturée de ceux qui, habitués à la douleur, vivent avec malgré le tourment qu’elle leur procure. Les autres gamins ricanaient de plus en plus. Lorsque les « aaaah ! » tonitruants et secs nous faisaient sursauter, des gloussements se faisaient écho.
 
Il a fallu attendre la fin du premier trimestre, soit trois mois de classe, pour qu’on daigne convier les professeurs de Maxime à une réunion le concernant. On nous apprit qu’il était atteint du syndrome de Gilles de la Tourette, ce qui expliquait les sons émis ainsi que les gestes désordonnés, la crispation faciale et les grimaces diverses. On nous a expliqué, enfin, ce que tous avions constaté. Ce que certains, le prenant pour un agitateur, avaient sanctionné.
 
Maxime. Je garde de lui un souvenir ému. La fois où, après une dispute avec un camarade, une trop grande dose de stress a provoqué une perte de connaissance. La peur que j’ai ressentie lorsqu’une petite de sa classe est venue, affolée, prévenir que Maxime était tombé et qu’il « dormait » dans les escaliers. La détresse de sa mère qui, démunie, sanglotait au téléphone. L’émotion de le retrouver, si grand et si changé, quelques années plus tard, pour sa dernière année de collège. Constater que les symptômes de sa maladie s’étaient aggravés.
Il arrivait fréquemment que, au beau milieu d’une phrase, je sois interrompue par un Maxime vociférant. Combien de matins ai-je commencé ainsi : « Alors, vous allez prendre le livre à la page… » pour entendre un « Aaaaah putaaa-aaaa-aaaaa ». Maxime retenait le « putain » tant qu’ il le pouvait, et l’injure avortait après avoir été portée presque à terme. Je levais un regard surpris: il se dandinait sur sa chaise, luttant contre lui-même avec une détermination farouche mais son bras, mû par réflexe, s’était levé pour mettre en évidence un majeur irrépressiblement tendu.
« Euh… page 214 » m’empressais-je de conclure. Et déjà Maxime cherchait la bonne page, le bon document, il le lisait, s’appliquait, levait la main. Je ne distinguais ses tics d’une réelle volonté de répondre qu’en observant lequel, de son index ou de son majeur, était dressé.
Certains collègues n’ont jamais voulu, n’ont jamais pu croire à la réalité du trouble qui l’affligeait. Sa prof d’anglais par exemple, n’admettait pas notre extrême tolérance et manquait de défaillir quand Maxime se raidissait en hurlant un « Sale …hop » qui lui était, elle en était persuadée, destiné.
 
Il est parti comme tant d’autres poursuivre sa vie au-delà de l’étroit périmètre du collège et aujourd’hui encore, lorsqu’un petit caïd lâche un mot ordurier, j’apaise la colère qui m’étreint alors par une pensée affectueuse pour Maxime .
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1 novembre 2007 4 01 /11 /novembre /2007 12:18
Faîtes du sport, qu’ils disent à la télé. Manger-bouger.
Les premières fois que le message a été diffusé, je n’ai pu m’empêcher de sourire de la naïveté des dispensateurs de bonne parole. Croyaient-ils que le peuple était un gigantesque pantin dont il suffisait de tirer quelques fils pour le voir s’articuler de la manière souhaitée ?
Et puis, à force d’être martelé avec insistance, le slogan est devenu credo. C’est ainsi que le dimanche matin, qu’il pleuve, qu’il tempête ou qu’il gèle, la populace s’en va actionner ses muscles à la piscine municipale.
 
Ca grouille dans le bassin comme les naufragés du Titanic dans l’Atlantique Nord. Et ça tend les bras, et ça bat des jambes. Certains boivent la tasse, d’autres nagent fièrement, arborant maillot griffé et lunettes étanches. Quelques téméraires adeptes du dos crawlé  vont immanquablement buter sur une mémé flottant comme une tortue au point mort, manquent de la noyer sous la violence du choc qui la destabilise avant de repartir sans même avoir marmonné un mot d’excuse.
Des adolescents sautent sans se soucier des nageurs évoluant sous l’eau auxquels ils manquent de fracasser la nuque, des enfants grelottent en tentant d’avancer sous les encouragements bienveillants ou agacés de leurs parents. Des femmes enceintes cherchent l’apesanteur pour oublier un instant leurs difficultés à se mouvoir en milieu terrestre.
Et ce bruit … ! Ca crie, ça résonne, ça emplit ma tête comme un vrombissement de marteau-piqueur nocturne.
 
Même pas peur. Résolue à avoir la meilleure des hygiènes de vie, rêvant à ce corps svelte et divinement musclé qui sera la récompense de mes efforts physiques tout comme de ma capacité à me mêler à la foule, je mets mes lunettes, ajuste mon bonnet, et m’immerge dans le liquide chloré. Voilà, je nage. Très vite, des pieds me font obstacle. Un coup d’œil bref à ma gauche, et je double avec assurance. Pour me retrouver aussitôt face à un bolide humain crawlant comme un boxeur, pas gêné du tout de me trouver sur son chemin. Terrorisée, j’entreprends de me rabattre, mais trop tard : le chauffard aquatique m’envoie valser d’un coup de palme et poursuit sa route sans même se retourner.
A bout de souffle, j’achevai enfin ma première longueur, auxquelles les suivantes devaient ressembler. J’étais là à pester intérieurement sur tous ces abrutis qui venaient polluer la piscine quand j’aspirai à l’avoir pour moi seule lorsqu'une une dame m’interpella.
- Il y a du monde, hein ?
- Ah oui, ça oui ! m’exclamai-je.
- C’est dingue, je n’imaginais pas que de bon matin, un dimanche, il y aurait foule comme ça, poursuivit-elle.
 
Soudain, je vis un gros fil sur son visage. Il dut la gêner car d’un mouvement de la main, elle entreprit de le retirer. Je le vis alors s’étendre puis, faisant preuve d’une extraordinaire élasticité, reprendre sa place initiale. Un peu intriguée, je remontai mes lunettes embuées sur le front, afin d’avoir une meilleure visibilité du phénomène.
La dame continuait à décrire la surpopulation de la piscine municipale et à s’en plaindre tout en essayant de se débarrasser de qui s’avéra être, après examen attentif et épouvanté, un filet de morve. Gros comme un spaghetti en fin de cuisson, il descendait de son nez pour terminer sa course sur son menton. Elle s’essuyait, reniflait, mais il était toujours là, trempant dans l’eau tandis que des dizaines de personnes nageaient autour, enfouissant leur visage, leurs narines et leur bouche dans ce bain de mucosités auxquelles ils contribuaient certainement.
Mon regard se posa de nouveau sur la femme à l’écoulement nasal : son visage était désormais net. Elle souriait. Puis elle repartit nager. Je demeurai là un instant, à fixer l’eau à la recherche d’une trace quelconque des déjections corporelles qu’elle achevait de semer. C’était indétectable, indétectable comme la sueur, comme les litres d’urine, et pourtant c’était .
 
Non que je sois contre les valeurs du partage mais en vérité je vous le dis, nager dans l’infusion des sécrétions d’autrui me rend la sédentarité bien séduisante.
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22 octobre 2007 1 22 /10 /octobre /2007 18:30

http://www.loup.org/spip/local/cache-vignettes/L580xH363/arton1120-970b6.jpg

 

Monique est une collègue plutôt sympa. C’est vrai, au premier abord, elle ne lance pas de vacheries, elle n’est pas méprisante, pas désagréable.
Monique a cependant une voix geignarde. Elle parle des élèves, s’éternise pour une information qui, concise, prendrait deux minutes à peine. D’aucuns disent d’elle qu’« elle est tellement gentille ! ». Mais ce que j’en dis, moi, c’est que Monique est chiante. Chiante à pleurer.
 
L’autre jour nous discutions en salle des profs. Elle était venue me voir spécialement pour me commenter en long, en large et en travers un papier suffisamment explicite par lui-même qu’il lui suffisait de glisser dans mon casier. Et la voilà qui s’installe. La voilà qui pérore.
Je l’écoute d’une oreille distraite en faisant « hum hum » en guise d’assentiment, tout en jetant une œillade déprimée sur le paquet de copies que j’avais prévu de corriger, et qui attendra que je le reprenne à la maison –où j’avais prévu bien d’autres activités.
« Alors, alors… Ah oui, Kévin ! »  s’exclame Monique.
-        Kévin Durand ?demande une collègue en citant un patronyme d’élève.
-         Non, pas lui, Kévin Laporte,rectifie  Monique. Mais Kévin Durand, je le connais aussi, c’est vrai qu’il n’est pas facile, lui non plus.
-        Ah oui, renchérit une troisième, je l’avais en classe l’année dernière. Et il y a Kévin Leblanc. qui est également agité.
 
Gloussement de toute l’assemblée. Monique, soudain grisée d’être au centre de l’attention, s’emballe :
«  Ah, c’est dingue, les Kévin, quand même ! Ils ne sont pas faciles, hein ? Ma cousine a un petit Kévin de trois ans, et lui aussi il est terrible ! C’est vrai, hein… ! Kévin Durand, Kévin Laporte,  Kévin Leblanc … » énumère-t-elle.
 
Monique en était encore à citer Kévin Leblanc. qu’Adrienne, sur le même ton que Monique, enchaîna malicieusement : « Kévin Costner.... »
 
Monique leva juste un sourcil interrogateur.
-        Ah … ? fit-elle, je ne le connais pas celui-là.
 
 
 
 
 
Les Kévin sont des loups féroces.
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1 octobre 2007 1 01 /10 /octobre /2007 11:28
Lecteurs réguliers de ce blog, il est possible qu’à travers les multiples récits ici publiés, vous ayez une image bien précise de ce que je suis. Les gens que j’ai rencontrés, le regard que je porte sur eux, la manière même dont je rapporte telle ou telle aventure, le choix que je fais de mettre en lumière certains aspects de la vie plutôt que d’autres, tout cela n’a pu vous échapper.
Il se peut que moi-même je considère sans aménité tel ou tel travers observé chez autrui. Il se peut que, blogueuse toute puissante, j’aspire avec un certain vampirisme la sève de l’autre pour m’en nourrir et la donner en pâture à qui voudra bien se perdre sur cette page encore bien anonyme malgré son statut public.
Il se peut que nous soyons tous prompts à juger nos pairs sur ce qu’ils nous donnent à voir.
 
En cherchant dans mon catalogue autruistique, je trouverais bien une dizaine d’histoires pour illustrer mon propos. Combien de fois ai-je discuté avec des gens qui n’étaient pas d’accord avec moi et qui ont trouvé mes propos scandaleux, qui n’ont pas aimé ma manière de m’exprimer, la façon dont je battais des paupières, le fait que je sourie, ou que je m’abstienne de sourire… Et tant d’autres choses.
Evidemment, tout cela est constitutif des rapports humains : on s’entend avec Machin, on déteste Trucmuche, on ne sait pas trop si on apprécie la jeune Niaisie qui bosse avec nous, alors qu’on adore Supercopine qui nous fait tant marrer. On sait qu’on n’accroche pas trop avec Congélator, le mec de notre grande amie Christelle. Si on nous demande de nous expliquer sur ces ressentis très personnels, nous saurons généralement argumenter. Trucmuche est comme ci, Congélator est comme ça, Niaisie n’est rien du tout. Ce sont des raisons valables, mais au fond, au fond, il y a cette chose, cette chose fondamentale : ils ne sont pas comme nous.
 
Ne pas se reconnaître en l’autre serait-il la base même de nos inimitiés ? Probablement. La question que je me pose néanmoins est : où se situe la limite entre la différence (qui mène au désaccord) et le jugement  de l’autre? 
 
Il m’a été donné d’assister à une scène étonnante, voici quelques mois.
Un week-end entre amis. Tous en couple, tous flanqués de marmots bruyants. Tous avec différentes conceptions de l’éducation, et des réactions bien distinctes face à l’attitude des gnomes excités.
Arriva un moment où, au cours de la soirée, l’ambiance fut propice aux confidences. Chacun y alla de son enfance, de ses souvenirs joyeux. Ou douloureux. Ce qui touche à la fois à l’enfance et à la douleur nous renvoie parfois à nos relations avec nos parents, à nos frustrations d’enfant souvent constitutives d’un trait de notre personnalité. C’est ce qu’expliquait Corinne à Gérard, toute meurtrie par le fait de se replonger dans de pénibles réminiscences. Corinne avait été une enfant battue par un père hargneux, et profitait de cette ambiance amicale pour se plaindre et se faire plaindre. Gérard lui parut une oreille attentive, aussi poursuivit-elle son auto-analyse improvisée.
Soudain, Gérard l’interrompit.
-         Ben moi, je trouve que tu es trop «  protectionniste » avec ton fils.
L’objet du dialogue étant autre, Corinne ne comprit pas pourquoi Gérard la renvoyait subitement aux relations qu’elle entretenait avec son jeune enfant. Aussi chercha-t-elle à comprendre.
-         Mais pourquoi dis-tu ça ? En quoi suis-je trop protectrice avec lui ? s’enquit-elle.
-         Bah chais pas. J’ai constaté, c’est tout.
-         Certes, insista Corinne. Mais tu dois avoir une raison, un exemple précis qui t’ait fait penser une chose pareille… ?
-         Mais non, je te dis, je me souviens pas ! Qu’est-ce que tu me demandes, toi, de te citer des trucs qui ont eu lieu il y a un ou deux ans !
 
Les deux tournèrent en rond quelques minutes dans ce dialogue stérile jusqu’à ce que Gérard y mette un terme. Irrité, la face rougeaude, il partit en rugissant que Corinne l’avait agressé, le dévisageant d’un regard trop noir pour être aimable, et lui posant des questions trop embarrassantes pour qui n’a pas de réponses. Et qu’on ne lui en reparle plus, hein ! Fin-de-la-con-ver-sa-tion. Ouais.
 
Cet épisode, qui peut sembler insignifiant, a non seulement sonné le glas d’une amitié de façade mais il a aussi mis en exergue cette évidence à la base même de toute relation humaine : autrui est un autre. Un autre avec ses idées, son regard, ses interrogations autres. Avec ses défauts. Avec un mode de vie qu’il est ridicule de remettre en cause quand notre avis n’est pas sollicité, surtout quand l’autre, par respect, par décence ou par lucidité, n’a jamais émis d’opinion sur ce qui constitue les bases de notre existence.
 
Autrui est un autre.
 
Et pour rien au monde je ne voudrais être autrui.
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Published by Jo - dans autrui
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28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 11:40
Ah, les grands repas de famille ! Ils ont ponctué mon enfance, ont assommé mon adolescence avant de devenir finalement rarissimes, à mesure que les ans passaient. Je garde un souvenir impérissable de la dernière grande réunion de ce type à laquelle j’ai pris part.
Mon oncle fêtait ses soixante ans. Il avait convié pour la circonstance ses deux fils, leurs épouses, la progéniture de tout ce beau monde et quelques autres membres de la famille dont je faisais partie. J’étais assise à coté de Charles, mon cousin, et de sa femme Dolorès.  
 
Charles et Dolorès s’étaient connus quelques années auparavant. Je n’ai jamais compris ni pourquoi ni comment ils avaient fini par se marier. Au début de leur relation, Charles avait une fâcheuse tendance à fuir Dolorès, à préférer ses copains, tandis qu’elle l’attendait en versant une larme de désespoir. Mille fois je les vis au bord de la rupture, mille fois je crus qu’elle aurait un sursaut d’orgueil et qu’elle partirait la première. Et finalement, non. Au contraire, ils se marièrent.
J’avais appris, au hasard d’une séance familiale de ragots tout aussi familiaux que le père de Dolorès était mort. Comme ça, d’un coup. Il était en bonne santé apparente, riait et profitait de la vie la veille encore, et puis soudain, le cœur s’était arrêté. Ce fut un vrai drame, comme on l’imagine. Dolorès entreprit, en plus de gérer sa propre douleur, de soutenir sa mère autant que possible, cette mère qui se retrouvait seule au moment exact où sa fille unique commençait sa vie de couple. Seule et dépressive. Très dépressive.
Rongée par la culpabilité d’avoir un mari et de jouer sous les yeux de sa mère la classique scène du bonheur que la veuve avait perdu, Dolorès lui ouvrit les portes de son foyer. En grand. Au début, elle était admirée. Quelle fille dévouée que voilà ! Et puis le temps passant, tout le monde s’est désintéressé du sort de Dolorès et de sa mère.
Revenir à une vie quotidienne dépouillée de la prévenance de l’entourage n’a pas du être facile. Dolorès allait au travail, revenait. Sa mère venait sonner. Elle dînait avec le jeune couple, et geignait que c’était trop dur de rentrer chez elle. Lorsque Dolorès lui proposait de rester dormir, elle sautait sur la proposition qu’elle attendait en réalité depuis le début de la soirée. Et c’est ainsi que, nuit après nuit, elle s’installa chez sa fille et son gendre.
Mon pauvre cousin n’osait trop rien dire, conscient qu’il était de la délicatesse de la situation. Pourtant, progressivement, il devint renfrogné, mal dans sa peau, agressif. C’est qu’elle était un peu foldingue, la belle-mère, et que ses propos parfois incohérents faisaient rire tout le monde sauf lui.
Il la trouvait chez lui en rentrant, après une dure journée de travail. Il devait dîner face à elle, soir après soir. Il fallait qu’il se rende à l’évidence : il était coincé dans un improbable ménage à trois. Cela finit plus tard par lui coûter son mariage, d'ailleurs.
Je crois que je ne me suis pas rendu compte de ce qu’il endurait avant ce repas de famille. Bien sûr, elle est venue aussi : elle allait partout où se rendait sa fille. Le hasard fit qu’elle se retrouva placée juste en face de moi.
 
La mère de Dolorès s’appelait Rosa. A cinquante ans, elle était massive, trapue, les cheveux courts, un visage empâté planté sur un cou large comme celui d’un bœuf. Sa fille lui ressemblait trait pour trait mais avec tous les avantages de la jeunesse. Toutefois la présence de Rosa ne pouvait que rappeler à Charles l’évolution physique qui attendait probablement sa femme.
Son regard se posait parfois sur moi mais la plupart du temps il me traversait sans me voir. Rosa avait des yeux opaques comme une vitre sale. Elle mangeait très vite, sans lever la tête. De temps en temps, pour casser la monotonie du repas, elle levait les yeux pour considérer le monde autour. Quand elle faisait ça, son visage affichait un air insolite : elle pinçait le nez et fronçait les sourcils, tout en ouvrant grand les narines comme si tout à coup, une odeur pestilentielle était venue l’incommoder. 
Elle mangeait assez salement. Les contours de sa bouche étaient couverts d’une épaisse et grasse couche de dépôts alimentaires. Elle ne voyait aucun inconvénient à mâcher la bouche grand ouverte, nous laissant ainsi admirer à loisir les aliments mastiqués, remastiqués, roulant dans son orifice buccal comme du linge dans un tambour de machine à laver.
Avec ma sœur, assise à ma droite, nous nous jetions des œillades entendues et réprimions le rire nerveux qui ne demandait qu’à sortir. Pendant ce temps, Charles et Dolorès mangeaient normalement, conversaient poliment avec Rosa qui leur répondait tout en continuant d’engloutir avec une certaine impatience la fourchette chargée de nourriture. Sans nul doute inquiets du comportement qu’elle pourrait avoir, ils ne profitaient pas totalement du plaisir de la fête. Et moi non plus.
 
Après quelques minutes, Rosa avait terminé son repas. Pour ma part, j’avais à peine entamé mon assiette. La nourriture était succulente, raffinée, finement agrémentée d’une sauce divine. J’étais soulagée de constater que l’appétit vorace de ma voisine était enfin calmé. Maintenant que la vision de sa mastication chevaline allait m’être épargnée, je pourrais savourer mon plat en toute tranquillité.
C’était compter sans Rosa. Manger n’était pas le plus perturbant des spectacles qu’elle offrait. Je le compris lorsque je la vis prendre une serviette en papier et commencer à essuyer méticuleusement ses doigts épais. Un par un. L’index dégoulinant de graisse fut astiqué, puis le majeur. Quand vint le tour de l’annulaire, elle repéra sur l’ongle un minuscule déchet qui lui parut comestible, et le saisit entre ses dents. Rosa recommença la même opération avec une effrayante minutie, doigt après doigt. Quand enfin elle eut fini, j’en soupirai presque de soulagement. Je m’intéressai de nouveau à mon assiette, quand un bruit assourdissant me fit sursauter. Rosa, toujours avec la même serviette usagée et translucide de gras, se mouchait. C’était pourtant la belle saison, mais à en croire le bruit, elle avait matière à expulser de ses cavités nasales.
Puis, comme à son habitude, elle releva la tête pour regarder tout autour d’elle, en pinçant le nez. Elle tenait la serviette roulée en boule sans sa main droite et semblait chercher fébrilement quelque chose du regard. Je la vis se pencher, tendre le cou pour scruter le bout de table, afficher une mine embarrassée. Puis son regard se dirigea vers moi et une lueur de jubilation lui traversa l’œil. On sentait qu’elle venait de trouver la solution au problème qu’elle essayait vainement de résoudre depuis une bonne dizaine de minutes.
 
 
 
C’est alors que, avec le plus grand naturel du monde, me laissant à la fois horrifiée et incrédule, elle posa sa serviette pleine de gras et de morve au beau milieu de mon assiette encore bien garnie.
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