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Certaines photos ont été glanées sur le Net. Elles ne sont utilisées que dans un but illustratif. Si toutefois leurs auteurs y voyaient une quelconque objection, merci de me contacter.

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« L’Enfer, c’est les Autres »

            Jean-Paul Sartre

Pour comprendre le but de ce blog, il vaut mieux commencer par lire ça.

28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 11:40
Ah, les grands repas de famille ! Ils ont ponctué mon enfance, ont assommé mon adolescence avant de devenir finalement rarissimes, à mesure que les ans passaient. Je garde un souvenir impérissable de la dernière grande réunion de ce type à laquelle j’ai pris part.
Mon oncle fêtait ses soixante ans. Il avait convié pour la circonstance ses deux fils, leurs épouses, la progéniture de tout ce beau monde et quelques autres membres de la famille dont je faisais partie. J’étais assise à coté de Charles, mon cousin, et de sa femme Dolorès.  
 
Charles et Dolorès s’étaient connus quelques années auparavant. Je n’ai jamais compris ni pourquoi ni comment ils avaient fini par se marier. Au début de leur relation, Charles avait une fâcheuse tendance à fuir Dolorès, à préférer ses copains, tandis qu’elle l’attendait en versant une larme de désespoir. Mille fois je les vis au bord de la rupture, mille fois je crus qu’elle aurait un sursaut d’orgueil et qu’elle partirait la première. Et finalement, non. Au contraire, ils se marièrent.
J’avais appris, au hasard d’une séance familiale de ragots tout aussi familiaux que le père de Dolorès était mort. Comme ça, d’un coup. Il était en bonne santé apparente, riait et profitait de la vie la veille encore, et puis soudain, le cœur s’était arrêté. Ce fut un vrai drame, comme on l’imagine. Dolorès entreprit, en plus de gérer sa propre douleur, de soutenir sa mère autant que possible, cette mère qui se retrouvait seule au moment exact où sa fille unique commençait sa vie de couple. Seule et dépressive. Très dépressive.
Rongée par la culpabilité d’avoir un mari et de jouer sous les yeux de sa mère la classique scène du bonheur que la veuve avait perdu, Dolorès lui ouvrit les portes de son foyer. En grand. Au début, elle était admirée. Quelle fille dévouée que voilà ! Et puis le temps passant, tout le monde s’est désintéressé du sort de Dolorès et de sa mère.
Revenir à une vie quotidienne dépouillée de la prévenance de l’entourage n’a pas du être facile. Dolorès allait au travail, revenait. Sa mère venait sonner. Elle dînait avec le jeune couple, et geignait que c’était trop dur de rentrer chez elle. Lorsque Dolorès lui proposait de rester dormir, elle sautait sur la proposition qu’elle attendait en réalité depuis le début de la soirée. Et c’est ainsi que, nuit après nuit, elle s’installa chez sa fille et son gendre.
Mon pauvre cousin n’osait trop rien dire, conscient qu’il était de la délicatesse de la situation. Pourtant, progressivement, il devint renfrogné, mal dans sa peau, agressif. C’est qu’elle était un peu foldingue, la belle-mère, et que ses propos parfois incohérents faisaient rire tout le monde sauf lui.
Il la trouvait chez lui en rentrant, après une dure journée de travail. Il devait dîner face à elle, soir après soir. Il fallait qu’il se rende à l’évidence : il était coincé dans un improbable ménage à trois. Cela finit plus tard par lui coûter son mariage, d'ailleurs.
Je crois que je ne me suis pas rendu compte de ce qu’il endurait avant ce repas de famille. Bien sûr, elle est venue aussi : elle allait partout où se rendait sa fille. Le hasard fit qu’elle se retrouva placée juste en face de moi.
 
La mère de Dolorès s’appelait Rosa. A cinquante ans, elle était massive, trapue, les cheveux courts, un visage empâté planté sur un cou large comme celui d’un bœuf. Sa fille lui ressemblait trait pour trait mais avec tous les avantages de la jeunesse. Toutefois la présence de Rosa ne pouvait que rappeler à Charles l’évolution physique qui attendait probablement sa femme.
Son regard se posait parfois sur moi mais la plupart du temps il me traversait sans me voir. Rosa avait des yeux opaques comme une vitre sale. Elle mangeait très vite, sans lever la tête. De temps en temps, pour casser la monotonie du repas, elle levait les yeux pour considérer le monde autour. Quand elle faisait ça, son visage affichait un air insolite : elle pinçait le nez et fronçait les sourcils, tout en ouvrant grand les narines comme si tout à coup, une odeur pestilentielle était venue l’incommoder. 
Elle mangeait assez salement. Les contours de sa bouche étaient couverts d’une épaisse et grasse couche de dépôts alimentaires. Elle ne voyait aucun inconvénient à mâcher la bouche grand ouverte, nous laissant ainsi admirer à loisir les aliments mastiqués, remastiqués, roulant dans son orifice buccal comme du linge dans un tambour de machine à laver.
Avec ma sœur, assise à ma droite, nous nous jetions des œillades entendues et réprimions le rire nerveux qui ne demandait qu’à sortir. Pendant ce temps, Charles et Dolorès mangeaient normalement, conversaient poliment avec Rosa qui leur répondait tout en continuant d’engloutir avec une certaine impatience la fourchette chargée de nourriture. Sans nul doute inquiets du comportement qu’elle pourrait avoir, ils ne profitaient pas totalement du plaisir de la fête. Et moi non plus.
 
Après quelques minutes, Rosa avait terminé son repas. Pour ma part, j’avais à peine entamé mon assiette. La nourriture était succulente, raffinée, finement agrémentée d’une sauce divine. J’étais soulagée de constater que l’appétit vorace de ma voisine était enfin calmé. Maintenant que la vision de sa mastication chevaline allait m’être épargnée, je pourrais savourer mon plat en toute tranquillité.
C’était compter sans Rosa. Manger n’était pas le plus perturbant des spectacles qu’elle offrait. Je le compris lorsque je la vis prendre une serviette en papier et commencer à essuyer méticuleusement ses doigts épais. Un par un. L’index dégoulinant de graisse fut astiqué, puis le majeur. Quand vint le tour de l’annulaire, elle repéra sur l’ongle un minuscule déchet qui lui parut comestible, et le saisit entre ses dents. Rosa recommença la même opération avec une effrayante minutie, doigt après doigt. Quand enfin elle eut fini, j’en soupirai presque de soulagement. Je m’intéressai de nouveau à mon assiette, quand un bruit assourdissant me fit sursauter. Rosa, toujours avec la même serviette usagée et translucide de gras, se mouchait. C’était pourtant la belle saison, mais à en croire le bruit, elle avait matière à expulser de ses cavités nasales.
Puis, comme à son habitude, elle releva la tête pour regarder tout autour d’elle, en pinçant le nez. Elle tenait la serviette roulée en boule sans sa main droite et semblait chercher fébrilement quelque chose du regard. Je la vis se pencher, tendre le cou pour scruter le bout de table, afficher une mine embarrassée. Puis son regard se dirigea vers moi et une lueur de jubilation lui traversa l’œil. On sentait qu’elle venait de trouver la solution au problème qu’elle essayait vainement de résoudre depuis une bonne dizaine de minutes.
 
 
 
C’est alors que, avec le plus grand naturel du monde, me laissant à la fois horrifiée et incrédule, elle posa sa serviette pleine de gras et de morve au beau milieu de mon assiette encore bien garnie.
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14 septembre 2007 5 14 /09 /septembre /2007 19:01

cailloux-pt02.jpg

Longtemps, elle a été mon pire souvenir d’élève.
Parce qu’avant elle, jamais je ne me suis sentie en danger.
Avant elle, il était inconcevable que l’un de mes élèves puisse avoir l’idée de s’en prendre à moi, physiquement. J’avais connu des œillades assassines, des comportements hostiles, provocateurs, même des insultes. Tout cela m’atteignait ponctuellement et puis, parce qu’il faut bien continuer, parce qu’il faut bien croire que ce que l’on fait est utile à quelques-uns, j’oubliais les désagréments pour profiter de la victoire d’une bonne note inhabituelle, du triomphe discret de l’élève qui a surmonté une difficulté qu’il croyait pour toujours handicapante, de l’émotion des adieux de fin d’année.
Pour la première fois, cette année-là, je réussissais à oublier le collège quand je rentrais chez moi. J’étais enceinte, et toute entière tournée vers la réalité de cet enfant à venir. Alors les désagréments, les enfants perturbés, les cas sociaux, je les gérais de mon mieux mais je n’en faisais plus une affaire personnelle.
 
Elle ne m’a pas tout de suite gênée. Au début, elle lançait des remarques acerbes, était dans la provocation outrancière. Comme tant d’autres. Ensuite elle m’a agacée. Un peu. Beaucoup. Les collègues m’ont expliqué que c’était un cas social. Oui, c’est vrai, c’est triste. Une mère partie, un père horrible. Des frères et sœurs plus petits dont elle devient subitement la maman de substitution.
 
Elle avait treize ans et me détestait. J’étais avec elle comme avec les autres : aussi souple que possible sans jamais cesser d’être ferme. Mais elle ne voulait pas coopérer. J’étais sûre que je ne pouvais rien faire d’autre pour elle. J’ai tenté le dialogue et j’ai reçu une fin de non recevoir. J’ai essayé la répression et elle s’est durcie. J’ai choisi l’indifférence et les autres ont avancé. Sans elle.
Au fond de la classe elle découpait des morceaux de gomme, des bouts de papier, dessinait mollement. De temps en temps, elle était absente, mais finissait toujours par revenir s’asseoir sur cette chaise, là, près du radiateur. On dirait que je la revois. Elle ouvrait la porte sans explication ni excuse, déboulait dans la salle en me fixant avec défi, s’asseyait et mettait sa tête dans ses bras. Quand elle la relevait, ses yeux étaient gonflés, rougis. Elle scrutait ses camarades avec mépris et le monde avec dégoût.
 
Un soir, lors de la dernière heure de cours de la journée, j’entendis un énorme bruit. Quelqu’un venait de mettre un coup de pied contre ma porte, ou essayait de l’enfoncer avec un bélier peut-être, tant ce fut impressionnant. Les élèves et moi sursautâmes. J’ouvris la porte pour confondre le coupable mais ne réussis qu’à apercevoir cette fille, de dos, qui fuyait dans le couloir. Pourtant, elle aurait du être avec moi, dans mon cours. J’entrepris de prévenir qu’elle déambulait seule dans l’établissement. Puis je repris avec les autres là où je m’étais arrêtée.
 
Dix-sept heures.
Les élèves se précipitent dehors avec des cris de joie. On est vendredi, c’est le week-end. Je regarde mon énorme ventre en songeant avec délectation au repos qui m’attend. Je quitte le collège.
Je la vois au loin, silhouette aux contours flous dissimulée entre deux arbres. C’est elle. Je le sens, je le sais, c’est moi qu’elle attend. Elle n’est pas là par hasard. Je fais comme si de rien n’était et avance vers ma voiture d’un pas qui se veut calme et assuré.
Elle s’approche. Nos regards se croisent et sur son visage d’enfant se dessine un affreux rictus. Discret. Mais il est là. Mauvaise, elle sourit. Je continue à marcher. Elle avance parallèle à moi. Nous nous observons du coin de l’œil. C’est alors que je vois. Que je comprends. Elle tient des pierres dans la main. De gros cailloux, qu’elle fait sautiller les uns après les autres avant de les rattraper. Tout en me regardant d’un air comminatoire.
 
Une collègue est arrivée. Elle était toute guillerette, m’a dit des banalités. Sa voiture était garée à coté de la mienne, aussi m’a-t-elle sans en avoir conscience escortée jusqu’à ma voiture.
La gamine était toujours là. Postée contre un muret, les pierres dans la main.
Quand ma voiture a démarré, elle l’a suivie en me fixant par rétroviseur interposé. Devant l’établissement, on roule au pas, et puis il y a un stop un peu plus loin. Elle a donc marché derrière moi tout en me défiant du regard, tout en faisant sauter les pierres.
Quand je démarrai après avoir marqué l’arrêt au stop, je lui décochai un dernier regard. Juste à temps pour la voir lancer de toutes ses forces un caillou dans ma direction.
Il frôla ma voiture. 



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25 août 2007 6 25 /08 /août /2007 02:15

Les souvenirs d’été sont, pour les jeunes gens, souvent inoubliables. Les amis d’une saison à qui l’on clame le caractère éternel d’une amitié fanée sitôt l’automne revenu, les odeurs de sel et d’embruns, les folles rigolades et les nuits blanches nourrissent pour toujours le mythe d’une jeunesse merveilleuse que cultivent les nostalgiques entrés dans l’âge mur.
Tel évènement estival est généralement rattaché à une ère bien précise :  c’était l’année où j’ai rencontré untel, l’été où nous étions à tel endroit, les vacances passées avec Bidulle et Truc.
 
Au moment où j’écris, à la fin de ces vacances qui ne ressemblent pas à un été, je me souviens avec une cuisante précision de l’année où j’ai rencontré Victor.
C’était en juillet, et c’était un vrai été. Soleil, chaleur, nuits moites étaient au rendez-vous. Le sommeil était si pénible que je me couchais le plus tard possible. Parfois pas du tout. Profiter de la fraîcheur nocturne.
Après le dîner, qui en ces temps insouciants se composait le plus souvent de quelques tranches de jambon et d’un morceau de pain, tout notre groupe – Chéri, moi-même et quelques jeunes spécimens de ma famille- sortait prendre ses quartiers à la terrasse d’un café voisin. Nous discutions alors des heures durant, commandions à boire plusieurs fois en alternant cocktails, jus de fruits et café. Tous les soirs, comme nous n’avions nulle part ailleurs où aller, faute de moyen de locomotion, nous restions jusqu’à la fermeture.
Depuis quelques jours, nous avions remarqué les deux serveurs. Ils venaient plus volontiers à notre table, plaisantaient, lançaient des œillades dragueuses aux filles célibataires présentes. Liaient connaissance.
Un soir, l’un d’eux nous proposa de sortir après la fermeture, à une heure du matin. Nous acceptâmes.
 
Victor avait une voiture. Petite mais fougueuse, rouge carmin, elle peinait à tous nous accueillir en son sein, mais nous nous serrions, nous compressions, nous aplatissions, jusqu’à ce que la portière ferme sans coincer une main ou un pied malchanceux. Pris de fou rire, nous nous empressions d’oublier l’inconfort procuré par une fesse mal assise ou un genou exagérément remonté pour nous griser des promesses festives de la nuit. La voiture filait, peut-être trop vite, avec la musique trop forte, sur des routes désertes qui semblaient n’attendre que nous. Grâce à Victor, nous avons connu des endroits magnifiques, des gens sympathiques, des moments magiques.
Nous nous sommes disputés aussi. Victor était caractériel, soupe au lait et d’une mauvaise foi exaspérante. Mais le lendemain, il redevenait un ami agréable.
 
Nous avons rencontré nombre de ses amis d’enfance. Plusieurs d’entre eux profitèrent d’un moment d’éloignement pour nous glisser discrètement à l’oreille : « Tu sais, Victor n’est plus du tout le même, il n’a plus le même caractère depuis son accident. Plus du tout. ».
Bien sûr, Victor nous avait parlé de son accident, mais nous n’avions certainement pas compris à quel point cela avait changé sa vie.
Il avait dix-neuf ans et sortait tout juste de l’adolescence. A cet âge, on sort avec ses copains, on ne pense ni à la souffrance ni à la mort. Victor était allé danser un samedi soir. Il s’est certainement beaucoup amusé. Il a du mal à s’en souvenir, alors il le suppose sans aucune certitude. Et puis, en sortant, alors qu’il marchait tranquillement, une automobile vrombissante surgie de nulle part déboula à grande vitesse et le faucha sans même ralentir.
Ce sont ses amis, témoins impuissants du drame, qui lui ont raconté. La police. Les ambulances. Le sang. Et son corps désarticulé coincé sous la voiture responsable.
Le conducteur était ivre. Flic lui-même, mais pas en service, il avait l’arrogance de celui qui a la certitude d’être intouchable et c’est avec le plus grand mépris de la vie d’autrui qu’il ordonna aux policiers venus l’interpeller : « Enlevez-moi ce corps bloqué sous ma voiture ».
Ce corps.
 
 
Victor est resté trois semaines dans le coma. C’est ce qui a occasionné les lésions du cerveau responsables des changements de personnalité constatées par ses proches. La mâchoire en miettes, il a vécu des mois avec des tiges de fer dans la bouche. Outre la douleur, il a du boire à la paille, absorber de la nourriture liquide à chaque repas, réapprendre à manger.
Il a subi plusieurs opérations, dont une avec pose de pièces de métal afin de tenir ses os en place. Cet été-là, il en avait toujours une dans la jambe. Ca le faisait rire.
 
Les étés suivants, nous le vîmes moins. Victor se fiança, trouva un autre travail. Ouvrier dans une usine quelconque. Ca lui convenait, ce n’était pas trop mal payé, et puis c’était un boulot stable. Il me racontait ça en jouant aux fléchettes dans un petit troquet sympa. Quelques jours plus tard, je lui dis au revoir et, les vacances touchant à leur fin, je repartis vers une vie plus routinière.
J’étais rentrée depuis deux jours quand le téléphone sonna. Un ami de Victor, devenu le mien, crut bon de nous prévenir. Au travail, dans son usine, Victor s’était coincé le bras dans une machine qui lui avait écrasé les doigts de la main droite. Les mêmes doigts qui lançaient si habilement les fléchettes une semaine auparavant. Il ne lui restait désormais plus que le pouce et une moitié d’index.
Il y a des gens qui ont la poisse.
 
Depuis, il s’est marié, il a eu une petite fille. Je le vois peu, mais il est à parier qu’il est très heureux. L’autre jour, nous l’avons rencontré par hasard près du café où nous avons fait sa connaissance. Il a eu l’air content de nous voir. Il m’a fait la bise chaleureusement, et a tendu vers mon mari un moignon pourvu d’un doigt et demi.
Et il souriait.
 
 
 
 
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20 août 2007 1 20 /08 /août /2007 15:13
 
En ville, et particulièrement à Paris, les rues, les jardins publics, les grandes places sont envahis de nuées de pigeons. Je me souviens notamment d’un pont où passait le train, et sous lequel il fallait être bien vigilant si on ne voulait pas ressortir de là coiffé d’une parure excrémentielle. Les pigeons y pullulaient en effet, et semblaient prendre un malin plaisir à lâcher leurs fientes sur le crâne ou le manteau d’un innocent passant.
Pour la plupart des gens, un pigeon est un nuisible, une sorte de rat ridicule doté d’ailes. Et pour celui qui, malgré ses efforts, a un balcon constamment recouvert d’une épaisse couche de guano urbain, la perspective de les tuer suscite une jubilation vengeresse davantage qu’un serrement au cœur.
 
Dans la campagne dont je parle, les pigeons s’élèvent dans des colombiers improvisés au dessus des cages à lapins. Ils font partie du peuple de la basse-cour parmi lequel on pioche le dîner du jour.
Rien que d’y penser, je sens l’odeur de terre battue, je revois le potager coloré, les poules qui s’y promènent en liberté, frôlant les chiens endormis qui ouvrent un œil curieux sur leur passage. Je revois les niches faites de planches maladroitement assemblées, les clous rouillés qui dépassent parfois. Le figuier sur la droite, chargé de lourds fruits sucrés.
Tony habitait là. Je passais mes après-midi d'été avec sa sœur et lui. Dans ce village perdu, oublié par la pluie et par les bus, nous supportions la chaleur en nous demandant comment passer le temps. Un jour, alors que Tony et moi étions dans la cuisine, nous entendîmes un drôle de bruit, des battements d’ailes affolés, un bruissement de plumes écrasées, tout en sentant le parfum de panique qui montait de la bête prisonnière. C’était un pigeon qui venait de tomber dans la cheminée. Nous le vîmes surgir dans la pièce, sonné. Il demeura un instant posé là, nous scrutant de son œil rond puis, se ressaisissant aussitôt, il prit son envol avec force, avant de s’écraser contre le mur. Glissade au sol. Nouvel envol. Nouveau fracas contre le mur d’en face.
Le volatile, de plus en plus affolé, s’épuisait sans même chercher une issue. La porte étroite était à l’autre extrêmité. Il ne la voyait pas, et il est à parier qu’il ne la trouverait pas non plus.
Dans sa vaine fuite, il fit tomber des casseroles, brisa un vase. A chaque fois que la bestiole passait près de moi, je poussais des cris stridents et me couvrait la tête avec les mains. Tony, après avoir examiné la situation, sortit, en silence. Je le suivis. A l’intérieur, le pigeon continuait sa ronde frénétique.
-         Qu’est-ce que tu vas faire ?  lui demandai-je.
 
Déterminé, les mâchoires serrées, il se dirigea vers une armoire située dans la chambre de ses parents. Il ouvrit un tiroir et en sortit un fusil.
-         Qu’est-ce que tu vas faire ?  m’écriai-je de nouveau, désormais inquiète.
 
Il ne me répondit pas. Sortit de la pièce et, le regard fixe, les traits tendus, il épaula le fusil, visa le volatile. Tira. Je sursautai, puis ressentis un certain soulagement de voir le pigeon poursuivre sa course folle. Tony l’avait manqué. Sans se laisser démonter, celui-ci recommença. Soudain, l’oiseau s’immobilisa. Sur un coin de la cheminée, il se mit à trembloter, blessé, vulnérable, l’aile pendante.
Je hurlai. « Pourquoi as-tu fait ça ! Pourquoi ? ».
Tony, un peu déconcerté, me répondit avec colère : « Tu ne vois pas qu’il aurait fini par tout casser ? »
-         Et maintenant ? interrogeai-je.
-         Maintenant ?
 
Son regard redevint fixe, comme s’il cherchait une réponse à sa question. Tony marcha alors vers le pigeon, se saisit de la bête et, de toutes ses forces, lui serra le cou.
Je me souviens distinctement du bruit des ailes qui s’agitaient désespérément, des plumes qui volèrent jusque sur la tête de Tony, puis du dernier soubresaut de l’oiseau. Et surtout, surtout, je me rappelle le regard à la fois dur et vide d’un Tony métamorphosé, enragé, violent. D’un Tony méchant et cruel, dont l’expression en faisait un étranger à mes yeux.
 
Le pigeon mort, il le laissa tomber sur le sol.
Je le regardai, cet animal qui était encore plein de vie quelques minutes auparavant, et, levant les yeux vers son bourreau, je murmurai : « Mais pourquoi tu as fait une chose pareille ? « 
Tony ne savait plus. Il fronça légèrement les sourcils, prit un air penaud et presque triste. Puis il alla enterrer le pigeon au fond du jardin.
 Le soir même, le temps se rafraîchit, et il plut.
 
C’était avant que Tony ne devienne fou. Enfin, c'est ce qu'il parait.
 
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9 juillet 2007 1 09 /07 /juillet /2007 00:31

Meta-3-Bronze-gruen
"Métamorphose",
Maria-Luise Bodirsky

 

 

Il y a des gens qui regrettent le temps d’avant.

J’en connais qui confrontent la réalité avec leurs aspirations d’antan, qui se regardent au présent avec les yeux du passé.
Il y a des gens qui s’accrochent au futur dont ils rêvaient jadis, et imaginent comment ils pourraient, à l’avenir, s’extraire de contraintes trop présentes.
 
Je connais des gens qui croient que changer c’est se perdre.
Je connais des gens qui croient que changer c’est se renier, s’oublier.
Je connais des gens qui pensent que changer, c’est trahir.
 
Ils voient le temps défiler et leur ancre a cédé. Les voilà emportés dans un grand voyage, eux qui auraient voulu rester au port un peu plus longtemps. Choisir une autre destination, peut-être. Voir d’autres paysages.
Autour d’eux, les lieux, les personnes : tout est familier avec un parfum différent. Eux-mêmes se regardent comme un arbre qui aurait la même écorce mais plus la même sève.
 
Je connais des gens qui regardent fuir les ans sans les voir passer, au lieu de les vivre sans trop les compter.
Ils ne comprennent qu’ils ont changé que lorsqu’ils constatent, stupéfaits, des changements similaires chez les autres. C’est terrifiant, ce reflet que vous impose autrui : la même vie rangée quand on aspirait à la dissidence, les mêmes platitudes alors que l’on méprise la banalité. Accepter cela, c’est forcément se résigner à changer.
 
Il y a des gens qui croient que changer, c’est renoncer.
 
 
Ils ont raison.
Changer, c’est mourir un peu. C’est faire le deuil d’un autre soi.
Changer, c’est juste nécessaire pour accompagner sa propre vie. Une vie qui glissera, avec ou sans vous. Malgré vous.
 
Mieux vaut ne pas la laisser filer.
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6 juin 2007 3 06 /06 /juin /2007 11:31

Il y a quelques temps, j'écrivais un texte sur l'auteur du blog La vie palpitante d'un prof en zep, que je vous invite à relire.

Après plusieurs mois de silence, il revient nous donner une information qui me révolte totalement: il a reçu un blâme. Pour avoir exposé aux yeux du monde une certaine réalité, telle qu'il la vit.

Pourquoi et au nom de quoi cette réalité doit-elle être tue ?

Je ne commenterai pas davantage cette sanction administrative que je considère de la plus haute injustice, je laisserai simplement Voltaire conclure:

"C'est le propre de la censure (...) d'accréditer les opinions qu'elle attaque".

 

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25 mai 2007 5 25 /05 /mai /2007 12:00
J’ai tout de suite remarqué son regard froid, noir, son visage fermé et sa bouche crispée. Il se tenait au fond de la classe et ne me quittait pas de ses yeux haineux. Je m’adressais à l’ensemble des élèves  et continuais le cours normalement, mais même lorsque je fixais un autre que lui je sentais sur moi le poids de son hostilité.
L’ambiance était lourde. Il avait l’extraordinaire capacité de diffuser un parfum de mal-être dans la salle, lequel se répandait et se densifiait insidieusement. C’était irrespirable. Les échanges devenaient électriques, les tensions presque palpables. Et toujours, ce regard.
 
Fabien était un petit bonhomme malingre et chétif, taciturne, mal dans sa peau. En début d’année, il promenait des cheveux hirsutes et un sac à dos couvert d’inscriptions étranges. Au fil du temps, il évolua. Ses cheveux se firent plus sombres, plus longs, ses ongles plus allongés, son visage plus pâle. Il portait des bagues à tête de mort et des bracelets à clous pointus.
Il n’écrivait pas. Ne rendait aucune copie. J’ai sévi avec lui comme avec les autres. Pourtant, j’ai tout de suite senti à quel point ma crispation sur le travail scolaire non fourni l’indifférait. Il ne se défendait jamais, répondait sans détour.
-         Mais pourquoi n’as-tu pas ton livre, Fabien ? C’est le troisième oubli, ce qui veut dire que tu seras puni.
-         Je m’en fous, lâchait-il avec une déroutante sincérité.
Bon.
 
Les semaines et les mois passèrent. De temps à autre, Fabien sortait son cahier et un crayon. La première fois, surprise, je jetai une œillade discrète sur ce qu’il faisait, et je m’aperçus qu’il dessinait. Cela n’est guère surprenant dans le contexte dans lequel je travaille habituellement : des gamins pour qui le travail scolaire n’a aucune espèce d’importance et qui rendent les heures de cours moins longues et moins pénibles en jouant du crayon sont extrêmement nombreux –hélas ! D’aucuns révèlent même un certain talent artistique qui m’a laissée bien des fois admiratrice.
Toutefois, dans le cas de Fabien c’était autre chose. Ses dessins étaient sombres. Ils étaient morbides. Ils exhalaient presque l’odeur nauséabonde de la mousse des cimetières, exprimaient tout le désespoir de celui qui rejette le monde vivant. Celui qui m’a le plus marquée représentait la mort encapuchonnée, le visage totalement dissimulé par une inquiétante pénombre, le tout dans un décor crépusculaire. Classiquement, elle tenait une faux qui venait manifestement de frapper, comme en témoignait le flot de sang qui dégoulinait encore de la gigantesque lame recourbée.
A d’autres moments, Fabien se sentait l’âme d’un poète et écrivait de véritables odes au sang.
 
Bien sûr – bien sûr !- son cas fut signalé. Sa pauvre mère était aussi effarée que nous, et elle dissimulait mal l’inquiétude qui la rongeait. Fabien détestait la vie, parlait suicide et destruction. A treize ans. Evidemment, il était suivi par un psy. Evidemment. Et pourtant, il n’allait pas mieux.
Avec le temps, il devint agressif. Par son regard, toujours, mais aussi verbalement. Les conflits se multipliaient. Il faisait fi des règles élémentaires du collège, ne respectait plus rien ni personne. J’ai alerté l’équipe. Un jour, cet enfant ferait une bêtise, envers lui, envers ses camarades, envers un adulte, qui sait ? Mais cela allait arriver. On ne me prit pas au sérieux, dans un premier temps, à l’exception de la collègue de français.
Les autres élèves, qui dans un premier temps avaient trouvé la rébellion de Fabien très amusante, commencèrent à ne plus en rire du tout. Une jeune fille nous avoua qu’elle en avait peur. Fabien les poursuivait pour les griffer avec des ongles de plus en plus longs à la première contrariété, et les avait même menacés de les planter avec le cutter qu’il dissimulait dans son sac.
 
La nouvelle fit grand bruit. Que Fabien, avec son instabilité mentale avérée, se promenât avec un objet tranchant au quotidien, à portée de pulsion, ne rassurait guère. Cependant, lorsque l’on fouilla son sac, on n’y trouva rien.
C’est finalement à la fin d’un cours de français que Fabien acheva de faire parler de lui. Il venait d’écrire –en classe- un long poème glorifiant le sang qui coule, se délectant de la souffrance et de la vie qui s’échappe, et n’avait pas supporté que celui-ci lui soit confisqué. L’enseignante, consciencieuse, projetait de le photocopier pour le joindre à son dossier déjà chargé. Fabien, bien loin d’accepter l’autorité toute légitime de sa professeure, exigea littéralement de récupérer sa création. Devant le ferme refus qui lui fut assené, il se métamorphosa, se remplit de haine et siffla mille et une menaces qui n’auguraient rien de bon.
C’est ainsi qu’il se retrouva en conseil de discipline avec une multitude de rapports tous plus inquiétants les uns que les autres, et qu’il fut renvoyé du collège. 
 
Un enfant de treize ans. Une mère impuissante. Un suivi médical peu efficace. Des enseignants qui n’ont aucune formation psychiatrique. C’est un constat d’échec d’une incommensurable tristesse. Et pourtant, son départ m’a avant tout laissé un sentiment de soulagement.
Fabien n’a pas été scolarisé des mois durant, avant de retrouver une place dans un établissement voisin.
Moins d’une année plus tard, il réussit à s’en faire exclure. 
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4 mai 2007 5 04 /05 /mai /2007 15:49

 

Il a dans les yeux la dureté de celui qui a vécu le pire, de celui qui ne craint plus rien. Il s’appelle Désiré. C’est un mauvais élève.
Un mauvais élève et un perturbateur. Quand il est là, non seulement il n’apprend rien lui-même mais il empêche les autres de se concentrer. Le cours s’interrompt souvent. Désiré tais-toi. Désiré s’il te plait. Désiré, ton carnet.
Les punitions pleuvent et il ne bronche pas. Comme s’il les recherchait. S’il est puni, cela prouve qu’il est vivant, qu’on le remarque, qu’il existe. Il les rend toujours, ses punitions. Presque avec le sourire. Et il recommence pour avoir d’autres pages à copier pour le lendemain.
Avec ses camarades, il est tyrannique. C’est la seule forme de communication qu’il connaît. La violence. Inspirer aux autres la peur, c’est exister, aussi. Et bien moins risqué que d’essayer de se faire aimer. Alors Désiré menace, Désiré harcèle, Désiré rackette. Désiré se croit respecté.
Les mois passent vite, et je regarde Désiré couler, s’enfoncer dans l’échec scolaire. On me dit que dehors, il traîne avec des grands. Qu’il deale, sans doute. Désiré a douze ans.
De temps à autre,  au détour d’une remarque, d’une lecture, il me sourit. C’est le seul moment où la flamme haineuse dans ses yeux vacille. Un instant seulement. Désiré a presque perdu l’habitude de sourire, et il se crispe aussitôt qu’il essaie pour redevenir l’enfant dur que je connais depuis des mois.
 
Quand je convoque ses parents, personne ne vient. En l’absence d’interlocuteur, je coince Désiré entre deux portes, entre deux cours, pour lui faire la morale, lui proposer de l’aide, le menacer de sanctions plus sévères. Désiré m’écoute toujours. Parfois il me rit au nez avant de partir ; à d’autres moments il me fait mille promesses, joue les élèves modèles pendant un jour ou deux puis reprend ses bonnes vieilles habitudes.
Un jour, j'ai vu sa mère. Elle parle mal français, semble s’excuser tout le temps. Elle ne maîtrise pas son fils, c’est l’école qui doit le faire. Elle ne comprend pas que je sollicite sa collaboration, sa participation. Elle ne sait pas faire, elle se sent accusée. Elle ne comprend pas que seule, l’école ne pourra rien pour son gamin.
On dira qu’elle a démissionné. On dira qu’elle a baissé les bras. On dira que tout est de sa faute. Mais elle, elle sait qu’elle n’a pas l’énergie pour mener tous les combats de front. Elle s’imagine que Désiré ne peut que bien grandir, bien tourner, en faisant des études dans ce beau pays qu’est la France. La maman n’imagine pas du tout le rôle que nous attendons qu’elle endosse. Elle, il faut déjà qu’elle se lève à l’aube chaque matin, pour aller faire la queue devant la préfecture deux heures avant son ouverture. Sinon, on ne lui donnera jamais ses papiers.
Elle travaille un peu, au noir, pour survivre. C’est l’un de ses frères qui l’héberge, et Désiré est élevé avec ses cousins. Ils s’entendent bien, mais certains soirs, lorsque les uns et les autres sont tendus et fatigués, ils se disputent. Les adultes finissent par mettre tout le monde au lit avec des torgnoles et éteignent la lumière en leur imposant le silence absolu. Tant pis pour les devoirs. Ils n’avaient qu’à les faire avant.
 
Désiré a quitté le collège. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Sans papiers, sa mère a peut-être rejoint un squat lugubre, un hôtel miteux ou un charter gracieusement affrété par le ministère de l’Intérieur.
Pourtant il n’avait pas envie d’y retourner, dans son pays d’Afrique. Là-bas l’attendaient tous les fantômes qu’il a fuis. Cela a beau être le pays où il est né, c’est pour lui, avant tout, le pays où son père est mort.
Je l’ai appris comme ça, en fin d’année. Désiré avait huit ans lorsque des rebelles ont fait irruption chez lui, alors qu’il se trouvait seul avec son papa. Il s’est caché sous le lit, par instinct. C’est depuis cette cachette de fortune qu’il a vu son père se faire froidement assassiner.
 
Mais la France n’a pas voulu de cette veuve désespérée, de cette mère-courage qui a traversé les continents pour trouver la paix, pleine du désir d’un avenir meilleur.
Et l’école n’a pas su quoi faire de cet enfant meurtri.
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12 avril 2007 4 12 /04 /avril /2007 10:48

Lorsque, jeune étudiante, j’ai été hospitalisée, j’ai reçu bien des visites insolites. Certaines désagréables, d’autres plus réconfortantes. Et puis il y eut celle de Sophie.
 
Elle arriva un après-midi, avec de l’étonnement dans le regard, toute surprise qu’elle était de me voir là sans énergie, la mine déconfite et le cheveu décoiffé.
Elle est gentille, Sophie, il n’y a pas à dire. Elle s’est inquiétée de mon état de santé, je lui ai résumé les circonstances qui m’avaient conduite sur ce lit d’hôpital. En plus de ses immenses yeux ronds, elle ouvrait grand la bouche pour montrer son effroi et sa stupéfaction.
-         Oh la la , ma pauvre … ! se lamentait-elle.
 
 
Nous avons parlé autant que j’en étais capable. Je trouvai la force de lui poser des questions sur sa vie, lui demander des nouvelles, écouter ses réponses sans manifester mon ennui manifeste. Subrepticement, je regardai ma montre : elle n’était arrivée que depuis une dizaine de minutes mais soudain il me sembla qu’elle avait toujours été là, accrochée à ce lit auquel j’étais pour l’heure enchaînée, ponctuant les interminables minutes de « Oh la la ma pauvre ! » presque endeuillés.
 
Soudain, elle repéra la perfusion. Elle fixa son attention sur la poche suspendue dont le produit descendait au goutte à goutte jusque dans mes veines. Elle s’en approcha si près qu’elle louchait presque. Ses grands yeux bleus étaient si écarquillés que je craignis un instant que le globe oculaire ne s’échappe de son orbite. Vraiment, Sophie ne se remettait pas de ce qu’elle voyait. Elle suivit du regard et de la tête le tuyau qui descendait jusqu’à mon bras, scruta le pansement qui dissimulait l’aiguille plantée dans ma veine endolorie et demeura un instant figée dans l’ahurissement le plus complet.
Puis, remise de ses émotions, elle releva la tête, révélant son visage rayonnant. Toute émoustillée par ce qu’elle considérait comme une révélation absolue, elle m’éclaira enfin sur les raisons de son étonnement :
-         Oh la la, fit-elle en désignant la perfusion, c’est comme dans Côte Ouest ! J’en avais encore jamais vu en vrai !
 
Quand la réalité rejoint la fiction…
 
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29 mars 2007 4 29 /03 /mars /2007 10:54
Conduire, c’est un acte banal. Un automatisme qui, parce qu’il est quotidien pour la plupart d’entre nous, semble perdre de son extrême dangerosité. Chaque matin, chaque soir, chaque semaine, nous nous asseyons dans une voiture, en tant que conducteur ou passager, sans réellement penser aux risques que nous allons prendre. Sans réfléchir au fait que nous n’arriverons peut-être jamais à destination. Même -et peut-être surtout-  si le trajet que l’on s’apprête à faire est aussi familier que l’est notre chambre ou notre salle de bains.
 
J’étais passagère lors de l’un de ces trajets quotidiens. C’était un soir, après de gros embouteillages à proximité de Paris. L’heure était déjà tardive, et Chéri et moi rentrions tranquillement chez nous, notre progéniture à l’arrière. Il faisait nuit depuis peu et seuls les phares des voitures éclairaient une nationale à quatre voies plutôt sombre.
Chéri et moi discutions tranquillement des événements de la journée quand le véhicule situé devant nous se mit à ralentir, puis à freiner exagérément. Chéri entreprit donc de le dépasser et c’est ainsi que nous nous retrouvâmes sur la voie de gauche, laquelle était totalement dégagée. Soudain, je fus éblouie par deux phares extrêmement puissants, dont la lumière aveuglante se reflétait sur notre rétroviseur. Ils appartenaient à un gros 4x4 noir et rutilant. Le pare-choc ressemblait à un comminatoire rictus chromé.
 Dans le même temps, je remarquai que le visage de Chéri s’était crispé. Mâchoires serrées, concentration maximale, il surveillait l’automobile qui nous suivait avec un certain agacement. Désormais, le véhicule était si près de nous que nous ne pouvions même plus voir ses phares. Presque pare-chocs contre pare-chocs, nous cheminions ainsi. Les quelques secondes me parurent durer des heures.
Chéri appuya deux ou trois fois sur le frein, très légèrement, pour signifier à l’indélicat conducteur que les distances de sécurité n’étaient plus respectées et que son attitude était de ce fait dangereuse. Personne n’aime la perspective de se faire emboutir par un mastodonte de ferraille, particulièrement lorsque la vie d’enfants aussi précieux que fragiles est en jeu. C’est ce que nous avons essayé de lui faire comprendre.
 
Cela ne plut pas à Pilote Fou. Je sentis, à l’accélération du 4x4, au rugissement du moteur que celui qui était au volant avait une montée d’adrénaline qui le rendait fou de rage. Et l’objet de sa hargne, c’était nous. Chéri s’empressa de mettre son clignotant, pour bien signifier qu’il n’envisageait nullement d’obstruer la voie de gauche mais qu’il se contentait d’effectuer un simple dépassement. Un appel à la patience, en somme. Qualité dont Pilote Fou était de toute évidence dépourvu.
Quand enfin nous avons pu nous rabattre à droite, devant la lenteur que nous venions de doubler, je ressentis un grand soulagement. J’étais persuadée que Pilote Fou allait accélérer un grand coup et disparaître à l’horizon dans un spectaculaire vrombissement, tout en pestant dans sa barbe contre les tortues du bitume que nous étions. Mais il n’en fut rien.
Au moment où Chéri se déporta vers la droite pour lui laisser le champ libre, Pilote Fou déboula derrière nous et appuya sur le champignon. Il nous fonçait dessus. Mon cher mari, avec un extraordinaire sang-froid se rabattit à gauche pour l’éviter. Le 4x4 se retrouva donc à notre hauteur, sur notre droite. Je tournai la tête pour tenter d’apercevoir le visage du tordu aux commandes, quand ledit tordu donna un grand coup de volant qui projeta sa voiture sur la notre. Chéri réagit et je crus que nous allions nous encastrer sur le muret qui séparait les quatre voies. Pilote Fou n’était pas seulement impatient : il était agressif et violent, et tentait de nous précipiter dans le malheur de l’accident pour se venger des quelques secondes que nous lui avions fait perdre.
Pilote Fou acheva sa manœuvre d’intimidation par une queue de poisson et disparut dans la nuit.
 
Sonnés, effrayés en même temps que soulagés, nous avons encaissé le fait que, malheureusement, nous sommes trop souvent à la merci de l’irresponsabilité d’autrui.
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